Pédophilie, l’invention d’une nouvelle norme

par Bernard Girard

 

L’un des effets de l’affaire Polanski-Mitterrand aura été de mettre en lumière combien la norme qui fait de la pédophilie l’horreur absolue est récente. Comme on l’a dit et répété à l’envie, et comme la diffusion sur le net d’extraits d’émissions, comme celle d’Apostrophe avec Gabriel Matzneff et Daniel Cohn-Bendit le confirme, jusqu’au début des années 80, la pédophilie n’était pas diabolisée. C’était une perversion parmi beaucoup d’autres. Le retournement semble s’être fait au tout début des années 80. Regarder comment les choses se sont passées peut éclairer la manière dont se construisent les normes sociales. Le processus est manifestement complexe.

A la fin des années 70 et au tout début des années 80 apparaît, dans la foulée du mouvement de libération de l’homosexualité (l’homosexualité cesse d’être un délit en France en juillet 1982 avec la suppression de l’article 332-1 du code pénal) et de levée de la censure sur les production pornographiques (loi de 1975 sur le classement des films X qui lève en réalité toute censure), un mouvement qui tend à dédiaboliser la pédophilie. Quelques écrivains la banalisent dans des livres qui présentent les relations sexuelles entre adultes et enfants avec une certaine complaisance. C’est le cas de Tony Duvert (L’enfant au masculin), de Gabriel Matzneff, mais aussi de Guy Hocquenghem (Les petits garçons, livre qui retrace l’affaire du Coral). Un philosophe, René Schérer, publie un livre (Emile perverti ou des rapports entre l’éducation et la sexualité) qui dénonce l’exclusion du désir dans la relation enseignante. Des psychologues et des éducateurs mettent en avant l’autonomie des enfants.

C’est dans ce contexte que Daniel Cohn-Bendit fait les déclarations qui lui sont aujourd’hui reprochées. Mais il n’est pas le seul. On en trouve de similaires dans d’autres textes et déclarations contemporaines. Dans un livre interview publié en 1983, le psychologue canadien Roch Duval dit, pour s’en offusquer, « l’autre soir, j’ai vu et entendu à la télévision un psychologue reconnu défendre avec opiniâtreté la pédophilie ; il est allé jusqu’à affirmer le plus sérieusement du monde que même les tous jeunes enfants ont « le droit de vivre leur sexualité ». » Pour ces éducateurs et psychologues, c’est la liberté des enfants qui est en cause.

Des organisations se mettent en place qui militent pour l’abaissement de la majorité sexuelle à 13 voire 11 ans. Ce faisant, ces organisations radicalisent la revendication du CUARH (Comité d’Urgence Anti-Répression Homosexuelle) qui demande dans son manifeste de 1980 « l’abrogation immédiate de l’alinéa 3 de l’article 331 du code pénal, qui fixe à dix-huit ans l’âge licite pour les relations homosexuelles, alors qu’il est de quinze ans pour les relations hétérosexuelles. »

Ce mouvement a une certaine visibilité. Gabriel Matzneff et Cohn-Bendit s’expriment sur le sujet dans les médias, notamment dans les émissions littéraires de Bernard Pivot, mais aussi dans la presse écrite. Plusieurs intellectuels de renom (dont Michel Foucault, Philippe Sollers…) signent en 1977 une pétition demandant l’abrogation de plusieurs articles de la loi sur la majorité sexuelle et la dépénalisation de toutes relations consenties entre adultes et mineurs de moins de quinze ans. La même année, Le Monde publie une lettre ouverte signée de Jack Lang, Bernard Kouchner, Michel Bon, André Glucksman qui prend la défense de trois Français accusés d’avoir eu des relations sexuelles avec des garçons et des filles de 13 et 14 ans. Libération publie, en 1979, une autre pétition en défense d’un certain Gérard R qui vit avec des jeunes filles de 6 à 12 ans. Puis, quelques mois plus tard, une longue lettre de Jacque Dugué dans laquelle on peut lire des phrases qui nous paraissent aujourd’hui intolérables : « Un enfant qui aime un adulte, sait très bien qu’il ne peut pas encore donner, aussi, il comprend et il accepte très bien de recevoir. C’est un acte d’amour. C’est une de ses façons d’aimer et de le prouver. Ce fut le comportement avec moi des quelques garçons que j’ai sodomisés. »

C’est l’affaire du Coral en 1982 qui donne un coup d’arrêt à ce mouvement. Le Coral était une petite exploitation agricole du Gard qui accueillait quelques adolescents en grandes difficultés psychologiques dans une structure appliquant les principes de l’antipsychiatrie (voir sur cette affaire, ce papier de Libération : Trois nouvelles inculpations dans l’affaire du lieu de vie Coral). Un de ses jeunes animateurs (il a à l’époque 21 ans) accuse de nombreuses personnalités politiques ou intellectuelles, souvent orientées à gauche, de participer à des orgies avec les adolescents. Les enquêtes de police montrèrent qu’elles étaient innocentes, mais des relations sexuelles « sans violence, ni contrainte » entre les mineurs et les animateurs ont été mises à jour. Plusieurs des animateurs du centre sont condamnés à des peines légères (trois ans de prison avec un ou deux ans de sursis). A l’occasion de cette affaire sont inquiétés des intellectuels, René Schérer et Gabriel Matzneff qui avaient témoigné, en 1979, en faveur de Jacques Dugué, pédophile accusé (faussement, semble-t-il) d’avoir monté un réseau pédophile international.

Pourquoi ce coup d’arrêt? On peut, je crois, avancer plusieurs raisons :
– l’affaire du Coral a, d’abord, considérablement affaibli la thèse du consentement : il s’agissait de très jeunes adolescents psychologiquement fragiles, plusieurs autistes, pour lesquels il est difficile d’avancer qu’ils aient été consentants. Les accusations font état d’un réseau de personnalités, ce qui conforte la thèse d’une exploitation des enfants ;
– le vieillissement de la génération 68, la plus susceptible de porter ces thèses. Au début des années 80, les étudiants de 68 ont une trentaine d’années, sont parents et donc plus sensibles aux risques que peuvent courir leurs propres enfants ;
– la revendication de non-discrimination à l’encontre des parents homosexuels en matière de droit de garde, de visite et d’hébergement de leurs enfants qui venait immédiatement après la dépénalisation a incité la communauté homosexuelle à se démarquer de la revendication pédophile (comment faire avancer cette revendication si, par ailleurs, on entretient le doute sur l’exploitation sexuelle des enfants?) ;
– la dépénalisation de la pornographie invitait à fixer de nouvelles limites. La dépénaliser ne voulait pas dire la supprimer mais seulement en déplacer les frontières. La banalisation de la pornographie s’est faite au nom de la liberté des partenaires consentants : chacun peut vivre comme il l’entend dés lors qu’il ne fait pas de tort à autrui. Le consentement est la pierre angulaire de cette dépénalisation. Ce n’est pas un hasard si le premier argument contre la pédophilie est que les enfants ne peuvent en aucun cas donner leur consentement.

Depuis, la pédophilie n’a pas quitté l’actualité. Elle est devenue l’image même de l’horreur la plus intégrale, à l’occasion de plusieurs affaires qui ont effrayé l’opinion : affaire Dutroux en Belgique, affaire Outreau en France, mais aussi procès des prêtres pédophiles aux États-Unis.

Toutes ces affaires ont en commun de réveiller les images :
– de l’ogre qui mange les enfants (les coupables ne sont plus des pervers qui relèvent de la psychiatrie mais des monstres),
– du violeur en série (la plupart des affaires mettent en cause des pédophiles qui ont une longue histoire de violences à l’égard des enfants),
– des mauvais parents qui abandonnent ou, pire encore, vendent leurs enfants,
– et de plus ou moins avérés réseaux internationaux (on retrouve cette idée tant dans l’affaire Dutroux que dans l’affaire Outreau)

Toutes, enfin, gravement en cause des institutions chargées de protéger les enfants : l’école, l’église mais aussi la justice. De toutes ces institutions c’est la justice qui a, avec l’église, payé le prix le plus lourd. Les cas de pédophilie l’ont révèlée incompétente par excès d’insouciance comme en Belgique, ou par excès de brutalité comme en France, incapable de les traiter de manière satisfaisante. L’exaspération de l’opinion, la volonté de répondre à l’émotion populaire ont, par ailleurs, amené les politiques à multiplier les mesures qui, sous couvert de protéger des délinquants sexuels, réduisent les marges de liberté de chacun : textes sur les récidivistes, mesures prises pour s’assurer que demain ils ne recommenceront pas, projets de castration chimique…

L’enjeu de cette nouvelle norme est donc double. Il y a la figure de l’enfant qui est forcément une victime parce qu’il ne peut être consentant, qui n’a pas toute sa raison, a peur de l’adulte, ne sait pas lui dire non. Et celle du criminel dont on doute qu’il puisse être amendable et qu’il faudrait donc maintenir sous contrôle tout au long de sa vie.

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