Pédophilie et tolérance sociale

 par Marc-Alain Wolf, M.D
Le monde de la pédophilie est un monde clos et secret. On l’associe aujourd’hui à des crimes d’une brutalité stupéfiante. Que faire de cette orientation sexuelle déviante, de cette perversion considérée comme une maladie psychiatrique, de ce désir honteux, parfois meurtrier et qui n’a jamais été aussi épidémique et diabolisé qu’aujourd’hui ?

Toute sexualité se nourrit d’image et de réalité. Le pédophile qui a rarement choisi de l’être est assailli par son monde imaginaire, sollicité par des images extérieures qu’il recherche parfois activement, déchiré entre des pulsions qui le poussent à agir et des interdits aujourd’hui réactivés qui le freinent. Quelles réponses nos sociétés apporteront-elles à cette « fatale attraction » ? Ira-t-on jusqu’à généraliser les interventions directes (électriques, pharmacologiques ou chirurgicales) sur les imaginaires débusqués par la pléthysmographie pénienne ? Faudra-t-il abolir, à titre préventif, toute image d’enfant nu ?

L’enfant, être désiré et désirant

Bien des aveuglements ont dû être surmontés pour reconnaître l’enfant comme être désirant.

Jean-Claude Guillebaud (1998) signale pourtant qu’au XVIIe siècle les nourrices avaient l’habitude de masturber les petits garçons pour favoriser leur sommeil !

La tolérance sociale en matière de sexualité enfantine a connu, à travers les âges, toutes sortes d’avatars. On évoque, aujourd’hui, la sexualité précoce des adolescents. On questionne l’érotisation prématurée des comportements et des apparences au lendemain de la puberté.

Catherine Callico et Olivier Monssens (2001) observent que l’imagerie lolitesque se porte plutôt bien et que, malgré tous les scandales, une forme d’industrialisation du « fantasme nymphal » se développe dans nos pays. La presse ado témoignerait que cet attrait et cette vogue ne sont pas l’apanage des seuls mâles. Fantasme universel, écrivent encore ces auteurs, la nymphette et son indécente fraîcheur avaient été mises en quarantaine par l’actualité. Mais si la jeune adolescente ne craint plus d’apparaître comme désirable pour un homme momentanément séduit, son image devrait être désormais réduite «  à la simple expression d’un rêve éveillé ».

Etre désirant, l’enfant est également, et de mille façons, un être désiré. Il y a le désir féminin, maternel, si doux et si chaste, du moins en apparence. Sans revenir sur les nourrices du XVIIe siècle, il y a bien une sensualité de la relation mère-enfant, que ce soit celle du nourrisson suçant le sein ou celle de la mère jouant avec le corps de son bébé ou de son enfant plus âgé. « Quand je le lave, le frotte, l’essuie puis le câline, écrit la romancière Marie Darrieussecq (2002), c’est consciemment que je m’interdis d’embrasser son sexe : je lui bécote le ventre à la place (…) Ventre à ventre, chaleur contre chaleur, mon amour maternel est d’abord pédophile, attirance passionnée pour son petit corps, besoin de m’en repaître ».

Certains délinquants sexuels rapportent avoir été « abusés » par des femmes. Ceci étant, la plupart des pédophiles sont des hommes et la quasi totalité des études consacrées à la pédophilie s’adressent à des hommes. Righton (1981) rapporte que les garçons de 13 ans et les filles de 12 ans exerceraient le plus grand attrait sexuel pour les pédophiles. Cet âge correspond à la puberté, c’est-à-dire à la maturité sexuelle biologique.

L’encadrement culturel ou religieux des premières relations sexuelles a beaucoup varié à travers les âges. L’âge minimal du consentement sexuel, après s’être éloigné de la puberté, tend aujourd’hui à s’en rapprocher (15 ans en France, 12 ans dans certains pays comme l’Espagne). Le fantasme nymphal flirte avec la légalité. Rappelons qu’est considéré comme pédophile, au sens psychiatrique du terme, l’individu attiré par des enfants prépubères.

L’image pédophile : mouvements pulsionnels et réponses sociales

Il y a d’abord, bien entendu, l’attrait sexuel, l’attirance amoureuse. « Il n’est pas d’épaule de femme aimée, écrit Aude Lancelin (2001), qui n’ait été célébrée avec plus de tendresse, de grâce et de déchirement que celle de Lolita. Il est peu d’œuvres au XXe siècle qui aient su décrire à ce point de virtuosité esthétique l’intensité de la passion, ce pouvoir qu’elle a de transcender le quotidien. Sauf que Lolita n’est pas une femme mais une fillette de douze ans… ».

Serge André (1999) et Jean-Claude Guillebaud (1998) rappellent que des représentations littéraires ou cinématographiques de la pédophilie ont pu bénéficier, dans les années 70, d’un accueil relativement bienveillant. Ces auteurs citent par exemple René Schérer qui écrit dans le quotidien français Libération (9 juin 1978) que « l’aventure pédophilique vient révéler quelle insupportable confiscation d’être et de sens pratiquent à l’égard de l’enfant les rôles contraints et les pouvoirs conjurés ».

Le cas de Tony Duvert, écrivain et militant pédophile, est également significatif. Ses romans Paysage de fantaisie (1973), Quand mourut Jonathan (1978), L’Île Atlantique (1979), qui mettent en scène des aventures amoureuses et des jeux sexuels explicitement pédophiles impliquant parfois des enfants de 8 ans, reçoivent de la critique un accueil particulièrement élogieux et même, pour le premier, un prix littéraire prestigieux (le Médicis).

Il est possible aujourd’hui d’accéder à des sites Internet vantant la haute valeur morale de la pédophilie et décrivant par exemple les « principes fondamentaux » à respecter (tenir compte des désirs de l’enfant, prêter attention à son bonheur, l’accompagner dans son épanouissement vers la maturité, respecter sa liberté et l’évolution de ses propres besoins sexuels, éviter toute forme de contrainte, établir des relations de confiance avec les parents de l’enfant, etc.).

Ces déclarations de principe, ces chartes entendent démontrer la réalisation possible d’une révolution et d’une utopie sexuelle faisant disparaître les interdits, les tabous mais aussi les violences entourant la pédophilie. On peut observer que l’accent y est mis sur la « libération sexuelle de l’enfant » plus que sur l’assouvissement des désirs adultes.

La plupart des procès pour pédophilie impliquant des éducateurs ou des hommes de religion révèlent une réalité complexe où le délit sexuel invariablement sanctionné par la justice peut s’accompagner d’une forme de générosité sociale ou philanthropique.

Pour donner un exemple récent, une cour de justice française a condamné le 15 mars 2002 le directeur d’un centre d’accueil pour adolescents en très grande difficulté à douze ans de réclusion criminelle pour viols et agressions sur mineurs. L’avocat général et les défenseurs ont tous reconnu que l’accusé avait fait du mal mais aussi du bien, qu’il avait été un précurseur dans le domaine de la réinsertion et que son institution, sorte de lieu expérimental sans encadrement administratif ou judiciaire, avait connu des succès intéressants. Un psychiatre a conclu ainsi son rapport d’expertise à l’adresse des jurés : « Vous serez confronté plus que jamais à toute la difficulté de juger. Ce sont des actes graves commis par un homme à bien des égards remarquable » (Nicole Gauthier, 2002).

L’ horreur et l’effroi

Il y a ensuite l’horreur et l’effroi. Serge André (1999) considère que l’aversion unanime qui s’est soudain déclarée à l’égard de la pédophilie et du pédophile mérite également d’être interrogée. Tout s’est passé comme si on avait brusquement levé le voile sur une réalité sexuelle qu’on avait longtemps ignorée ou voulu ignorer et qui avait été réprimée ou refoulée selon la part d’inconscient qui préside à cette occultation.

Le tabou renforce l’interdit en lui épargnant l’épreuve de la contestation et du débat. Il associe l’interdit à une émotion brute, l’horreur. Celle-ci exerce vis-à-vis de la pulsion interdite une grande efficacité préventive. Elle la rend non envisageable. Mais le tabou a ses limites. En imposant le silence autour de pratiques non envisageables, il en assure paradoxalement l’impunité relative. Le tabou est un agent préventif mais pas curatif. Sa logique est de tolérer, jusqu’à un certain point, une pratique marginale et rare pour ne surtout pas en faire la promotion.

Nous avons évoqué, plus haut, une certaine ouverture dans la représentation culturelle de la pédophilie à partir des années 70. Cette médiatisation publique bienveillante a érodé la force du tabou et remis en question l’interdit lui-même. Mais celui-ci n’a pas été aboli, il a résisté et s’est même renforcé. Dans le cas de la pédophilie comme dans celui de l’inceste (et contrairement au cas de l’homosexualité par exemple), la levée du tabou n’a pas entraîné de tolérance sociale durable.

La révélation des scandales et l’indignation populaire qui a suivi ont fortement réactivé l’effroi, l’horreur et la stigmatisation de ces conduites sexuelles.

Dans l’esprit du public la pédophilie est réduite à sa forme la plus violente et criminelle. Toute nuance est suspecte. La tolérance zéro est un slogan à la mode mais aussi un concept commode qui permet de faire l’économie de toute analyse circonstanciée de situations ambiguës.

Dans un article du Monde intitulé « Les équivoques du combat contre la pédophilie », Jean-Michel Dumay (2000) revient sur l’opération « Ado 71 » qui avait conduit à l’arrestation spectaculaire en France de près de 700 personnes dont les noms figuraient sur les fichiers d’un éditeur de cassettes vidéo classiques et pornographiques, éditeur qui menait en parallèle un commerce de films à caractère pédophile.

Par la suite, des dizaines d’informations judiciaires avaient été ouvertes dans le pays et des centaines de mises en examen prononcées contre des détenteurs de cassettes. Le suicide de cinq personnes placées en garde à vue avait ensuite conduit la Ligue des droits de l’homme à dénoncer l’opération qu’elle qualifiait de « rafles scandaleuses ». Les personnes qui s’étaient suicidées semblaient tout au plus coupables d’avoir détenu des cassettes pornographiques mettant en scène des adolescents « paraissant » âgés de 16 à 18 ans.

Même si toutes les parties semblaient finalement regretter sincèrement l’issue dramatique de cette affaire, celle-ci témoigne de l’intensité et de l’aveuglement des émotions associées à la pédophilie. L’horreur et l’effroi, la puissance du rejet social et le manque de discernement, tout indique ici la réactivation d’un interdit social.

Une autre illustration de ce phénomène est représenté par le dévoilement, dans certains magazines, de l’identité et de la photographie des délinquants sexuels. Ces campagnes de lynchage médiatique entretiennent peut-être une forme d’obsession, de panique, d’hystérie collectives mais cherchent également à exercer un frein social puissant sur la « normalisation » et l’extension de la pédophilie. Dans un registre plus civilisé, le clergé américain et même le pape se sont sentis obligés d’intervenir publiquement et de reconnaître les abus sexuels commis par les prêtres sur des enfants. Au silence du tabou succèdent, pour un temps, la parole explicite et la condamnation.

Les aspects juridiques

La pédophilie interpelle l’instance juridique autour des notions de droits individuels, de sexualité enfantine et de protection de l’enfance.

La loi autorise une forme de pédophilie. La plupart des pays occidentaux autorisent les relations sexuelles impliquant des enfants à partir d’un âge minimal qui varie généralement de 12 à 15 ans. L’attirance pour les jeunes garçons ou les jeunes filles n’est donc plus condamnable en droit.

Les relations sexuelles sans contrainte entre un majeur et un mineur d’âge suffisant ne sont plus pénalement répréhensibles. Il y a là un état de fait qui n’est pas suffisamment pris en compte : l’enfance ou en tout cas l’adolescence n’est plus un espace interdit à la sexualité adulte.

Du coup, la définition de la pédophilie va changer et devenir plus restrictive.

Une limite d’âge est définie à partir de laquelle l’enfant est considéré apte à consentir à une relation sexuelle. Cette limite peut sembler parfois arbitraire. Pourquoi 15 ans dans tel pays et 12 ans dans tel autre ? Pourquoi également, comme c’est le cas en France, autoriser l’accès à la pilule contraceptive à 13 ans et les relations sexuelles à 15 ans seulement ?

La sexualité entre enfants est un domaine beaucoup plus difficile à contrôler par la loi. Un écart d’âge de moins de cinq ans est parfois retenu pour distinguer le licite de l’illicite. Mais dans l’ensemble une tendance se dessine qui tend à rapprocher la maturité biologique (puberté) de la maturité légale en matière sexuelle.

Les lois occidentales ont dû également s’adapter à des phénomènes nouveaux. Le tourisme sexuel marque une extension du domaine de la prostitution, adulte et enfantine. Certains pays pauvres ont pu offrir, ces dernières années, des zones d’impunité relative aux pédophiles. La France est un des premiers pays où s’est tenu, en octobre 2000, le procès d’un touriste sexuel accusé du viol d’une fillette de 11 ans, en Thaïlande, en 1994. Un renforcement de la législation, en 1998, permet de poursuivre des Français pour des agressions sexuelles commises à l’étranger, même si les faits relèvent d’un tribunal correctionnel et qu’ils ne sont pas punis par le pays où ils ont été commis.

Très ancienne, la pornographie juvénile a connu, grâce à l’Internet, une véritable explosion. Dans un premier temps, ce nouveau média a préservé l’anonymat mais aussi l’impunité du « voyeur ». Les législations ont dû s’adapter à ce nouveau phénomène. La loi française, dans son Code de 1994, interdit toute production, diffusion ou possession de documents pornographiques mettant en scène un mineur. Cette interdiction porte sur des documents réels mais aussi virtuels.

La loi canadienne définit plus précisément la pornographie juvénile. En relèverait toute représentation photographique, filmée, vidéo ou autre, réalisée par des moyens mécaniques ou électroniques, où figure une personne âgée de moins de 18 ans ou présentée comme telle et se livrant (ou paraissant se livrer) à une activité sexuelle explicite.

Le paragraphe 163.1 du Code criminel, qui interdit toute possession de pornographie juvénile, a été récemment l’objet d’une contestation devant les tribunaux. Successivement, la Cour suprême et la Cour d’appel de la Colombie britannique l’ont déclaré inconstitutionnel parce que contraire à un article de la Charte des droits et libertés.

Ultérieurement la Cour suprême du Canada a rétabli et confirmé la constitutionnalité de la loi sur la pornographie juvénile. Celle-ci permet cependant de prononcer un verdict de non-culpabilité lorsque la représentation ou l’écrit en question a une valeur artistique, un but éducatif, scientifique ou médical. Reste à définir, par exemple, ce que peut être une image artistique d’enfant ou d’adolescent nu. L’actualité, sur Internet, est au développement de sites à caractère nettement pédophile, à partir de pays pauvres et/ou corruptibles, n’ayant pas de législation propre et n’appliquant pas celle de l’ONU.

Dans nos pays, l’apparition de sites commerciaux présentant des images d’enfants et d’adolescents « politiquement correctes » mais en fait à la limite de l’esprit des lois (tenues légères, poses suggestives, subtil détournement contextuel d’images banales) illustre la difficulté de légiférer sur l’image sans contribuer involontairement à sa puissance d’évocation et à sa charge subversive (tout discours normatif sur la connotation sexuelle d’une image ne fait que déplacer les frontières du suggestif). Avec un recul de quelques années on doit reconnaître que l’instance juridique a su résister en général aux mouvements d’opinion et à leurs amalgames, à la complaisance des années 70 comme aux appels à la répression aveugle des années 90.

La pédophilie, un problème de santé mentale

Rappelant que l’orientation sexuelle n’est pas en général le résultat d’une décision volontaire, Fred Berlin (2000) propose de faire de la pédophilie un problème de santé mentale et non seulement de délinquance et de criminalité. La société doit bien interdire le passage à l’acte des pédophiles mais doit d’abord, selon lui, offrir un accès à des traitements efficaces.

Stephen Levine (2000) considère que la psychiatrie (nord-américaine) peut offrir plusieurs types de mesures ou de traitements, notamment

• la mise en place, en collaboration avec la justice, de processus de contrôle extérieur comme l’interdiction de travailler auprès d’enfants, l’obligation d’être accompagné lors de tout contact social avec des mineurs, la révélation ciblée des antécédents de la personne etc. ;

• le traitement de la comorbidité (toxicomanie, alcoolisme, troubles psychotiques ou affectifs notamment) ;

• l’introduction d’approches psycho thérapeutiques centrées sur l’entraînement aux habiletés sociales, l’affirmation de soi, l’empathie aux victimes, la résistance aux pulsions paraphiliques, l’estime de soi, mais avant tout l’établissement d’une relation de confiance avec le thérapeute ;

• la réduction de la pulsion sexuelle par la castration chirurgicale ou chimique.

Ce dernier traitement demeure évidemment le plus controversé.

La castration chirurgicale a été assez largement utilisée en Europe, particulièrement dans les pays nordiques.

Dès 1929, la loi danoise permet à des individus de 21 ans ou plus de demander une telle intervention après avoir commis des crimes sexuels graves. Au Danemark, la castration chirurgicale permet depuis longtemps de réduire ou même de prévenir l’emprisonnement. Meyer et Cole (1997) ont fait la recension des études européennes de récidive après castration et ont montré l’efficacité apparemment remarquable de la méthode (2.2 % de récidive après l’intervention, contre 73 % avant).

La castration chimique 1 tend aujourd’hui à remplacer la castration chirurgicale. L’efficacité, en termes de récidives, quoiqu’un peu inférieure à la chirurgie, reste significative. Ces méthodes ne sont évidemment pas sans risque 2.

Cyril Greenland (1988) énumère les questions éthiques soulevées par ces interventions. Le consentement de ces individus peut-il être considéré comme libre et éclairé quand la castration permet de réduire ou de prévenir une sanction ? Le médecin sollicité travaille-t-il pour le bien de son patient, de l’institution juridique, de la société ? Comment concevoir la confidentialité d’une thérapie de cette nature ? Au bout du compte, s’agit-il encore de médecine ou d’une simple extension à la biologie du domaine de la sanction ?

Un autre sujet de controverse porte sur l’utilisation croissante de la pléthysmographie pénienne décrite dans les manuels de psychiatrie comme la mesure de la tumescence du pénis permettant de « distinguer efficacement si le désir d’un individu s’oriente vers les femmes ou les hommes, vers les adultes ou les enfants, ou vers tout objet de déviation » (Beltrami et Couture, 1988).

Cette méthode de mesure objective est évidemment associée à des stimuli sexuels explicites (photos, cassettes vidéo, lectures érotiques). Comme on peut s’y attendre, la « phallométrie » n’est pas une science exacte (Marshall et Fernandez, 2000).

Des volontaires considérés comme sains ont pu répondre positivement à des scènes de viol ou de pédophilie, ce qui pose la question troublante de la signification des mouvements érectiles.

Des pédophiles avérés, coupables de délits sexuels, ont pu, au contraire, contrôler leur réaction et répondre négativement au test. Celui-ci continue d’être considéré comme la meilleure mesure objective de la préférence sexuelle, utilisée par certains pour extraire des aveux et confondre les fraudeurs. Une pratique que Greenland (1988) n’hésite pas à comparer aux méthodes utilisées autrefois par les tribunaux de l’Inquisition.

La pulsion sexuelle, vecteur de la consommation

La pornographie est d’abord et avant tout un marché particulièrement lucratif. La sexualité sous toutes ses formes alimente une demande de services en expansion continue qu’aucune récession ne paraît sérieusement menacer. La pédophilie, du fait des interdits aujourd’hui réactivés, demeure une source de désirs puissamment inassouvis qui va continuer d’entretenir une économie souterraine, mafieuse et criminelle.

Rappelons que la pornographie juvénile est un secteur d’activités économiques géré par des hommes d’affaires qui ne sont pas forcément pédophiles eux-mêmes. Il est possible que l’Internet ait permis aux consommateurs de s’émanciper des intermédiaires économiques et de constituer des réseaux où ils s’échangent eux-mêmes leur matériel pornographique. Un réseau plus discret et plus difficile à infiltrer par la police.

Mais l’affairisme ne disparaît pas pour autant. La production d’images de plus en plus violentes (snuff movies) et le développement du tourisme pédophile continuent de générer des profits substantiels. Si le livre de Michel Houellebecq (2001), Plateforme, a pu susciter la controverse, c’est sans doute parce qu’il montrait l’innocence relative, l’engrenage naturel et, à la limite, les bonnes intentions associées au développement de cette industrie touristique du sexe. L’auteur avait pris soin d’écarter de son intrigue toute trace de violence, d’esclavage et de pédophilie.

La pulsion sexuelle est un admirable vecteur de la pulsion de consommation. Inépuisable, insatiable, indémodable, elle est à l’origine du plus ancien commerce du monde. La pédophilie n’échappe pas à cette logique de la dépendance et du profit. Sa sortie récente de l’ombre du tabou, la violente réaction allergique du tissu social ont eu comme effets paradoxaux de stimuler des mouvements apparemment contradictoires, ceux de la répression, de la médicalisation et de l’exploitation commerciale.

La pornographie juvénile participe-t-elle, comme son équivalente adulte, à une fonction sanitaire, à un équilibre social ? Priver une pulsion, même répréhensible, de tout droit de représentation même minimale (comme une image de synthèse par exemple), peut-il conduire à une extinction de ladite pulsion ou au contraire à son exacerbation ? En matière de sexualité comme en matière de violence, les équilibres (ou les déséquilibres) sociaux résistent parfois durablement aux volontés populaires et politiques les plus déterminées.

Toute sexualité se nourrit d’image et de réalité. Le pédophile qui a rarement choisi de l’être est assailli par son monde imaginaire, sollicité par des images extérieures qu’il recherche parfois activement, déchiré entre des pulsions qui le poussent à agir et des interdits aujourd’hui réactivés qui le freinent. Entre le désir et la jouissance, le fantasme peut être, selon les cas, un tremplin pour l’action ou un dérivatif pour la pulsion, une protection contre le passage à l’acte.

Serge André (1999), en psychanalyste, explique que ce n’est pas le contenu du fantasme qui permet de différencier le pervers du névrosé mais son usage.

Strictement privé chez le névrosé, le fantasme est une activité solitaire, une partie de son intériorité psychique qu’il soustrait au lien social. Pour le pervers, au contraire, le fantasme est une élaboration destinée à être rendue publique, à s’accomplir, à forcer le lien social, à inclure l’autre contre son gré. Enceinte fortifiée, mur protecteur, pour le premier. Étendard pour l’action, instrument de pénétration du réel, pour le second.

Les différences de structure psychique ne sont pas toujours aussi tranchées. Comme l’écrit Serge André (1999), le fantasme est aussi la façon dont le névrosé se rêve pervers en grand secret. L’imaginaire est une scène de repli, de substitution dont le sujet peut finir par se lasser. Dans beaucoup de domaines, les idéaux « névrotiques » d’interdit, de retenue et d’inhibition sont concurrencés par les cultes modernes (et pervers ?) de la réalisation généralisée des désirs et du passage à l’acte institutionnalisé.

La sexualité n’échappe pas à cette contestation et à cette évolution. La vague libertaire des années 70, en érodant les interdits et les tabous, n’a pas seulement encouragé les pervers en levant ou en allégeant l’obstacle extérieur de la sanction. Elle a porté atteinte aux défenses intérieures du névrosé en déplaçant progressivement les frontières virtuelles, psychologiques et morales du représentable, du possible et du licite. C’est ce même névrosé, c’est-à-dire l’individu ordinaire, que vise la re-stigmatisation sociale des pédophiles, sa mise en scène judiciaire et médiatique. Malgré ou à cause de ses excès, elle a pu ressusciter l’effroi, réactiver le refoulement ou l’interdit psychique.

Dans le premier procès français d’un touriste sexuel, comme dans l’opération « Ado 71 », les accusés, loin d’avoir le profil de criminels pervers niant leur forfait, sont apparus comme des êtres submergés par la honte (au point de se suicider), renonçant à se défendre (malgré une procédure parfois discutable), promettant de corriger leurs penchants pédophiles et même, pour certains, homosexuels. Un scénario parfait pour impressionner et « rééduquer » l’imaginaire sexuel du citoyen, pour endiguer l’épidémie potentielle en réinjectant de la honte dans le désir pédophile.

Une des forces de l’image réside dans sa capacité de créer et d’entretenir le désir. L’érotisation croissante de l’image publicitaire plaide sans doute en faveur de son efficacité. Associer par l’image un joli corps dévêtu à un quelconque objet de consommation revient à lui transférer une qualité sexuelle et à suggérer un message équivoque du genre : désirez-moi, possédez-moi ou encore utilisez-moi pour séduire.

L’image se prête à tous les jeux d’illusion. Elle se laisse aisément travestir et trafiquer. Elle est aussi le vecteur principal du désir sexuel, en tout cas chez les hommes. D’où son danger.

S’il est possible de rendre une voiture désirable au sens presque sexuel du terme, il doit être possible de rendre attirant un corps d’enfant nu. Des photographes d’art, spécialisés dans les nus d’enfants, créent d’indéniables troubles esthétiques. Moins bien intentionnés, les concepteurs de matériel pornographique peuvent satisfaire une clientèle pédophile sans déshabiller l’enfant, en introduisant, par exemple, une image neutre dans un contexte érotique. Où commence la pédophilie ? Dans l’image ou dans l’œil qui la contemple ?

Il fut un temps glorieux où seules les images de nus adultes scandalisaient. L’enfance, abondamment représentée, renvoyait à l’innocence et à l’asexualité des anges. Notre époque a vu s’inverser l’équation morale. Ne sommes-nous pas tentés, aujourd’hui, d’abolir à titre préventif toute image d’enfant nu ?

Notes

1 L’acétate de medroxyprogestérone (Provera) et l’acétate de cyproterone (Androcur) sont les produits les plus utilisés.

2 Outre l’effet sur la libido et la performance sexuelle, une gynécomastie, des modifications de la pilosité corporelle, une prise de poids, une plus grande fatigabilité, une humeur dépressive, un risque accru de diabète et d’hypertension sont les principaux effets secondaires rapportés de ces « traitements ».

Références

André S. La signification de la pédophilie. Texte d’une conférence prononcée à Lausanne, le 8 juin 1999, diffusé sur le site Internet suivant : users.skynet.be/Polis/1/Dcliandre3fr (consultation du site le 28 janvier 2002).

Beltrami E., Couture N. Dysfonctions sexuelles. In : Lalonde, Grunberg et coll. eds. Psychiatrie Clinique. Approche bio-psycho-sociale. Gaétan Morin éditeur, 1988, pp. 614-653.

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Callico C., Monssens O. Quand les lolitas jouent avec le feu. Le Soir, Bruxelles, édition électronique du 2 novembre 2001.

Darrieussecq M. Le bébé. P.O.L., 2002.

Dumay J.M. Les équivoques du combat contre la pédophilie. Le Monde, Paris, édition électronique du 24 mars 2002.

Gauthier N. Douze ans pour l’éducateur violeur. Libération, Paris, édition électronique du 15 mars 2002.

Greenland C. The treatment and maltreatment of sexual offenders : ethical issues. Annals of The New York Academy of Sciences, 528 : 373-378, 1988.

Guillebaud J.C. La tyrannie du plaisir. Seuil, 1998.

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Lancelin A. Comment on a lancé les livres cultes. 1955. Lolita. Le Nouvel Observateur, Paris, édition électronique du 9 aout 2001.

Levine S.B. Paraphilias. In : Sadock and Sadock, eds. Comprehensive textbook of psychiatry. Lippincott, Williams and Wilkins, 2000, pp. 1631-1646.

Marshall W.L., Fernandez Y.M. Phallometric testing with sexual offenders. Limits to its value. Clinical Psychology Review, 20 : 807-822, 2000.

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