Lydia Cacho

Lydia Cacho, héroïne pour les Mexicaines

 

 

 Légende : En décembre 2005, Lydia Cacho est poursuivie pour diffamation         Légende : La Mexicaine est l’une des figures d’une manifestation organisée contre les violences faites aux femmes, en juin 2006, dans la capitale.

 

Légende gauche : En décembre 2005, Lydia Cacho est poursuivie pour diffamation après avoir accusé un industriel de pédophilie.

Légende droite: La Mexicaine est l’une des figures d’une manifestation organisée contre les violences faites aux femmes, en juin 2006, dans la capitale.

La mort aux trousses

Au Mexique, elle lutte contre les pédophiles, contre les maris violents, mais, dans ce pays gangrené par la corruption, la journaliste Lydia Cacho a payé dans sa chair son goût de la justice. Rencontre avec une héroïne menacée.

Patricia Gandi

Source:  Elle.fr

 

Elle a été emprisonnée, torturée, elle est menacée de mort, mais elle est aussi reconnue, embrassée, félicitée, dans les rues de la capitale mexicaine comme du plus perdu des villages. Dans un pays gangrené par la violence et la corruption, Lydia Cacho, 45 ans, a eu le cran de dénoncer des pédophiles protégés par des responsables politiques, des policiers, des hauts fonctionnaires, et elle s’apprête à publier, au terme d’une longue enquête menée en Europe, en Asie centrale, au Japon et en Thaïlande, un livre sur les réseaux internationaux de la prostitution. Elle a aussi créé à Cancún, où elle vit, un refuge pour les femmes maltraitées, qu’elle va souvent chercher elle-même, sans crainte d’affronter des maris armés.

 

Rattrapée par le militantisme

Pourtant, il y a vingt ans, Lydia avait quitté Mexico, trop agité à son goût, pour la côte caraïbe du Yucatán, espérant se consacrer à la poésie et à la plongée sous-marine. « J’ai été rattrapée par le militantisme familial », sourit-elle. Son grand-père portugais avait lutté contre la dictature de Salazar, avant de se réfugier au Mexique avec sa femme, une Française, et ses enfants, dont la mère de Lydia, qui devint psychologue auprès des enfants des rues et tentait d’aider les femmes broyées par une société hyper-machiste. Très tôt, elle a demandé à sa fille de l’accompagner. « C’était une folie, concède cette dernière. Je côtoyais des ados faméliques, qui sniffaient de la colle, se droguaient. Ma mère me signifiait : “Adulte, il faudra te préoccuper de justice !” Mais, à 18 ans, j’étais tellement fatiguée de ce pays que je l’ai quitté pour la France. »

 

 

Défendre les femmes

Étudiante à la Sorbonne, la jeune fille est rapatriée un an plus tard, gravement malade. « Une tumeur, précise-t-elle. Je devais mourir. Quand je m’en suis sortie, j’aspirais à une existence paisible, près de la mer. » Cancún, donc. Elle y rencontre un homme qui a les mêmes rêves, l’épouse, mais ne se contente pas de vivre d’amour et d’embruns. Engagée dans le journal local pour tenir la rubrique « Culture », elle dévie très vite vers la défense des droits des femmes.

Son charisme est tel qu’on lui demande d’animer une émission à la radio et à la télévision. « Des femmes venaient au studio, à l’improviste, pour raconter ce qu’elles enduraient et demander du secours, se souvient Lydia. La police ne prenait pas en compte leurs plaintes, même quand elles étaient rouées de coups, blessées à la machette. Je ne savais pas quoi faire pour elles. Jusqu’au jour où j’ai moi-même subi l’horreur. »

 

Agressée et violée…

En 2002, au retour d’un reportage, elle est agressée et violée dans une station d’autobus. Une hanche, un bras et des côtes cassés. « Mon couple n’a pas résisté au choc, mais ma famille, mes amis m’ont été précieux », observe-t-elle. Avec ses fonds propres et des dons, elle décide d’ouvrir un refuge pour celles qui veulent échapper à l’enfer. Loin des somptueux hôtels qui longent la plage de Cancún, le CIAM (Centro Integral de Atención a las Mujeres) est une maison discrète, où une soixantaine de résidentes, assistées de psychologues, d’avocats, de travailleurs sociaux, pansent leurs plaies et leurs peurs, reprennent des forces, suivent une formation, pour bâtir une nouvelle vie.

 

Lutter contre les maris violents

« Il a fallu équiper le centre de murs électrifiés, de caméras de surveillance, et former le personnel à résister à des attaques, constate Lydia. Souvent, les maris brutaux appartiennent à des bandes de criminels. L’un d’eux a voulu récupérer sa femme avec un fusil à canon scié. Les policiers ont refusé de s’en mêler. C’est le ministère de la Justice qui les a fait bouger quand je l’ai appelé. Mais ils ont laissé l’homme s’échapper. La police reçoit beaucoup d’argent des voyous pour les laisser tranquilles. »

 

En guerre contre la pédophilie

En octobre 2003, une adolescente frappe à la porte du CIAM. Elle raconte qu’elle, sa soeur et sa cousine sont violées depuis l’âge de 8 ou 9 ans, par un hôtelier de Cancún, Jean Succar Kuri. Lydia, qui, tout en dirigeant le refuge, n’a jamais cessé d’être journaliste, se lance dans une enquête. Elle met au jour un réseau de pédophiles impliquant des hommes politiques, des industriels, des narcotrafiquants… En 2005, elle publie un livre accusateur : « Les Démons de l’Eden »*. Ce qu’elle va payer chèrement.

Le matin du 16 décembre, elle est arrêtée par la police et jetée dans une camionnette. On lui explique que le propriétaire d’une entreprise textile de Puebla, Kamel Nacif, a porté plainte contre elle, parce qu’elle l’a mis en cause, et qu’elle va devoir en répondre. « Nous avons roulé vingt heures, durant lesquelles deux hommes en civil m’ont insultée, frappée, souillée, rapporte-t-elle. Ils se sont arrêtés sur un quai, me faisant comprendre qu’ils allaient me noyer. Après un simulacre d’assassinat, nous sommes repartis, et ça a continué : les deux hommes pointaient leur revolver sur mon visage ou sur mon sexe. Au matin, j’ai été emprisonnée à Puebla, à 1 500 kilomètres de Cancún. »

Les amis journalistes de Lydia, dont son nouveau compagnon, directeur de l’un des plus grands quotidiens mexicains, « El Universal », remuent ciel et terre. Dans tout le pays, son enlèvement fait l’ouverture des infos de 20 heures. Le lendemain, une juge ordonne sa libération.

* Ed. DeBolsillo, Mexico. Lydia Cacho a également publié chez le même éditeur « Mémoires d’une infamie ». Non traduits en français.

 

Le scandale s’amplifie

Mais le scandale s’amplifie, car les commanditaires de l’expédition punitive se révèlent être l’industriel Kamel Nacif et son ami le gouverneur de l’Etat de Puebla, Mario Marín. « L’épouse de Nacif avait réalisé des enregistrements de conversations téléphoniques, explique Lydia. Elle les a donnés aux médias parce qu’elle savait tout des agissements pédophiles de son mari, qui, par ailleurs, la battait. Ensuite, elle a pris la fuite. » Lydia porte plainte contre les deux hommes. En pleine campagne présidentielle, une tempête politique se déchaîne. La presse titre : « Lydia Cacho fait trembler le pouvoir ».

Mais le PRI, le parti de Mario Marín, est utile au président Felipe Calderón, qui sera élu de justesse. Le gouverneur ne sera donc pas inquiété. Seul le Congrès mexicain intervient pour soutenir Lydia et demander que la Cour suprême soit saisie. Cette haute instance ne reconnaîtra pas que les droits de la plaignante ont été violés.

Elle se réjouit tout de même : « Sur les dix juges, quatre ont voté en ma faveur. Il y a dix ans, j’aurais été assassinée sans autre forme de procès. Et puis, l’hôtelier Jean Succar Kuri a été condamné à vingt ans de prison. Kamel Nacif, qui s’était exilé aux Etats-Unis, est détenu là-bas en attendant une extradition. Les enfants victimes de pédophiles osent maintenant parler et sont plus facilement écoutés par la justice. »

 

Héroïne menacée

Pendant trois ans, la journaliste a bénéficié de gardes du corps, quatre agents fédéraux qui la suivaient partout, et d’un fourgon blindé pour se déplacer. Mais, ainsi escortée – surveillée –, elle ne pouvait plus rencontrer ses informateurs, n’avait plus de liberté de manoeuvre. Alors, elle y a renoncé et, malgré les menaces de mort qui continuent de lui parvenir, malgré les conseils qui lui enjoignent de fuir ce pays où de nombreux journalistes sont régulièrement abattus, Lydia Cacho continue le combat.

 


Son site internet

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Lydia Cacho, Trafic de femmes. Enquête sur l’esclavage sexuel dans le monde, Nouveau Monde Éditions, 2011, 320 p., ISBN : 9782847365597.
Notice publiée le 19 mai 2011

 

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