Les nouveaux Dolto

par Marie Huret

Treize ans après la mort de la grande clinicienne, une autre génération de psy secoue l’héritage. Préférant le terrain aux projecteurs, ces innovateurs tentent, chacun à sa façon, d’aider les enfants à retrouver leur équilibre

Nordine s’agite sur sa chaise: «Il arrive quand, Rufo?» Cela fait maintenant une heure que le garçon de 11 ans, polo rouge et Nike aux pieds, se coltine les Pokémon à la télévision, dans une salle d’attente de l’hôpital Sainte-Marguerite, à Marseille. Ce mercredi, il vient consulter l’homme dont sa mère lui parle depuis des mois, le seul médecin capable, promet-elle, de guérir la dépression qui le ronge: Marcel Rufo, 56 ans, carrure d’athlète et accent tout droit sorti des films de Pagnol. La nouvelle idole des jeunes n’est plus rappeur, lofteur ou footballeur. C’est un psy.

 

Ce matin-là, il faut le voir serrer les mains de ses petits patients, lâcher un «C’est dégueulasse» à Manon, 7 ans, qui découpe ses pyjamas au ciseau; «Fais pas le couillon» à Christopher, un petit agité de 6 ans. Il est vif, drôle, inventif. Comme un enfant. «Pour être un bon pédopsychiatre, il faut garder une névrose infantile active», confirme Marcel Rufo. De plateaux de télé en best-seller – son livre Œdipe toi-même! (Anne Carrière) vient de dépasser les 130 000 exemplaires – ce chef de service s’est imposé comme l’un des meilleurs spécialistes de l’enfance et de l’adolescence. On traverse le pays pour le voir et, déjà, on murmure que c’est le Dolto de Marseille. «Un Dolto tout doux», nuance-t-il.

 

Marcel Rufo
Chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Sainte-Marguerite, à Marseille

Il ouvre son cahier d’écolier: «Ecoutez, si c’est pas formidable!» Il lit: «Mon père fait des trottoirs cassés, ma mère est vendeuse de cadeaux, j’ai des grands-parents et des petits-parents…» Rufo, trente ans de métier, aime «partir à l’aventure des mots avec les minots». Son sang latin ne fait qu’un tour quand il entend la célèbre rengaine: tout se joue avant 6 ans. «Tout se rejoue toujours, dit-il. Les enfants ont une deuxième, voire une troisième chance.» La figure montante des pédopsychiatres ajoute: «Il faut quinze ans pour être un bon pédopsychiatre, ce sont les patients qui nous forment.»
Un vent de rébellion souffle, ces temps-ci, sur le pays de la «doltomania». Le complexe du homard, c’est terminé: libérés, sûrs d’eux, les jeunes pédopsychiatres sortent de leur carapace. Ils ne veulent plus, clament-ils, jouer les clones de la diva du divan. Treize ans après la disparition de Françoise Dolto, la plus originale et la plus admirée des psychanalystes d’enfants, une nouvelle vague de magiciens de l’éducation, pédiatres, psychiatres, psychanalystes, bouleversent à leur tour le monde de la petite enfance. «Jamais nous n’avons fait autant de découvertes psychopédagogiques, remarque Danielle Rapoport, psychologue d’enfants à l’hôpital Trousseau, à Paris. Jamais nous n’avons bénéficié d’un tel luxe de connaissances. On vit une période absolument passionnante.»

 

Partout en France, à Roubaix, Paris, Marseille, Bobigny, des psy exceptionnels tentent de soigner différemment les enfants. Ils s’appellent Bernard Golse, Daniel Marcelli, Maurice Titran, Marie-Rose Moro… Ils font du Golse, du Marcelli, du Titran, du Moro. Du perso, pas du Dolto. Ils ne cherchent pas à savoir ce que la géniale clinicienne aurait dit, fait, pensé – ce qui ne les empêche pas de l’admirer. Qui sont ces nouveaux médecins de la souffrance familiale? Leurs pratiques ont-elles changé depuis Dolto? Rendent-ils nos enfants plus libres, plus forts, plus heureux? L’Express est allé à la rencontre de ces hommes et de ces femmes, parce qu’ils incarnent par leur charisme, leur qualité d’écoute et l’originalité de leurs positions la relève de la psychiatrie infantile française. Parce qu’ils accomplissent un travail remarquable. Parce que ce sont eux, les Dolto de demain.

 

Maurice Titran
Pédiatre à Roubaix

Assis à côté d’un ours en peluche, l’homme à la tignasse blanche raconte qu’il fait «le plus beau métier du monde». Ce médecin de 58 ans, surnommé «le rebelle» par ses confrères, a bouleversé, en France, la manière de travailler avec les petits qui voient mal, entendent mal, marchent mal… Pour eux, il invente le fameux «diagnostic guidance», une alliance thérapeutique visant à resserrer les liens entre parents, enfants et professionnels. L’ancien interne des hôpitaux de Roubaix travaille surtout avec des familles en détresse. «Je côtoie 45 nationalités, dit-il. Je fais le tour du monde chaque matin. C’est trépidant de s’intéresser aux destins des enfants et aux histoires de leurs parents.»
«L’héritage Dolto? Je m’en tape! lance Antoine Guedeney, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Bichat, à Paris. Elle disait que les bébés comprennent le sens de chaque mot, on sait aujourd’hui que c’est faux.» Pressés de quitter les jupes de leur mère à tous, cette bande d’affranchis en blouse blanche n’hésite plus à déboulonner le hit des grands principes éducatifs: non, il ne faut pas tout dire aux enfants; non, tout ne se joue pas dans la petite enfance; non, les parents ne sont pas forcément responsables de la destinée de leur progéniture. Dolto ne voulait pas qu’on l’imite, elle est servie. «Il a fallu du temps aux héritiers pour régler leur deuil avec Dolto, pour comprendre qu’il y avait de nouvelles choses à faire grâce à ses trouvailles, explique la psychanalyste Sylviane Giampino. Nous pouvons aujourd’hui parler différemment du divorce, de la place du père, des mères qui travaillent, etc.» Pour la première fois, les psy osent à nouveau monter sur le devant de la scène.

 

La première fois depuis vingt-cinq ans. En 1975, la France entière est scotchée à France-Inter pour écouter une voix, directe et chaleureuse, prôner une relation parents-enfant où l’on cause. Celle qui allait devenir la grand-mère idéale de plusieurs générations, celle qui se rêvait médecin de l’éducation, Françoise Dolto, fonde un art inédit: celui de parler-vrai aux enfants. Et fait découvrir l’enfance aux Français: le bébé est une personne, avance-t-elle. «C’était un progrès énorme à une époque où on voyait le bébé comme un simple tube digestif», se souvient la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval. De paquet de chair bien-aimé, il devient sujet de langage et se voit même doté d’une vie sexuelle! «Grâce à Dolto, une génération d’analystes a appris à parler aux bébés et à interpréter les dessins d’enfants, raconte Gérard Guillerault, psychanalyste. En quelques années, la révolution s’est propagée à tous les domaines, la santé, la justice, les crèches. Il y a un avant et un après Dolto.» Quelle directrice de halte-garderie ose arracher son doudou à un enfant apeuré? Quel père, quelle mère ignore aujourd’hui que le bébé a une vie intra-utérine, que tout se joue avant 6 ans et qu’il n’y a pas de mauvaise mère?

 

Coincé dans les embouteillages par une belle journée du printemps 1980, à Roubaix, le pédiatre Maurice Titran n’en croit pas ses oreilles quand il tombe par hasard sur Inter. «J’ai été sidéré, puis passionné par la manière dont Dolto écoutait les parents, raconte-t-il. Jamais il n’y avait de culpabilisation, toujours une explication arrivait au bon moment. Elle a changé mon regard.» Aujourd’hui, si le prénom du bébé est inscrit à côté de celui de sa mère, sur les portes des chambres de la maternité de Roubaix, c’est grâce à cet homme brillant et plein d’humour, qui a bouleversé le monde médical par sa manière de soigner les bébés. Il est l’un des premiers à entrer dans le clan des «nouveaux Dolto».

 

«Au début des années 70, l’urgence était de sauver la vie de l’enfant, dit-il. On lui balançait encore de l’eau bénite pour le protéger. Ses états d’âme, on n’en avait rien à faire!» C’est l’époque où l’on pense que le nouveau-né n’a ni opinion, ni émotion, ni souvenir. L’époque où on le sépare de sa mère après l’accouchement, où l’on considère qu’un bébé qui ne se débat pas ne souffre pas. Très vite, Maurice Titran décide de s’occuper des petits pour lesquels on imagine le pédiatre impuissant – les bébés sourds, aveugles, trisomiques, etc. Il rencontre des parents effondrés, écrasés de honte, révoltés par la manière dont on leur a annoncé le handicap de leur enfant. «La douleur qu’on leur inflige pendant la révélation peut tuer les capacités de chacun, dit-il. Si on croit en l’enfant, si on le regarde avec amour, on atténue son handicap.» Ce pédiatre réputé travaille avec des familles touchées par le chômage, l’alcoolisme, la pauvreté, au centre d’action médico- sociale précoce de Roubaix. «Ici, je me sens vivre», dit-il.

 

Le nouveau Dolto n’est jamais là où on l’attend. On l’imaginait confortablement assis dans un cabinet feutré – divan, tapis et bibliothèque – affairé à jouer les gourous à la télé ou concentré sur une boule de pâte à modeler. Tout faux. La raison d’être du psy du IIIe millénaire, c’est le terrain. Plus baroudeurs que médiatiques, plus pragmatiques que théoriciens, ces psy sans divan, aux manches retroussées, soignent les enfants de la France entière, ceux des banlieues, des crèches, des villages. «Nous sommes des gens de l’ombre, explique Bernard Golse, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker, à Paris. On se méfie formidablement des maîtres à penser, des Lacan, Dolto, qui furent trop idolâtrés. Leurs querelles de clocher nous ont fait trop de mal. On préfère se situer ailleurs.»

 

Leur échappatoire, c’est un cabinet rempli de jouets, un service de pédopsychiatrie dans un hôpital public, une consultation dans un centre médico-psychopédagogique (CMPP) – le planning familial des états d’âme. Chaque année, plus de 100 000 enfants se rendent gratuitement dans l’un des 305 CMPP implantés en France depuis les années 50. L’hôpital public, lui, croule sous les demandes: en 1999, les secteurs de psychiatrie infanto-juvénile ont suivi plus de 400 000 enfants, pour 1 million d’adultes dans les secteurs de psychiatrie. Entre 1991 et 1997, leur nombre a explosé, augmentant de 48%. «Nous travaillons dans des conditions de plus en plus difficiles, soupire la pédopsychiatre Véronique Lena. Nos missions se sont élargies de la périnatalité à l’adolescence, mais les moyens ne suivent pas.» Du coup, la «Défenseure des enfants», Claire Brisset, réclame une réforme pour la pédopsychiatrie, dont elle dénonce les «carences criantes» dans le rapport qu’elle a rendu à Jacques Chirac, le 21 novembre, pour la Journée des droits de l’enfant. Parmi ses propositions: un stage de quatre mois en psychiatrie et pédopsychiatrie pour tous les étudiants en médecine, une prise en charge thérapeutique des enfants par des psychologues cliniciens remboursée par la Sécu, et l’augmentation du numerus clausus en psychiatrie. «Autrefois, les parents allaient voir le psy en dernier recours, rappelle la psychanalyste Claude Boukobza. Tandis qu’ils consultent aujourd’hui avec une incroyable facilité. Ils craignent de plus en plus de mal faire et veulent épargner la souffrance à leur enfant. Du coup, notre nouveau rôle consiste à leur rappeler qu’ils n’ont pas à démissionner de leur mission d’éducateurs.»

 

Marie-Rose Moro
Psychiatre au CHU de Bobigny

Les bébés qu’elle soigne ont leurs ancêtres au Mali, au Sénégal, en Asie, etc. Cette jeune femme est le premier médecin français à avoir enseigné une spécialité aujourd’hui réputée: la psychiatrie transculturelle. L’ancienne élève de Lebovici reçoit en consultation des familles de migrants, depuis une quinzaine d’années. «C’est un nouveau regard sur la parentalité, dit-elle. A la naissance du bébé, on tient compte des coutumes propres à chaque culture.» Un jeune Africain est venu la voir, car ni les sorciers ni les psy de son pays ne guérissaient sa femme. Un vieux de sa tribu lui avait dit: «N’ayez pas peur, c’est une femme et elle est blanche, mais elle a du savoir.»
A une époque où les enfants n’ont jamais été aussi désirés, attendus, adulés, ce n’est plus une honte, ni une punition, de les envoyer chez le psy. C’est devenu un réflexe, presque une preuve d’amour. «Les parents veulent le meilleur pour leur progéniture, ils nous confient leur bien le plus précieux, explique le pédopsychiatre Antoine Guedeney. A nous de découvrir ce qui coince, ce que personne n’a compris avant nous.» Ces dix dernières années, les motifs de consultation les plus fréquents ont changé: les enfants psychotiques qui se fracassent la tête contre les murs sont de plus en plus rares – on sait désormais les soigner avant qu’ils ne s’automutilent; en revanche, la baisse des résultats scolaires et les comportements agressifs arrivent en tête, devant les troubles du sommeil, de l’alimentation, les pipis au lit, la paresse, la tristesse… «Si vous faisiez le tour de mon service ce matin, raconte Patrick Alvin, pédiatre à l’hôpital Bicêtre, à Paris, vous verriez trois tentatives de suicide, quatre anorexies mentales, un garçon abandonné par sa mère, etc. Nous mettons des psy, des gynécos, des généralistes à leur disposition.» Patrick Alvin a été le premier en France à créer un service de médecine consacré aux adolescents, au côté de Victor Courtecuisse, en 1982. Il en existe aujourd’hui une quarantaine en France.

 

Pourquoi cette fille est-elle boulimique? Qu’est-ce qui enferme cet ado dans la dépression? Peu à peu débarrassée du poids du malentendu – folie ou enfermement – la pédopsychiatrie propose, à présent, des aides pour que chacun trouve son équilibre. Didier, 6 ans, le trouvera-t-il? Insupportable à l’école et à la maison, il est venu rencontrer Catherine Mathelin, psychanalyste à la consultation des Buttes-Chaumont, qui reçoit 1 500 enfants par mois. Son père, élevé à la dure pendant sa propre enfance, lui cède tout. Didier en profite. «Les parents ont peur de tout perdre en perdant l’amour de leurs enfants», explique la psy. Il y aussi Lisa, une jalouse de 3 ans, qui maltraite son petit frère. «Notre fille est en train de devenir un monstre!» se lamentent les parents. Après une séance, la mère confie qu’elle-même était jalouse de sa jeune sœur. A Marseille, Marcel Rufo, lui, reçoit ce mercredi-là Samy, 5 ans, qui vient de perdre son papa, atteint d’un cancer. Depuis, il a tendance à bégayer. «Tu sais de quoi il est mort, ton père?» lance le psy. Samy se balance sur sa chaise. «Ce que les enfants vivent en consultation est douloureux, explique le médecin. Heurtés, mal à l’aise, ils n’ont qu’une envie: quitter la pièce.»

 

Fils de pédiatre, Antoine Guedeney raconte joliment que le métier de pédopsychiatre consiste à «déloger les fantômes des chambres d’enfants». Pour cela, il n’a qu’une arme: la parole. Quel que soit l’âge de l’enfant, l’objectif est toujours le même: l’aider à mettre des mots sur ses difficultés, à donner du sens à ce qu’il vit. Il parle, dessine, pleure, joue, vit, sous l’œil du psy, pendant cinq minutes ou une demi-heure. Il arrive qu’une seule rencontre suffise à rassurer les parents. «L’enfant n’a pas le temps de passer sa vie avec nous, poursuit-il. Il a son enfance à vivre. Quand on trouve ce qui coince, c’est fabuleux.»

 

Dans une société où l’éducation des enfants est devenue une affaire de technicité et de compétence, les psy d’aujourd’hui remplacent les grand-mères, qui, elles, ne donnent plus de conseils. En cinquante ans, les conditions de l’éducation se sont radicalement transformées: non seulement les parents doivent élever leurs enfants, mais ils doivent le faire bien. «Ils agissent comme si le développement du bébé, de l’enfant, de l’ado devait suivre un programme précis, explique Daniel Marcelli, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital de Poitiers. Ils cochent les cases correspondant aux performances de l’âge. Si le logiciel est défaillant, on nous demande de resserrer un boulon.» Grandir n’est plus une source de plaisir, mais une tâche à accomplir: naguère, les couples se penchaient sur la courbe de poids du bébé, ils guettent désormais l’éveil du regard, la crise du 8e mois et s’inquiètent d’un retard pour parler. Mamie Dolto devait rendre nos enfants heureux, ses successeurs doivent les rendre irréprochables.

 

Bernard Golse
Chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker, à Paris

C’est le jeune loup de la psychiatrie infantile française. A 51 ans, il est devenu incontournable. Son univers: des jouets, des dessins, des tapis de mousse. Ses deux dadas: le langage et l’autisme précoce. Après des années de recherche, ce spécialiste de la petite enfance joue les chahuteurs en remettant en question les intuitions de Dolto sur le langage: «L’enfant est plus sensible à la musique du langage qu’aux sens des mots, dit-il. Le célèbre « tout est langage » a eu des effets pervers: certains parents s’en sont servis pour expliquer leur vie intime aux enfants, un adultère, un suicide, bref, des choses épouvantables.»
Persuadés que les petits maux de l’enfant deviendront grands si on ne s’en occupe pas, les parents envoient parfois leur enfant chez un psy avant même que les symptômes surgissent. «Il y a vingt-cinq ans, aucun parent ne consultait préventivement, assure la psychanalyste Catherine Mathelin, qui a publié Qu’est-ce qu’on a fait à Freud pour avoir des enfants pareils? (Denoël). Aujourd’hui, un couple vient, par exemple, parce qu’il attend un bébé: la mère est enceinte de trois mois et veut l’annoncer à son fils aîné sans le traumatiser.» Il s’agit du plus gros progrès réalisé par les héritiers de Dolto: elle leur a appris comment soigner, eux savent aujourd’hui prévenir. Ils sont capables de repérer plus tôt qu’avant l’autisme, les dépressions maternelles, les maladies mentales et, surtout, les risques de maltraitance. La psychopathologie infantile a même été entièrement réinventée à la lumière de ce nouvel angle: de 1994 à 1999, les signalements d’enfants en danger sont passés de 58 000 à 83 500, en France. «Je vois dix fois plus de retards mentaux qu’avant liés à des conditions de vie difficile, témoigne Antoine Guedeney. Je traite beaucoup plus d’histoires d’abus sexuels et de violence. L’enjeu actuel est de repérer les facteurs de risques sans stigmatiser les parents.» Il fut un temps où le psy travaillait isolé dans son cabinet; aujourd’hui, il est en contact permanent avec des éducateurs, des instituteurs, des juges… Le docteur est devenu médiateur.

 

Ce vendredi matin, à Saint-Denis, une jeune mère s’engouffre, son bébé sous le bras, dans un bâtiment gris du centre-ville: c’est l’unité d’accueil mères-enfants, une structure originale créée par le psychiatre Abram Coen, en 1992. Une équipe de psychanalystes et de médecins y reçoit, du lundi au vendredi, des femmes qui ont des difficultés avec leurs jeunes bébés. Bain, repas, sieste, elles apprennent à pouponner avec l’aide d’une accueillante chargée de rendre plus doux ce corps-à-corps angoissant. «On ne se contente plus de peser l’enfant et de s’assurer qu’il est en bonne santé, explique le Dr Abram Coen. On s’intéresse à ce qui peut se passer de disharmonieux entre une mère et son bébé. Chacun invente. Nous avons inventé. Il existe beaucoup d’enfants de Dolto et chacun se prend pour le fils unique. Dès qu’on s’accapare un héritage, on le stérilise.»

 

Refusant de devenir chef d’école, Françoise Dolto a, en revanche, toujours tenu à transmettre son savoir. C’est pourquoi elle ouvrit ses consultations à un groupe de psychanalystes à Trousseau, pendant trente ans, et rue Cujas, les deux dernières années de sa vie. Tous les vendredis, une jeune femme brune squattait un coin de la pièce, à la pouponnière d’Antony (Hauts-de-Seine). Caroline Eliacheff, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, est aujourd’hui considérée en France comme son héritière la plus proche. «Je suis née professionnellement avec Dolto, dit-elle. Elle disait au bébé: “Si tu veux que tes parents me croient, fais un petit signe”, et il tournait la tête. Elle était tellement originale que l’imitation m’a paru impossible. Si on fait du Dolto, on se plante à tous les coups.» Persuadée que les mots ont du pouvoir sur le nourrisson, Caroline Eliacheff a pris le relais à la pouponnière d’Antony, pendant douze ans. Elle affirme que les bébés comprennent tout dès les premières heures de la vie: grâce à la parole, certains troubles, comme la diarrhée, l’insomnie ou l’eczéma, disparaissent.

 

Daniel Marcelli
Chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital de Poitiers

La nuit dernière, il s’est occupé d’une jeune fille en conflit avec ses parents, de 2 à 3 heures du matin. A 55 ans, Daniel Marcelli est réputé pour son contact auprès des ados et des tout-petits. L’homme qui est parvenu à décrire, de plus en plus finement, la relation mère-bébé, se méfie du Dolto mal digéré: «Parler en permanence à un enfant, tout lui expliquer finit par ne plus avoir de sens.» Ce dont il est fier, ces temps-ci, c’est d’avoir créé une classe d’intégration pour enfants autistes, en novembre dernier, dans une école primaire de Châtellerault. «Je n’ai pas la prétention d’être un gourou miraculeux, dit-il. Je suis juste un médecin de la souffrance familiale.»
En faisant remonter jusqu’au premier jour de la vie les possibilités d’intervention de la psychanalyse, un trio de femmes, Melanie Klein, Françoise Dolto et Geneviève Haag, ont réinventé le bébé. Aujourd’hui, la plupart des maternités hébergent au moins un psy. Il intervient dès les premiers mois de la grossesse et joue un rôle déterminant: la moitié des accouchements prématurés peuvent être évités grâce à une psychothérapie, selon une récente enquête de l’Inserm, menée par la chercheuse Nicole Mamelle. Du coup, le Dolto hyperprécoce est à la mode. A Clamart (Hauts-de-Seine), à l’hôpital Antoine-Béclère, Myriam Szejer, pédopsychiatre et psychanalyste, pratique l’écoute post-partum auprès des mères et de leurs bébés. Une cure par la parole qui permet de guérir ou de prévenir les souffrances du nourrisson. Elle murmure à l’oreille des bébés: «Je leur dis la vérité sur leur naissance, dit-elle. Par exemple: “Quand tu étais dans le ventre de ta maman, à 6 mois, ton grand-père est mort, c’est pour ça que tu as senti des choses. Ta mère a eu du chagrin mais ce n’est pas à cause de toi.”»

 

Autrefois, certains bébés n’entendaient pas un mot de la journée. Aujourd’hui, on voit des nourrissons absolument saoulés de paroles. Affirmer qu’il faut tout dire ne signifie pas qu’il faut dire n’importe quoi, préviennent les psy, qui ont fait des avancées spectaculaires depuis la grande Françoise. «Pour le grand public, Dolto est encore intouchable, assure le pédopsychiatre Bernard Golse. Alors que, pour la majorité des médecins, elle n’a plus la même influence. Ce qui avait fait scoop fait moins scoop.» Première découverte post-Dolto: l’enfant est beaucoup plus sensible à la musique du langage qu’aux mots prononcés. En clair, le bébé ne dispose pas du Petit Robert, mais il perçoit le rythme, l’intensité, le timbre, les silences. «Et cela change tout, poursuit Bernard Golse, on fait plus attention à la manière dont on parle aux bébés, à notre intonation, qu’au vocabulaire choisi.»

 

Deuxième découverte post-Dolto: le bébé n’est pas un petit être innocent. Les psy se sont récemment aperçus que si une maman déprimée entraîne une souffrance chez son bébé, le nouveau-né peut aussi déprimer sa maman. Daniel Marcelli s’intéresse de près à ce duo: «A l’époque de Dolto, les bébés avaient toujours raison, explique-t-il. C’était à la mère de s’adapter. Or les tout-petits ne sont pas si ingénus, leurs attitudes peuvent désorienter une maman. Il y a des bébés plus difficiles que d’autres à élever.»

 

Troisième découverte post-Dolto: les bébés sont des machines à apprendre. Les recherches menées en laboratoire, par les neuro-cognitivistes, ont mis en évidence une intelligence précoce du bébé: âgé de 2 mois, il sait par exemple faire la différence entre l’objet qu’il a touché et celui qu’il n’a pas touché. «Ces découvertes intéressantes ont, hélas, entraîné une nouvelle image de l’enfant, celle du bébé performant, explique le sociologue Gérard Neyrand, spécialiste de la petite enfance (L’Enfant, la mère et la question du père, PUF). En croyant bien faire, en voulant lui donner le maximum d’atouts, on aboutit au gavage intellectuel de l’enfant. On risque de passer de l’enfant sujet, qui était si cher à Dolto, à l’enfant objet.» Un gamin qui n’a plus le temps de rêver, un gamin sous pression. «Les enfants ont des agendas de ministre, soupire la psychanalyste Jacqueline Bigeargeal. Ils n’ont plus le droit de s’ennuyer. Il faut qu’ils soient sociables, qu’ils aient 25 copains et qu’ils soient les leaders de la bande.»

 

A Paris, il existe un endroit mythique où les enfants prennent encore le temps de grandir. Portes vertes, pilier vert, coussins verts: bienvenue à la Maison verte, au rez- de-chaussée d’un immeuble du XVe arrondissement. Ni crèche ni halte-garderie, ce lieu d’accueil, créé par Françoise Dolto en 1979, prépare les enfants de moins de 3 ans à la séparation. Affalés sur un tapis au milieu de jouets, les petits font connaissance, en présence de leurs parents. Les principes de base n’ont pas bougé depuis vingt ans: les accueillants sont trois, dont un homme; l’anonymat des visiteurs reste un principe fondamental, ainsi que l’absence de fiches et autres moyens de repérage. Même s’il n’existe pas de label «Maison verte», l’idée a fait des émules partout en France. Ces lieux s’appellent La Papothèque éducative, à Strasbourg, Lis avec moi, à Lille, Le Jardin des parents, à Montpellier. A Paris, le psychanalyste Jacques Sedat intervient à l’Institut de recherche pour l’enfant et le couple. «L’idée est moins de préparer l’enfant à la séparation que de faire circuler la parole», explique-t-il. Nourrices, pères ou mères viennent discuter de situations inédites que Dolto n’a jamais abordées: l’éclatement de la famille, le boom du divorce, l’adoption d’enfant par des homos, etc. En 1968, les familles monoparentales ne représentaient que 9% des foyers avec enfants, contre 16% en l’an 2000. En outre, plus de 1 million d’enfants vivent dans des tribus recomposées. «Les grands-parents se sont éloignés, la famille s’est repliée sur elle-même, explique Jacques Sedat. Elle est devenue étouffante. Il y a une énorme attente du côté des lieux de retribalisation.»

 

Ces derniers endroits où l’on cause ont-ils encore de l’avenir? La parole de l’enfant trouvera-t-elle encore un écho chez les psy? Agir, être efficace, faire taire le symptôme au plus vite, tel est le nouveau credo dans lequel se trouvent piégés les médecins de l’âme infantile. Alors qu’on la croyait réservée à un petit nombre de cas, la prescription précoce de psychotropes a vu son champ s’élargir en France: des médecins n’hésitent plus à délivrer de petites pilules pour calmer les fortes têtes. Aux Etats-Unis, certains enfants ne seraient admis en classe qu’à condition d’avoir absorbé leur Ritaline quotidienne. «C’est une dérive scandaleuse, s’insurge le pédopsychiatre Daniel Marcelli. Il ne faut pas remplacer l’explication par le médicament.» De nombreux confrères jugent qu’il est urgent d’attirer l’attention des parents sur cette alarmante question d’éthique. Telle est l’intime conviction des nouveaux Dolto: les enfants méritent mieux qu’une approche médicamenteuse de leurs troubles psychiques. Dolto ne disait-elle pas qu’une société qui ne s’occupe pas de ses enfants est une société qui va mal?

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