Pédophilie : la psychiatrie française manque de moyens

Par Florence Thibaut, psychiatre, Inserm U 614, CHU de Rouen

Actuellement, près d’un quart des 42 000 con-damnés incarcérés dans les prisons françaises sont des délinquants sexuels, fort heureusement tous ne sont pas pédophiles ou violeurs multirécidivistes. C’est très souvent lorsque le passage à l’acte sexuel a des conséquences médico-légales que leur auteur est conduit à consulter. Le psychiatre doit alors répondre à deux questions : celle de l’évaluation du trouble du comportement sexuel et celle de la recherche d’un traitement prévenant la récidive.

Le psychiatre amené à prendre en charge des délinquants sexuels se heurte d’emblée à la mauvaise correspondance entre l’acte puni par la loi et un diagnostic précis.
En effet, le Code pénal définit l’agression sexuelle comme toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise. Le viol et l’exhibition y figurent explicitement. Or, sur le plan clinique, de multiples situations peuvent conduire à un acte sexuel déviant. Les maladies mentales classiques sont très peu en cause (environ 4 % des délits sexuels). Leur traitement spécifique empêche les troubles du comportement sexuel. Le délit sexuel peut parfois être favorisé par un retard mental. Le sujet a alors tendance à rechercher un partenaire beaucoup plus jeune avec lequel il se sent plus en confiance. Enfin, la psychiatrie a défini un certain nombre de dysfonctionnements sexuels, dont les paraphilies.
On définit les paraphilies comme des fantasmes ou des pratiques sexuelles déviantes, susceptibles de perturber les relations avec les autres. Celles-ci peuvent impliquer des enfants ou d’autres personnes non consentantes. Ces comportements paraphiliques peuvent être constants ou n’apparaître qu’épisodiquement, à l’occasion de consommation d’alcool ou de toxiques, voire de stress. Les pédophiles peuvent avoir un intérêt exclusif pour les enfants, être attirés par les garçons ou les filles, voire les deux. Ceux attirés par les garçons sont moins nombreux mais à haut risque de récidive. Il s’agit de véritables prédateurs, obsédés par leur désir sexuel, ils sont en recherche permanente de victimes potentielles (en moyenne 35 victimes par pédophile). Chez ces prédateurs que sont les pédophiles et les violeurs multirécidivistes, des stratégies de soins spécifiques doivent impérativement être mises en oeuvre. C’est ici que le traitement hormonal trouve tout son intérêt. Chez ces sujets, le risque de récidive en l’absence de traitement est élevé (50 % à dix ans), la durée de l’emprisonnement ne modifie pas leurs pulsions déviantes. Dès la remise en liberté, le sujet est à nouveau en contact avec des victimes potentielles. Cette période doit donc faire l’objet d’un accompagnement médical spécifique et d’une vigilance judiciaire particulière. Les rares équipes qui prennent en charge ce type de délinquants (au Canada, en Belgique, en Israël ou en Allemagne) ont presque systématiquement recours aux traitements hormonaux, en plus des psychothérapies ou de thérapies comportementales.
Le traitement hormonal (ou traitement antiandrogène ou encore castration chimique) permet alors, en agissant sur la testostérone testiculaire, d’empêcher la récidive dans plus de 90 % des cas, tant que le traitement est poursuivi, et au prix d’effets secondaires mineurs. Deux types de traitement sont utilisés en Europe : l’acétate de cyprotérone (Androcur) qui n’est commercialisé que sous forme de comprimés ; et les analogues d’une hormone hypothalamique la GnRH (Décapeptyl ou Enantone) commercialisés sous forme injectable (tous les mois ou trois mois, ce qui en garantit l’observance). Notre équipe a d’ailleurs publié en 1993 la première étude au niveau international rapportant l’excellente efficacité des analogues de la GnRH dans une population de six sujets pédophiles et violeurs multirécidivistes. Cependant, ce traitement nécessite le consentement du sujet. Il transforme alors le comportement de ces sujets en quelques mois. Ceux-ci rapportent une disparition de leurs pensées sexuelles, qu’ils décrivent comme obsédantes, ils peuvent enfin mener, selon leurs propres termes, une « vie normale ». Ils se déclarent satisfaits de ce traitement qui les protège efficacement contre les récidives.

Des recommandations internationales d’aide à la prescription de ces traitements hormonaux seront publiées en fin d’année par la Fédération mondiale des sociétés de psychiatrie biologique.

Cependant, on se heurte en France à plusieurs difficultés : le manque de psychiatres formés dans ce domaine très spécifique, le manque de moyens attribués aux rares psychiatres qui acceptent de prendre en charge de manière régulière ces patients, le manque de soutien de la part de la justice. Une des difficultés tient en particulier à la fin de la période d’obligation de soins, lorsque les patients sont suivis en ambulatoire. Le patient peut alors décider d’interrompre son traitement antiandrogène et risque de récidiver. Le psychiatre n’a alors aucune possibilité de le contraindre et la justice n’est plus concernée. La loi de juin 1998 prévoit déjà des mesures de suivi socio-judiciaire avec obligation de soins mais, le plus souvent, ce suivi n’est prévu que pour quelques années, à partir de la date de libération. Pour aider le praticien dans sa prise en charge, il faudrait donc prévoir des périodes très longues d’obligation de soins après leur sortie de prison.

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