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18-04-2014
 
 
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Pour une intervention écologique dans le cadre de l'inceste

                                                                                      par:Gérald Brassine

 Assistant social, Président fondateur de l'Institut Milton H. Erikson de Belgique

Formateur d'Intervention Brève dans le cadre des SAJ et des SPJ Psychothérapeute

http://www.artema.be/abus-sexuels/livre.htm

 

 Barbara Briqmane

Psychologue Psychothérapeute Formatrice d'Intervention Brève

 

(avec autorisation de l’auteur)

 

 

 

A John Weakland, un maître généreux et discret. Remerciements.

Je remercie l'ensemble des travailleurs sociaux des Services d'Aide et de Protection de la Jeunesse, qui m'ont témoigné leur confiance, en apportant au superviseur que je suis, de nombreux cas d'inceste ou de suspicions d'inceste. Sans eux, le présent article, et ses concepts, n'auraient pas vu le jour. Je les remercie pour leur courage et l'excellent travail de première ligne, qu'ils font dans des conditions souvent difficiles.

G. Brassine.

 

 I. CONSIDERATIONS GENERALE

 

  1. INTRODUCTION

 

Dans le milieu psychosocial, l'inceste est une situation face à laquelle peu d'intervenants aiment se trouver.

Il est difficile en effet de rester neutre face à l'inceste. Cet acte éveille spontanément chez chacun d'entre nous ce que certains appelleraient un «contre-transfert négatif», où se mêlent tour à tour colère, indignation, incompréhension.

 De plus ces situations sont souvent délicates, épineuses et les détecter afin d'entreprendre un traitement est souvent un parcours parsemé de pièges et d’embûches.

 L’inceste quand il est découvert (ou le plus souvent supposé), va être abordé selon deux registres qui devraient être tout à fait distincts:

 · Le registre policier

· Le registre thérapeutique.

 

Dans la réalité, on constate une confusion totale du côté des thérapeutes qui mélangent les deux rôles, souvent sans s’en rendre compte.

 Nous développerons dans cet article que la confusion de ces rôles peut être à l’origine des résistances habituellement rencontrées dans les familles incestueuses.

L’intervention que nous proposons ici, est appelée écologique, à la fois parce qu’elle va utiliser les résistances rencontrées comme une ressource par le biais d’un contre-paradoxe, - la résistance principale étant le secret, l’intervention ira paradoxalement dans le sens de garder le secret, pour que celui-ci soit levé, mais aussi en utilisant les ressources internes de chacun des membres de la famille.

 L'objectif de cette intervention, est de permettre de rendre la pratique de l’inceste impossible ou quasiment impossible, en changeant les rapports structuraux de la famille, rapports qui avaient permis que l’inceste s'installe. Il sera suivi dans un deuxième temps, d'un travail en profondeur, visant à la «cicatrisation».

 Toutefois ce modèle n'a pas la prétention d'espérer résoudre toutes les situations d'inceste, loin de là, et l'intérêt minimal de ce modèle n'est peut-être que de s'introduire en douceur dans ce modèle familial perturbé sans augmenter les résistances, cette approche maximalise la capacité de se faire accepter et les chances de pouvoir travailler dans ce milieu.

C'est parfois le minimum que l'on peut faire dans de nombreuses situations dans lesquelles il n'y a que des suspicions d'inceste. Celles-ci représentent environ 70% des cas d'inceste rencontrés par les intervenants des Service d'Aide et de Protection de la Jeunesse de la Communauté Française de Belgique.

 Le modèle ne sera bien souvent qu'un prétraitement, qui pourra ultérieurement permettre un travail plus en profondeur, mais au minimum, il vise à l'arrêt des pratiques, il vise au dévoilement de l'inceste, il vise à provoquer la crise à partir de laquelle un travail plus profond et restructurant pourra être entrepris.

Ce modèle soulève des difficultés particulières de type culturel, qui sont de devoir parler de sexualité à des enfants qui ne sont pas les nôtres, devant leurs parents, et pire de parler de sexualité saine/malsaine sans y avoir été invité.

 Habituellement, en dehors des situations d'inceste, les auteurs travaillent selon les principes de la Thérapie Brève (école de Palo Alto). Ce modèle repose sur les principes de la cybernétique et exclut les normes morales ou de psychopathologie traditionnelle, il n'est d'application que sur base d'une plainte (il faut qu'il y ait une demande, une douleur).

Or, on sait maintenant que le syndrome de l'inceste se caractérise par le secret et l'auto-accusation en ce qui concerne l'acte (l'enfant le plus souvent ne se plaindra pas, ou alors après des années de perpétuation de l'acte, en prenant le plus souvent la faute sur lui).

 Ainsi, on a longtemps pensé que dans les cas d'inceste, le modèle de Palo Alto, n'était pas adéquat. Il faut pourtant souligner que la dynamique de l'intervention proposée ici, relève bien d'un raisonnement de type systémique et reste fidèle aux principes fondamentaux de l'école de Palo Alto [1].

 

  • 2. MI-FLIC, MI-RAISIN

 

 

 

En Belgique, le monde psychosocial a été brutalement réveillé et secoué il y a une dizaine d'années quand une série d'articles traitant de l'inceste sont parvenus des États-Unis d'Amérique, notamment ceux de Roland Summitt [2]. Ces articles révélèrent brutalement, qu'à l'opposé de ce qui avait été communément admis jusqu'alors, «lorsqu'un enfant déclare avoir été abusé sexuellement par un adulte, il faut le croire parce qu'il dit toujours la vérité»; l'innocence de l'enfance ne peut inventer ni mimer des jeux d'adultes, surtout dans le cadre de relations sexuelles malsaines.

Ainsi, l'inceste existait bel et bien et se pratiquait à travers toutes les couches de la société et tous les types de familles ou de relations de voisinage! Cette révélation eut l'effet d'un électrochoc dans le milieu psychosocial qui fut, lui aussi, touché par cette sorte d'hystérie ambiante et se livra à une véritable chasse aux sorcières, ne percevant pas toujours bien la distance qui doit exister entre le comportement répressif du policier et l'approche se devant plus ouverte du thérapeute.

En Belgique cette même hystérie ambiante était telle, qu'un enfant a été placé durant un mois (et le père accusé) parce qu'elle avait dit en classe qu'elle aimait faire l'amour avec son papa, alors qu'il ne s'agissait là que de mots d'enfants.

Accuser, dénoncer, emprisonner: c'est oublier un peu trop vite que nous sommes avant tout des travailleurs psychosociaux, que notre rôle est de traiter et d'aider, plutôt que de réprimer à tout prix. On peut s'étonner que certains thérapeutes, sans doute persuadés qu'ils agissaient «dans l'intérêt de l'enfant», ont inclus d'office dans leurs outils et objectifs thérapeutiques la prison, le divorce, la séparation...

Il nous semble préférable, de faire en sorte que les gens prennent leurs décisions eux-mêmes, quant à dénoncer, divorcer...

De plus, il faut souligner que malheureusement, certaines des méthodes actuelles n'offrent pas la garantie, pour nous la plus élémentaire, qui est l'arrêt de l'inceste.

Actuellement des informations nous apprennent qu'aux États-Unis, bon nombre d'hommes ou de pères de famille qui avaient naguère été condamnés pour des actes incestueux ou de pédophilie, sortent «blanchis», en jugement d'appel, de ces accusations fallacieuses. Ces procès et emprisonnements avaient eu lieu à la suite d'accusations portées directement à la connaissance des autorités par des enfants qui semblaient dire la vérité. Nous pouvons supposer que ces derniers se sont trouvés entraînés dans le mensonge et l'affabulation par le courant d'hystérie et de panique générale des adultes les entourant.

D'autre part Hubert Van Gijseghem, psychologue belge formé au Canada, a clairement démontré qu’en posant des questions de manière suggestive à un enfant, on peut arriver à créer chez ce dernier des faux souvenirs, surtout si l’enfant est interrogé, comme c’est le cas, un grand nombre de fois par une variété d'intervenants allant de la mère, de l'institutrice, des psychologues aux policiers. On peut remarquer que ce phénomène se rencontre également chez les adultes [3].

Sachant maintenant que ces pratiques entraînent des résultats faussés, on se rend compte de l'importance de faire mener ces entretiens par des personnes qui sont capables de le faire de manière non suggestive. Il semble que les policiers, de par leur formation, sont entraînés à ce type de questionnement. Les psychologues, de leur côté, sont plutôt formés à poser des questions suggestives à des fins thérapeutiques (notamment pour tout recadrage). Il faut souligner que si cette pratique est bien utile dans le cadre d'une thérapie, elle est catastrophique lorsqu'il s'agit de recueillir les premières informations, à un moment où il n'existe encore que des suspicions d'inceste.

Légalement, la justice ne peut intervenir dans un cas d'inceste, que si elle a des preuves concrètes de la culpabilité de l'abuseur. Celles-ci peuvent être notamment les aveux de l'abuseur ou un témoin (AR./3 avril 1995).

Si l'abuseur nie, et qu'il n'y a pas de témoin, la seule plainte de l'enfant ne constitue pas, bien souvent, une preuve suffisante, même si le Juge peut, selon son intime conviction, décider de croire l'enfant ou le père.

 En outre, dans la majorité des cas, ce n'est pas l'enfant qui se plaint, mais une personne extérieure à la famille qui a des suspicions d'inceste ( par exemple: l'institutrice qui voit le comportement de l'enfant changer).

 Un intervenant pensant en son âme et conscience qu’un père abuse d’un de ses enfants ressent le besoin souvent impérieux d’éloigner ce père. Il essayera d’obtenir des aveux de l’enfant (en posant ces questions suggestives), dans le but souvent avoué de faire mettre ce père en prison.

 Il confond ainsi le rôle de « flic » avec le rôle de « thérapeute ».

 Dans le cas particulier d’un intervenant social, travaillant dans un Service d'Aide à la Jeunesse ou de Protection de la Jeunesse, sous le couvert de sa casquette psychologique, il peut lui aussi penser que, pour le bien de l'enfant, il faudrait que le père reconnaisse les faits, or ce père sait que s'il avoue, il ira en prison.

 En effet, son mandat l'oblige à porter à la connaissance de ses supérieurs hiérarchiques tous les faits de pédophilie qui lui sont révélés. La «collaboration» sera de ce fait quasiment impossible.

 Ce qui reste un cas particulier chez nous (obligation d'informer la justice pour les délégués des SAJ et SPJ), est la règle dans la majorité des états d'Amériques, mais aussi en France, en Angleterre, au Canada...

 En Belgique pour les autres intervenants (psychologues, médecins, assistants sociaux, enseignants), la loi permet de ne pas dénoncer les faits délictueux qui sont portés à leur connaissance, sous condition exclusive qu'ils prennent la situation en charge, d'une quelconque manière et s'assurent que les faits d’abus ne se reproduisent plus.

 La Belgique peut donc se féliciter d’offrir encore une certaine marge de manoeuvre aux professionnels de la santé et de la santé mentale.

 

  • 3. ACTUELLEMENT DANS LE CADRE DES SERVICES D'AIDE ET DE PROTECTION DE LA JEUNESSE : DE CHARYBE EN SCYLLA

 

 

 

Si ceux qui prennent les décisions (Juges, directeurs ou conseillers) ont des suspicions d'inceste uniquement étayées sur l'avis d'experts, mais ne constituant pas des preuves suffisantes pour que les faits soient prouvés, ils se retrouvent dans ce cas face à des alternatives toutes deux insatisfaisantes et génératrices de culpabilité :

D'une part, on place l'enfant pour le protéger, en lui disant quelque chose comme «c'est pour ton bien».

Même s'il comprend les bonnes intentions des travailleurs sociaux, il se trouve néanmoins enfermé dans ce qui semble bien n’être pour lui, ni plus ni moins, qu'une prison. Il est, de plus, exclu de la maison familiale, comme un paria.

La petite phrase «c'est pour ton bien» et la recherche de son bien-être, sont une bien mince excuse, pour masquer ce qui représente à ses yeux une injustice de plus. Pour un enfant c’est «l’injustice de la justice», une blessure de plus... et une leçon.

De plus on passe à l'enfant le subtil message implicite que d'une manière ou d'une autre, l'abus s'est produit par sa faute. Quoi qu'on fasse ou qu'on veuille ce message passera lorsque c'est l'enfant qui est arraché à sa famille et placé [4].

Dans ce cas, que faire des frères et sœurs restant dans la famille...? Et si les doutes étaient fondés, comment être sûr qu’ils ne sont pas eux aussi victimes...? [Face à cette injustice de la justice souvent commise, certains cherchent d'autres solutions. Ainsi un magistrat propose au père incestueux, lorsque les faits sont clairement établis, pendant la période d'attente du jugement qu'il fasse soit de la prison préventive, ou qu'il quitte le domicile familial, laissant la victime dans sa maison].

L'autre alternative mais peut-être la plus angoissante pour les décideurs : laisser l'enfant dans la famille. Mais si les suspicions étaient vraies... ?

 Ajoutons que selon notre évaluation des SAJ et des SPJ, + 70% des cas d'inceste ne sont AU SENS DE LA LOI que suspicions d'inceste, les intervenants sont donc dans un nombre incalculable de fois coincés entre ces alternatives.

 Lorsque les preuves sont établies, l'abuseur ira en prison (bien souvent, longtemps après le dévoilement des faits) et l'intervenant social peut voir dans l'enfermement ces avantages :

 

· l'enfant est reconnu socialement par rapport à ce qu'il a subi

 

· L’enfant, pour un temps, est protégé du père.

 

Mais on commence déjà à en constater les retombées néfastes et celles-ci sont multiples :

 

· L’éclatement de la famille

 

· Le rejet fréquent de l'enfant abusé par sa mère et sa fratrie

 

· La diminution des possibilités que le père reconnaisse de lui-même son crime et présente ses excuses à l'enfant

 

· Et surtout, la culpabilité de l'enfant d'avoir mis son père en prison, alors que ce père est aimé aussi, pour d'autres aspects.

 

D'autre part, quand la peine de prison est terminée, quelles garanties a-t-on que le père est guéri pour autant?

 Le problème de son retour en famille se pose. Personne ne peut être sûr qu'il ne récidivera pas, mais une exclusion à vie est-elle une meilleure solution?

 Par conséquent, la responsabilité des Juges, directeurs et conseillers est énorme, contraints qu'ils sont de naviguer perpétuellement entre Charybde et Scylla.

Selon H. Van Gijseghem, il faudrait, idéalement qu’on ne mélange d’aucune manière le «mandat d’aide» et le «mandat d'enquête». Il est certain que cela serait la meilleure solution. On doit pourtant tenir compte des réalités et l’intervention proposée ici tente d'offrir une manière différente de travailler thérapeutiquement malgré et compte tenu de ces deux mandats contradictoires. Bien sûr nous ne pensons pas que cet outil sera le plus adéquat, ni qu’il sera applicable dans toutes les situations. Il permet toutefois d’agir même dans les situations les plus inextricables, ou le doute est présent quant à l'identité de l'abuseur et/ou quant à la réalité de l'abus sexuel.

Il permettrait également de débusquer plus de cas d'inceste et sans doute plus vite, par la facilité qu'il offre, d'entrer dans les familles où il y a «suspicions d'inceste» et enfin de viser son objectif premier (minimal sans doute), qui est l'arrêt des pratiques sexuelles.

 

II. L'INTERVENTION

 

Cette intervention sera particulièrement adéquate et utile, dans tous les cas où il n'y a qu'allégation d'inceste. Elle s’avère également applicable dans les situations de retour du père à la maison, après la prison.

 

  • 1. PREMISSES

 

 

 

Il semble évident, qu'un intervenant ayant une fonction psychologique, mais n'en ayant pas moins une mission policière (ou la simple intention de faire avouer au père), lorsqu'il arrive dans la famille, observe les réactions suivantes :

 

· le père nie farouchement

 

· l'enfant se rétracte ou devient mutique

 

· la mère refuse de croire le fondement des accusations formulées...

 

· L'intervenant se trouve le plus souvent dans un milieu hostile dont il ne peut attendre aucune collaboration.

 

Ce qui est étonnant, c'est qu'il ne comprenne pas que ce milieu hostile, c'est lui qui contribue à le créer, tout au moins en partie, sur base notamment de bonnes intentions telles que :

 

· le père doit avouer (pour le bien de la victime)

 

· le père doit payer et aller en prison (pour que la victime sache qu'elle n'est en rien coupable de ce qui s'est passé).

 

Il n'en reste pas moins que, lorsque l'intervenant se présente avec ces objectifs thérapeutico -légaux, il fabrique des résistances (réactions précitées), que lui-même interprétera par la suite comme les signes psychopathologiques typiques de l'interaction existant dans les familles incestueuses!

Ainsi on voit des mères accusées de complicité tacite dès lors même qu'elles ne prennent pas la décision de dénoncer et de jeter leur mari dehors. Il semble donc compréhensible que lorsque l'on demande à ces mères de prendre «position», si «position» signifie divorce, alors elles ne prendront pas cette décision forcée. Nous pensons même qu'elles peuvent retarder une telle décision.

À quoi réagissent-elles quand elles disent à l'intervenant «je ne vous crois pas» ?

Nous croyons qu'elles réagissent essentiellement à la «démarche policière» et à ses conséquences implicites et négatives pour la famille. Devant la menace de voir leur mari en prison, alors même que ce mari est souvent le seul gagne-pain de la famille par ses revenus professionnels, l'intervenant sans le vouloir, accentue la possibilité de créer le déni maternel (déni au sens

En effet on sait que l'inconscient, face à une réalité trop indigeste, a tendance à «protéger» le conscient en filtrant les informations qui viendraient confirmer cette réalité. Il est donc juste de penser que seul l'inconscient à déjà perçu l'inadmissible. C'est sans doute l'existence de ce mécanisme de défense qui peut laisser penser que la mère est complice.

La mère, face à l'inceste, doit tout à la fois accepter l'idée d'avoir été trompée par son mari, que ses rivaux sont ses enfants et la culpabilité de n'avoir pas su les protéger.

Combien de maris ou de femmes trompées ont fermé les yeux involontairement sur des preuves parfois criantes d’une vérité qu’ils ne voulaient pas voir, car trop difficile à admettre. Pourtant, ils ne sont confrontés qu’à une seule des trois «horreurs» que la mère devrait accepter d'intégrer d’un seul coup.

Quand l'intervenant vient en menaçant implicitement ou explicitement de la prison, la mère imagine surtout les conséquences sociales, familiales et personnelles qui en découleront si les faits étaient avérés. C'est aussi pour cela que la mère sacrifiera le devenir de l'enfant pour un moindre mal.

C'est pour contrecarrer ces réflexes de défense et de survie de la famille que dans ce modèle, nous offrons une occasion à la mère, en diminuant la pression (menace de prison, accusation implicite de complicité) de vérifier, pour elle-même, si de tels soupçons sont fondés.

 Le modèle donne les informations nécessaires pour faciliter une prise de conscience et respecte aussi la mère en lui offrant le temps indispensable pour « digérer » et assimiler ces faits inacceptables.

On découvre également, de plus en plus, qu'un père incestueux agit souvent de manière cloisonnée. Ceci signifie que, s'il y a plusieurs enfants, il ne se limite que rarement à un seul, abusant de manière indifférenciée aussi bien des filles que des garçons et ceci sans qu'aucun des frères et sœurs ne puissent découvrir que le père abuse également des autres, le secret règne en maître.

Tant que le père peut maintenir le cloisonnement (non-communication dans la fratrie, isolement la nuit), il peut continuer à abuser des victimes sans grands risques.

On sait que souvent c'est lorsqu'un enfant découvre que son frère ou sa sœur plus jeune subit également les abus, qu'alors il décide de dévoiler le secret.

L'intervention a été conçue en tenant compte de chacune de ces prémisses.

 

  • 2. MODE DE L'INTERVENTION

 

 

 

a) Se rendre au domicile de la famille, réunir tous les membres de la famille, pour procéder à l'intervention ;

 

b) « Il a été dit dans cette famille, que papa, ou un autre monsieur, avait fait... (Dire les faits exacts tels qu'on les connaît avec les détails concrets et dits dans le langage de l'enfant...), peut-être que c'est vrai et peut-être que ce n'est pas vrai.»

 

« Si c'est vrai, c'est grave. Un adulte ne peut pas faire ce qui a été dit ... c'est très grave et il peut aller en prison pour ça, aucun adulte d'ailleurs ne peut faire..» (Donner de manière informative l'ensemble des gestes sexuels qu'un adulte ne peut poser sur un enfant, toujours avec des termes compréhensibles pour l'enfant, parler aussi de sexualité saine).

 

« Si c'est faux, c'est grave aussi, car il s'agirait d'un mensonge ou d'une erreur qui risque d'accuser à tort papa ou un autre monsieur.»

 

« Je me dois de vous dire dés maintenant à tous, que si vous me disiez que les soupçons pour lesquels je viens sont vrais, je serais obligé de les déclarer aux autorités judiciaires » « Si c'est vrai, vous devez savoir, les enfants, que papa ou le monsieur souffre d'une maladie et qu'il a besoin de votre aide, pour arrêter cette maladie et aller mieux» (recadrage)

 

« Monsieur, Madame et les enfants, comme nous sommes tous dans le doute, je vais vous proposer quelque chose qui permettra de rassurer tout le monde: dès ce soir, je veux que tous les enfants dorment dans la même pièce (s'ils sont trop nombreux, les partager dans deux pièces avec un plus grand dans chaque pièce), et si une nuit, papa venait dans la chambre pour refaire ce qu'on a dit qu'il faisait, alors les enfants, il faudra crier bien fort « Non » tous ensemble, pour aider votre papa à arrêter.

 

c) Il faut déjà à ce stade amener les notions d'excuses et de réparations. En effet, tout en insistant sur le fait que peut-être il ne s'est rien passé, on peut dire: «si ce qui a été dit est vrai, alors cela mérite réparation». Les enfants vivent dans un monde où quand on fait quelque chose d'interdit on est puni.

 

« Alors vous, les membres de cette famille, vous devez penser à la punition que mérite l'auteur de ce qui a été fait. Aussi bien vous Monsieur, que les enfants et que vous Madame qui avez été trompée en tant que femme et en tant que mère.»

 

« Ne me dites rien pour le moment mais pensez-y chacun pour vous-même et ensemble.» On peut donner des exemples de punition comme: des travaux réguliers pour la famille, des devoirs, une somme conséquente pour les études supérieures des enfants. Chaque punition doit être décidée avec la famille, elle doit toujours avoir un début et une fin, et c'est surtout à la mère que reviendra la tâche de les faire appliquer et respecter.

 

d) Il faut s'assurer que tout le discours a été compris et que le nouvel aménagement pour les lits va être fait. Il faut revenir, ultérieurement, pour vérifier que c'est bien fait.

 

e) Revenir dans un deuxième temps pour voir comment se déroulent les suites de l'intervention et ses conséquences: dépôt de plainte, dénonciations, demande d'aide psychologique, fin des soupçons…

 

  • 3. ANALYSE DE L'INTERVENTION :

 

 

 

La lecture des points essentiels de l'intervention donnera le schéma suivant :

 

1. Intervention :

 

a. Le doute : peut-être que oui, peut-être que non ;

 

b. Cartes sur table : rappel du mandat pour les SAJ et les SPJ (si vous me parlez, je dois porter plainte) ;

 

c. L'information : parler un langage concret et adapté pour les enfants sur la sexualité saine et malsaine ;

 

d. La règle : information sur l'interdit de l'inceste et de la pédophilie de manière globale aux enfants ;

 

e. Le recadrage : l'abuseur est recadré comme étant «malade» et il faut donc l’aider ;

 

f. Une solution : mettre les enfants ensemble et leur demander de crier « non ».

 

2. Excuses et réparation

 

a. de l'abuseur incestueux (de lui-même) ;

 

b. pour la femme en tant que femme, et en tant que mère ;

 

c. pour l'enfant abusé, et même pour les frères et sœurs non abusés.

 

3. Développement

 

  • 3.1. Intervention

 

 

 

Le doute

 

En arrivant dans la famille en disant «peut-être que oui, peut-être que non», on respecte d'abord une des lois constitutionnelles les plus importantes des démocraties qui est qu'une personne reste innocente tant qu'on n’a pas su prouver sa culpabilité. Cela s'appelle la «présomption d’innocence».

D'un point de vue thérapeutique, on verra également qu'entrer dans une famille sans être accusateur, permet d'éviter les résistances habituelles (déni massif du père et de la mère, mutisme de chacun...).

Ainsi le père, ne se sentant pas attaqué, ne peut que collaborer dans son propre intérêt, à la tâche proposée.

La mère ne devant pas dépenser toute son énergie et son attention pour défendre sa famille, peut alors prendre le temps d'ouvrir les yeux et les oreilles, pour se rendre compte par elle-même de la véracité des faits.

Les enfants n'étant plus paniqués par les conséquences de ce qu'ils ont révélé, ou révéleront, peuvent écouter la solution proposée, s'informer, et surtout enfin communiquer entre eux.

Cela facilitera également la communication entre la mère et les enfants.

 

Cartes sur table

 

Le rappel du mandat qui oblige l’intervenant travaillant dans le cadre d’un SAJ ou d’un SPJ, à dénoncer à la justice tous les faits de pédophilie dont il a connaissance, est essentiel. La menace dite ouvertement, sans être atténuée offre l’avantage d’être claire et explicite. Paradoxalement, dire haut et fort, ce que les gens redoutent de nous, les met en confiance. Cette attitude dit quelque chose de nos préoccupations principales qui sont avant tout, l’arrêt de l’inceste et une mise en route du processus de réparation.

En ne disant pas à haute voix cet état de fait, soit les gens le connaissent et seront tout à fait non collaborants, soit ils feront confiance au discours d’aide de l’intervenant, mais celui-ci dès qu’il aura des aveux, laissera tomber son côté «aidant» pour prendre un rôle de «policier» et dénoncera ce qu’on lui a avoué dans la confiance.

Nous pensons que ceci est extrêmement pervers en soi.

 

L'information

 

L'intervention recèle une difficulté majeure, qui consiste à parler de sexualité saine et malsaine à des enfants devant leurs parents. Il peut paraître étrange de parler aussi de sexualité saine, mais c'est une nécessité si on ne veut pas effrayer les enfants par rapport à la sexualité en général.

Force est de constater le malaise réel, bien compréhensible, que ressentent les intervenants ayant à s'acquitter de cette tâche.

Toutefois lorsque l'on est en présence d'enfants devant subir des abus sexuels parfois quotidiens, le jeu en vaut la chandelle.

On entend bien trop souvent des professionnels de la communication utiliser avec des enfants des termes incompréhensibles comme: abus sexuel, attouchement, inceste, pénétration, sodomisation…

D'autres, de peur de nommer la chose, utiliseront un vocabulaire vague et non défini. Mais comment un enfant peut-il faire confiance à un adulte qui lui parle un langage qu'il ne comprend pas et qui semble avoir du mal à dire avec des mots simples, ce que lui doit subir régulièrement ? Même si dans le meilleur des cas l'enfant comprend la signification des termes utilisés par l'intervenant, n'est-il pas alors lui-même prisonnier de l'interdit implicite, de parler ouvertement de ce qui lui est arrivé ?

Le sentiment d'hypocrisie que l'enfant peut alors ressentir, doit être énorme.

Dans un système où ce qui fait le plus mal est le secret, le tabou se doit d'être impérativement levé.

 

La règle

 

Cela peut paraître normal de donner une information claire et concrète sur l'interdit de l'inceste et de la pédophilie en général, mais on constate que cette information est rarement faite, et ceci découle sans doute de la difficulté citée dans le point précédent consistant à parler de sexualité à un enfant. Pourtant si tellement d'hommes peuvent abuser d'enfants, c'est aussi grâce à nous tous, qui laissons l'enfant dans l'ignorance. Le tabou culturel sur la sexualité nous rend, malgré nous, complices.

On constate que la majorité des enfants acceptent l'inceste essentiellement car ils ne savent pas que c'est interdit. C'est quand ils commencent à parler de sexualité à l'école avec des enfants de leur âge, qu'ils se rendent compte que ce qu'ils vivent n'est pas "normal". Ils sont très étonnés de découvrir que ce qu’ils vivent ne se passe pas dans toutes les familles.

C'est comme si le monde des adultes n'avait pas confiance dans les capacités de l'enfant à se protéger, comme s'il doutait qu'un enfant soit capable de dire "non", ou encore qu'il profiterait de l'information pour fabuler !

Un enfant non informé sur l’interdit de l’inceste, ne peut pas faire la différence entre un ordre comme «mange ta soupe» et «baisse ta culotte». Ainsi il ne sait pas qu’il peut dire «non».

Dans un grand nombre de famille, le simple fait de donner cette information suffira à mettre un terme à l’inceste en provoquant, parfois à retardement, des réactions en chaîne chez les enfants, la mère, entraînant jusqu'à l'amendement du père.

 

Le recadrage

 

En recadrant le père comme «malade», on permet de maximaliser les chances que l’enfant puisse dire «stop», en lui permettant d’appliquer l'intervention même pour son père. En effet face a une personne ayant autorité sur lui, l'enfant doit avoir non seulement l'information mais aussi du courage pour arriver à s'opposer à cette autorité. Par contre, s'il comprend que c'est pour le bien de son père qu'il doit lui dire «non», il ne vit plus ça comme une rébellion mais plutôt comme une aide à lui apporter.

On sait que l'agresseur incestueux n'est que rarement un violeur, et qu'il a besoin de croire à la complicité et au désir de l'enfant. Le pédophile, incesteur ou non, dépense parfois une énergie et un temps considérable en séduction et manipulation pour amener l'enfant à être «coopérant».

Face à un «non» bien clair, il est incapable d'aller plus loin, car ses distorsions cognitives habituelles ne peuvent plus fonctionner (ils aiment à penser pour la plupart, que l'enfant aime ça, le désire, que c'est pour son bien...)

 

Une solution

 

Mettre les enfants dans la même chambre et leur demander de crier ensemble "non!" va amener un décloisonnement à deux niveaux :

 

· On l'a vu, le père a besoin de garder le secret entre chaque victime, si tous les enfants dorment ensemble, il ne pourra plus abuser d'eux au moins la nuit ;

 

· Mais surtout, cela permet aux enfants de parler entre eux. N'étant plus rendus muets par la peur des conséquences du dévoilement et encouragé par «l'aide à apporter à l'abuseur», ils peuvent enfin entre eux, dire ce qu'ils n'ont jamais osé se dire. On sait que souvent un enfant portera plainte quand il découvrira que son frère ou sa sœur plus jeune est abusé aussi, le pouvoir du décloisonnement est donc très puissant.

En en parlant ensemble, les enfants renforcent ainsi la cohésion et la solidarité «bienveillante» (il est malade et ça ne se fait pas), face à l'abus du père.

Comme on le voit, ce que le modèle introduit le plus dans la famille, c’est la parole. En effet, dans ces familles incestueuses où le secret est l'élément le plus caractéristique, la parole est pour nous le meilleur et principal antidote.

 

  • 3.2 Excuses et réparations vers une cicatrisation (ou de la prééminence du positionnement sur la reconnaissance)

 

 

 

Il est important de comprendre que cette deuxième partie visant à la cicatrisation, par le biais des excuses et des réparations, est un thème restructurant lancé à long terme dans la famille.

Dans l’immédiat, elle permet à la mère de se resituer dans ce drame, en réalisant qu’elle aussi est victime en tant que femme trompée et en tant que mère dont l’enfant a été abusé.

Les excuses ne valent rien sans réparations et les réparations ne valent rien sans excuses [5].

C'est en partant de ce principe que la partie «excuses et réparation» a été mise au point.

Nous pensons que la reconnaissance seule, sans prise de position concrète, peut être plus terrible que la non reconnaissance. En effet une mère qui dit à sa fille «je te crois» mais ne prend aucune position par rapport à ce qu’elle a dit, est sans doute plus déstabilisante pour l'enfant, qu'une mère qui dit «je ne te crois pas», et garde une attitude cohérente en fonction de ce qu'elle a dit.

De la même manière, on voit que d'un point de vue thérapeutique, quand un père a fait de la prison, sans s'être jamais excusé auprès de sa famille pour le mal qu'il lui a fait, cela n'a aucune valeur réparatrice cicatrisante pour sa famille et ses enfants.

Si l'emprisonnement est une reconnaissance sociale pour l’enfant, elle est sans commune mesure avec une reconnaissance familiale, faite d'excuses et de regrets.

De plus, en insistant pour que la maman et les enfants choisissent des peines réparatrices, on leur rend, de manière explicite, toute leur dimension de victimes.

Beaucoup de mères et d'enfants se sentent coupables de ce qui s'est passé d'une manière ou d'une autre, souvent même parce que le thérapeute a passé ce message sans le vouloir (la femme est vue, ou se verra elle-même, comme complice, la fille comme provocante, la fratrie comme n'ayant pas voulu aider la victime...).

En leur disant qu’ils ont droit à une réparation, on leur renvoie le message qu'ils ne sont en rien responsables de ce qui s'est passé, le seul fautif étant bien, pour nous, l’abuseur.

 

Excuses et réparations de l'abuseur

 

On découvre de plus en plus que l'abuseur, contrairement à ce qu'on pourrait penser, éprouve un sentiment de culpabilité par rapport à son passage à l'acte. Les distorsions cognitives précédemment citées viennent essentiellement pour lui permettre de mieux gérer ce sentiment. Mais lorsqu'il est confronté à la réalité (l'enfant était contraint et forcé et ne tirait aucun plaisir de l'abus), certains tentent de se suicider. Le suicide parfois est inconscient comme le développement d'une maladie psychosomatique [6].

C'est pour cette raison que l'on demande au père de s'imposer à lui-même des punitions réparatrices en fonction de l'acte posé. Ceci lui permet d'éviter le risque de création de punitions inconscientes, qui souvent culpabilisent encore un peu plus la victime de l'inceste.

Après avoir fait de la prison il est utile de lui demander d’enfin réparer non plus pour la société mais pour ses victimes.

Excuses et réparations pour la mère en tant que mère, et en tant que femme

Il est important de ne pas oublier que la maman, outre la colère qu'elle peut ressentir face au mal qu'on a fait à ses enfants, ressent aussi de la colère pour avoir été trompée par son mari; cette double réparation est donc nécessaire.

On voit à ce stade parfois, des mères se décider à porter plainte, ce justement contre quoi elles se seraient battues, si on le leur avait imposé.

Dés le moment où la sentence vient de l'intérieur du système familial, elle prend un tout autre sens et est alors vraiment thérapeutique.

 

Excuses et réparations pour l'enfant abusé

 

Il est capital pour l'enfant qu'il voit effectivement, non seulement, que le père regrette, arrête les abus, mais aussi est prêt à réparer.

L'enfant apprend très jeune que lorsque l'on fait des choses interdites on est puni. Même si on lui dit que l'inceste est interdit, si l’acte n’est suivi d’aucune conséquence, il vivra cela comme une injustice.

L’enfant peut choisir avec sa mère une punition petite, qui sera à son niveau et qui signifiera vraiment quelque chose.

En exécutant ces punitions, le père donne une vraie valeur à ses excuses. La mère en les faisant respecter prendra vraiment position pour l'enfant.

De plus, on évite ainsi des situations que l’on rencontre parfois, où l’on voit un père culpabilisé de ce qu’il a fait et un enfant devenu tout puissant, faisant faire à son père tout ce qu’il veut par chantage.

Les punitions réparatrices proposées sont circonscrites dans le temps et limitées au contrat. En dehors des punitions le père peut retrouver sa place de père, avec l’autorité qui lui est nécessaire. L'ordre hiérarchique qui a été bafoué par l’inceste se doit d’être remis en place si l’on veut que la famille se répare.

 

Excuses et réparations pour la fratrie

 

Les frères et sœurs même non abusés du point de vue sexuel, ont été abusés moralement, car ce drame détruit la famille et ils en sont eux aussi des victimes.

 

  • 4. Exceptions

 

 

 

Nous voyons deux conditions limitantes à l'intervention :

 

- Les cas ou la mère est clairement complice du père, consciente de ce qui se passait et non protectrice.

 

Ces cas existent.

 

- Les cas ou la victime est enfant unique. En effet il faut nécessairement qu'il y ait une fratrie, ou tout au moins la présence d'autres personnes que la victime et les parents dans la maison (grands-parents, tante, cousines, etc.).

On rencontrera des situations ne permettant pas d’appliquer la grille du modèle en son entier, pourtant on constate qu’il est possible de n’utiliser que certains points de l’intervention globale. Celle-ci se présente en fait, comme un ensemble d’interventions qui, en s’articulant les unes aux autres font un modèle, mais qui chacune prises séparément peuvent déjà être utiles.

Ainsi, dans le cas particulier d’une situation d’inceste avec un enfant unique, le point de l’intervention portant sur «mettre les enfants ensemble», ne pourra se faire, mais tous les autres points restent applicables.

Dans un grand nombre de situations, seule la deuxième partie (excuses et réparation) sera utile et applicable.

 

III. Cas cliniques

 

  • Cas 1: Suspicions fondées

 

 

 

Une assistante sociale d'un Service de Protection de la Jeunesse, reçoit une plainte d'une école concernant un abus sexuel perpétré sur un jeune garçon immigré de 7 ans, ayant trois frères. Elle est chargée d'effectuer une mission de surveillance dans sa famille.

Des examens médicaux montrent qu'il y a eu pénétration anale et l'enfant reconnaît qu'il a été abusé, mais il refuse de dire par qui.

Les soupçons se portent bien sûr sur le père mais également sur l'oncle de l'enfant, car celui-ci habite sur le chemin entre l'école et la maison et les parents travaillant tard, les enfants restent souvent les fins d'après-midi chez leur oncle.

L'assistante sociale s'est rendue dans la famille et a appliqué l'intervention telle qu'elle a été décrite plus avant.

À sa première visite, l'ambiance dans la famille lui semble sinistre, la mère se tait et semble complètement dépressive, les enfants sont renfermés, taciturnes, gris. Le père, lui, se montre tout puissant, disant haut et fort qu'il est innocent, que sa religion lui interdit l'inceste, qu'il va toute les semaines à l'office religieux...

Après s'être assurée que tous les enfants dormaient bien dans la même chambre suite à ses instructions, l'assistante sociale ne revient dans la famille qu'un mois plus tard, conformément aux exigences du Juge.

Elle décrit alors qu'à son grand étonnement, elle trouve les enfants riants, heureux. La mère est détendue et semble sortie de sa dépression. L'assistante sociale s'enquiert du père et elle apprend qu'il a quitté le domicile conjugal spontanément.

Elle apprendra aussi que les trois autres enfants avaient eux aussi subi des attouchements. À aucun moment la mère ne dira, «mon mari a abusé de mes enfants», le secret est devenu un secret de Polichinelle, face à l'assistante sociale qui, n'ayant eu aucun aveux clairs, ne peut porter plainte.

En attendant, le père est parti et l'inceste a été arrêté, ce qui est l'objectif premier de notre intervention.

Si l'intervenante avait essayé d'obtenir des informations de manière directe, chacun aurait fait bloc pour garder le secret et éviter au père la prison.

Les enfants n'auraient pas osé en parler entre eux ou à la mère, chacun faisant la sourde oreille à ce qui se passe, pour éviter d'avoir à prendre position. Ici on leur a offert une vraie possibilité de prendre position puisqu'ils n'ont pas été contraints de le dénoncer et de le faire mettre en prison.

On le voit, ici, l’intervention a agit un peu comme un virus qui une fois qu’il est introduit, va se développer dans la famille, seul, sans qu’on ait plus besoin de faire quelque chose.

 

  • Cas 2 : Suspicions non fondées

 

 

 

Une assistante sociale d’un Service de Protection de la Jeunesse reçoit la plainte d’une maman demandant que le droit de visite du père soit retiré. Il y a trois filles de 12, 11 et 6 ans et un garçon de 1 an.

La fille de 11 ans dit que son père l’a abusée, la fille de 12 ans dit qu’elle n’a rien vécu, mais qu’elle ne dira rien, la fille de 6 ans dit que rien ne s’est passé pour elle. Le père nie farouchement toutes ces accusations.

Pour essayer d’y voir plus clair, l’assistante sociale envoie les filles chez une gynécologue qui après examen dit, au téléphone, qu’elles ont toutes les trois été abusées (elle précise pénétration anale et vaginale).

L’assistante sociale prend alors la décision de mettre les filles en observation dans un hôpital, pour 75 jours (procédure de mise en observation classique).

À hôpital, on ne veut pas confirmer ce qu’a déclaré la gynécologue qui elle, de son côté, ne veut pas consigner par écrit, les résultats de ses investigations !

Parallèlement, l’assistante sociale rencontre la tante des filles qui a recueilli les aveux de la fille de 11 ans. Cette dame présente un comportement psychotique et dit détester le père, elle explique que pour la faire parler, elle a fait jouer la scène à la petite.

Après supervision, l’assistante sociale décide de faire l’intervention dans cette famille (excepté le point : «mettre les enfants ensemble» puisque le père vit ailleurs).

Elle insiste notamment sur le fait que ce dont on accuse le père est très grave, et qu’il peut aller en prison pour ça.

Peu après la réunion, la fille ayant parlé d’abus, téléphona à sa mère de hôpital, pour lui dire qu’elle avait menti, pour que papa ne vienne plus à la maison (peur de violence vis-à-vis de la mère dans le cadre du divorce).

Les deux sœurs confirmèrent qu’il ne s’était rien passé. L’idée leur était venue de leur tante qui sans cesse leur posait des questions sur ce que papa avait peut-être pu faire avec elles.

On le voit dans ce cas, le modèle a servi non pas a confirmer mais a infirmer des allégations d’inceste.

Pourtant l’assistante sociale était bien prête à mettre en marche la machine judiciaire.

La seule chose qui la retenait était l’attitude d’hôpital qui ne voulait pas confirmer les dires de la gynécologue, sans vouloir pour autant les contredire à 100 %.

Mais pour pouvoir supprimer le droit de visite au-delà des 75 jours, elle n’aurait pas eu d'autre choix que de dénoncer les suspicions.

 

IV. Conclusions

Si comme on l'affirme généralement, seulement deux cas d'inceste sur cinquante arrivent devant la Justice, cela signifie qu'un nombre incalculable de situations d'inceste restent intouchées.

Quand il semble difficile pour l'intervenant de parler de possibilité d'inceste parce qu'il n'y a que de vagues doutes, le modèle est facilement utilisable du fait de sa douceur et de sa non- intrusion. En effet, le modèle respecte à la fois les personnes, mais aussi la loi [un des fondements constitutionnels de la Démocratie étant qu'une personne est présumée innocente tant qu’on n’a pas pu prouver sa culpabilité].

Lorsque l'on ne respecte pas ce principe fondamental, on dresse involontairement les barrières du déni et de la peur des conséquences sociales d'une intervention, diminuant ainsi les chances que la maman ouvre les yeux et les oreilles, que le père avoue familialement, répare et que l'enfant cicatrise la blessure faite par l'inceste.

L'intervention n'est pas hors la loi non plus, elle ne couvre pas le crime, mais se donne les moyens de le débusquer, de l'arrêter, de prévenir sa récidive, de le traiter, ce qui est l'essentiel pour les auteurs qui sont psychothérapeutes et non policiers.

En rien il ne faudrait comprendre que nous tentons d'éviter l'emprisonnement. Ce n'est simplement pas notre travail, même si cette possibilité est ouverte dans les «excuses-réparations», mais alors c'est à la famille toute entière, qu'il incombe de choisir les moyens de réparer.

L’intervention permet une restructuration écologique de la famille, qui permet à celle-ci de se défendre de l’intérieur et d’utiliser ses propres ressources [7].

A priori, nous n'avons pas comme objectif thérapeutique :

 

· la mise en prison du père ;

· Le divorce ou la séparation des parents.

C’est à eux d’en décider.

 Il est important de rappeler que l’objectif minimal de cette intervention est l’arrêt des abus sexuels et d’ouvrir une occasion de cicatrisation en profondeur à long terme.

Si un couple, dont le mari bat sa femme, vient nous voir, le projet thérapeutique que nous devons avoir est d'aider chacun des membres du couple à aller vers un mieux être, et le divorce sera peut-être une des solutions. Mais si d'emblée nous décidons que ce mari est un monstre et que la femme doit divorcer, non seulement c'est de l'ingérence thérapeutique (le thérapeute sort de sa position de neutralité), il y a beaucoup de chance pour que le couple se sauve et ne revienne jamais.

Dans le domaine de l'inceste, bien trop souvent les intervenants ont perdu leur neutralité, pour des raisons de contre-transfert violent bien compréhensible.

Mais quel droit avons nous de coller systématiquement sur le front de ces mères cette nouvelle étiquette de «femme d’abuseur» ? De quel droit décide-t-on d'emblée que cet homme ne changera jamais ?

Nous pensons que c'est la meilleure façon d'empêcher définitivement cette famille de se reconstruire en rigidifiant le système.

Tous et toutes, nous devons rester attentifs aux risques de dérive qui pourrait survenir, si comme le désirent certains thérapeutes, seul leur diagnostic pourrait suffire pour faire mettre les pères en prison.

On commence déjà à voir les dégâts causés par des thérapeutes persuadés que l'enfant se faisait abuser par son père et qui ont dirigé l'entretien dans ce sens.

Nous pensons que dès qu'un thérapeute perd son objectivité dans ces situations, il ne peut plus être efficace, à la fois, car comme l’a démontré H. V an Gijsseghem, il risque d’obtenir des aveux qui n’ont aucun fondement, mais aussi il paralyse tout le système familial, qui connaissant son rôle d’enquêteur policier, ne peut entamer le moindre travail thérapeutique.

Dans ce contexte plus que jamais mi-flic, mi-raisin, comment ne pas se sentir perdu, quand notre mission première qui est d'aider et de soigner passe en second plan ?

L'intervention offre à chaque intervenant la possibilité de «redevenir thérapeute» dans ce contexte délicat qu'est l'inceste, elle nous oblige à redevenir respectueux des individus et stratèges dans nos interventions.

 

P.S. L'auteur souhaite que les personnes qui utiliseront le modèle exposé ici lui fassent part de leurs expériences à des fins de publication. S'adresser à : G. BRASSINE, 7 rue de la Grotte, B- 1310 LA HULPE, Tél. et fax : 32 2 652 O9 O9

Avec l'aimable autorisation de l'auteur Mr. Gérald Brassine

BIBLIOGRAPHIE

 

JEAN-JACQUES WITTEZAELE-TERESA GARCIA, À la recherche de l’école de Palo Alto, Paris, Edition Seuil, 1992.

ROLAND C. SUMMIT M.D.,The child sexual abuse accomodation syndrome,in "Child abuse andneglect", 1983, pages. 177 à 193.

HUBERT VAN GIJSEGHEM, L’enfant mis à nu , Montréal, édition du Méridien.

TERRYS TREPPER-MARY JO BARRETT, Systemic treatment of incest, New-York, edition Brunner-Mazel, 1994.

 

• Jeffrey K. Zeig, Ph. D., Ericksonian Methods: The essence of the story, New-York, Brunner-Mazel, 1989.

CLOÉ MADANES, The violence of men, San Francisco, edition Jossey-Bass, 1995.

MILTON H. ERICKSON, The Collected Papers, New-York, edition Irvington Publishers, 1980.

 

NOTES

 

[1]

Jean-Jacques Wittezaele-Teresa Garcia, À la recherche de l’école de Palo Alto, Paris, Edition Seuil, 1992.

[2]

Roland C. Summit M.D., The child sexual abuse accomodation syndrome , in"Child abuse and neg- lect", 1983, pages. 177 à 193.

[3]

Hubert V an Gijsseghem, L’enfant mis à nu, Montréal, édition du Méridien.

[4]

Terrys Trepper -Mary Jo Barrett, Systemic treatment of incest, New-York, edition Brunner-Mazel , 1994.

[5]

Jeffrey K. Zeig, Ph. D., Ericksonian Methods: The essence of the story, New York, Brunner Mazel, 1989.

[6]

Cloe Madams, The violence of men, San Francisco, édition Jossey-Bass, 1995.

[7]

M.H. Erikson, The Collected Papers, Edition Irvington Publisb -hers, New-York, 1980.

 

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Article Id: 50 - Version: 4 - Créé : 27-12-2008 - Derniére mise a jour: 10-06-2009 - Hits: 808 
Categories: La prevention

Commentaires & Questions

quioput
11-06-2011
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Bon article , une référence

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