Les marabouts : Des « rétrécisseurs » de conscience et de sexe !

par Mamadou Moustapha WONE, sociologue

 

Un droit de regard, de critique, s’impose à tout un chacun quand quelqu’un (un être humain, fut-il un guide religieux) développe oralement ou par écrit des faits qui concernent tout le monde. Cela s’impose d’autant plus que le seul « directeur de conscience » valable serait Dieu (si l’on croit en lui et que l’on décide de se soumettre à lui) ou la Raison (si elle est raisonnable).

Toujours est-il, avec  un minimum de bon sens et de souci d’objectivité tout un chacun peut faire le départ entre ce qui est vrai (ce qui est en conformité avec la réalité) et ce qui est faux (ce que la réalité ne montre pas).

C’est dans ce cadre que s’inscrit notre démarche du moment dans l’analyse du livre intitulé « l’islam face à l’agression culturelle et médiatique : quelques pistes de réflexions » ; livre ou livret écrit par Sérigne Abdoul Aziz Sy Al-Ibn (porte-parole de la famille d’El Hadji Malick Sy).

Comme son titre l’indique, ce livre met en garde contre l’agression culturelle et médiatique dont serait victime le monde islamique face à l’Occident.

Ainsi, il s’inscrit en droite ligne dans ces considérations qui deviennent de plus en plus un « lieu commun » ; considérations visant dans une situation de crise, à se déculpabiliser pour culpabiliser son vis-à-vis ou autrui qui serait responsable de tous ses maux ou à défaut qui serait, comparé à lui, un monde en dégénérescence qu’il ne faut pas imiter.

Dans les analyses développées dans ce livre par Serigne Abdoul Aziz Sy Al-Ibn, on retrouve ces deux cas de figure :

L’Occident serait responsable des maux du monde musulman

L’Occident serait un monde en dégénérescence contre qui il faudrait lutter ou à défaut dont il faudrait se départir.

Selon l’auteur de ce livre, l’islam fait face à une agression culturelle et médiatique et ainsi « l’avènement de la mondialisation et le développement de la technologie, l’ouverture des foyers aux apports du consumérisme ont rendu beaucoup plus subtil le combat que mènent les négateurs de la religion et les ennemis de l’islam contre ses enseignements, ses orientations, ses finalités et ses principes ».

Dans cette guerre contre l’islam, l’Occident passerait par la Culture. Ainsi, pour l’auteur « les nouveaux maîtres du monde contrôlent tous les secteurs de l’information et produisent tous les gadgets sensés être culturels alors qu’ils tuent la culture ».

Vu sous cet angle, avant d’aller plus loin, il faudrait souligner que ce discours est repris avec autant de virulence, sinon plus, sous d’autres cieux paradoxalement occidentaux, notamment en France qui avec beaucoup de bruits et avec comme cheval de bataille l’expression « exception culturelle », pense être détentrice de la « vraie » culture face aux USA qui serait une puissance destructrice de la culture. (cf. FREDET J-G « Astérix contre Hollywood. France/ États-Unis : La guerre culturelle a 50 ans.)

Ainsi, toujours vu sous cet angle, la France serait aussi victime que l’islam devant cette « agression culturelle et médiatique ». Pourrait-on alors parler spécifiquement de guerre contre la religion islamique ?

Fermons cette petite parenthèse puisque vraisemblablement le problème serait beaucoup plus large, profond et complexe que cela.

Revenons aux analyses de Sérigne Abdoul Aziz Sy Al-Ibn. Selon ce dernier « pour tout changement de l’état social d’un pays, d’une communauté, pour tout projet de construction et de déconstruction sociale, il est nécessaire de s’appuyer sur les couches les plus vulnérables. C’est ainsi que les jeunes et les femmes sont les cibles prisées par l’Occident dans sa guerre contre la culture islamique. Les jeunes et les femmes sont pour ainsi dire les portes d’entrée de la culture occidentale dans les sociétés musulmanes. Comme le VIH, la culture occidentale a besoin de porte d’entrée pour insidieusement détruire les défenses de l’organisme, annihiler l’immunité du corps et l’entraîner irrémédiablement dans la déchéance puis la mort ».

Dans le temps et dans l’espace, il a été vérifié comme il le dit, que pour tout projet de construction et de déconstruction sociale il est nécessaire de s’appuyer sur les couches les plus vulnérables ; l’islam et le christianisme ont recruté d’abord dans ces couches (esclaves, pauvres, etc.). Cette logique donc ne serait pas inhérente à l’impérialisme occidental. Cependant, dans le monde actuel où les hommes et les femmes sont proclamés égaux devant Dieu, devant la Raison et en Droit, qu’est-ce qui fait qu’encore on continue à tenir les femmes comme étant plus vulnérables ? Vulnérables à quoi et par rapport à qui ? Il y aurait une attitude de condescendance, de complexe de supériorité pour ne pas dire de phallocratie.

Pour ce qui est des jeunes, il n’est pas besoin de montrer qu’ils évoluent dans un monde aux logiques carrément différentes de celui de leurs aînés mâles supposés les protéger.

En quoi les parents de cette jeunesse peuvent-ils lui apprendre dans le domaine de la vie sociale d’une manière générale où ces parents ont démissionné ou ont été démissionnés par de nouvelles logiques qui sapent toutes les structures et certitudes traditionnelles ?

Pour ce qui est du monde occidental comparé au virus du sida, s’il est impérial, est-ce sa faute ou la faute du monde musulman qui se sent dominé ?

« A l’adoration, l’Occident substitue la liberté. A la spiritualité elle substitue le loisir. A l’acquisition de bien par le travail honnête, éloigné des pratiques usuraires, spéculatives et autres que l’islam bannit, l’Occident substitue le gain facile ».

La liberté n’exclut pas l’adoration. On peut être libre d’adorer ou de ne pas adorer.

Caricatures une fois de plus ! Qu’est-ce qu’il fait de tous ces combats que ce monde occidental en son sein mène contre le blanchiment de l’argent sale, la corruption, jusqu’à même encourager et soutenir les pays sous-développés dont le Sénégal (un pays majoritairement musulman) à lutter contre la corruption qui est devenue un grand fléau.

Ou à défaut si tel était le cas pourquoi tout le monde (monde musulman compris) cherche à rejoindre et souvent au prix de leur vie ce monde occidental s’il était aussi lugubre. A moins de penser que les sociétés islamiques entre autres aspirent plus qu’à toute autre chose à cette dépravation qui caractériserait l’Occident selon cet auteur ?

« Pour l’occident, être maître de son corps c’est se donner à toutes les expériences déviantes et obscènes y compris les pratiques les plus ignobles comme la pédophilie, la zoophilie, etc. ».

C’est certainement ignorer que dans les pays occidentaux, la pédophilie et la zoophilie sont combattues avec la dernière énergie. En France, à l’occasion du 14 juillet, le gouvernement a entrepris d’exclure de la traditionnelle grâce présidentielle les auteurs de délits racistes et … les pédophiles (cf. Wal fadjiri du 13 juillet 2004). Si en Occident, la pédophilie constituerait un fléau, dans le monde islamique (au Sénégal en particulier) l’infanticide serait son pendant. Pédophilie en Occident, infanticide dans le monde musulman !
Loin de nous l’esprit de faire l’éloge de l’Occident ou de ne pas le faire ; ou de jeter l’anathème sur le monde musulman ou de ne pas le faire ; notre objectif était animé par un souci d’objectivité et non de caricaturer ou de développer des images à la limite du fait divers, pour en faire des images représentatives d’un monde, d’une société quelle qu’elle soit.

Personne ne peut nier qu’il y a un rapport de force ou un conflit latent et parfois manifeste entre le monde musulman et le monde occidental, mais c’est un rapport de force qui s’inscrit dans un cadre plus large que celui-là religieux. Cependant, vouloir de part et d’autre développer des clichés et les généraliser est une entreprise (même si elle vise à défendre en attaquant le supposé adversaire) qui ne mène nulle part que vers une phobie injustifiée, sinon vers des appréhensions ; alors qu’on devrait cultiver l’objectivité et éviter cet exercice très réductionniste.

Toujours dans cette logique dans laquelle s’inscrit notre démarche actuelle, il est assez surprenant, dans des sociétés qui se veulent démocratiques que des imams, dans les sermons hebdomadaires du vendredi (très souvent dans les pays arabes, et parfois dans le nôtre), aient cette latitude de développer des idées non représentatives sans que l’on puisse avoir cette égale latitude de leur contredire à chaud ou à défaut de débattre. En effet, il arrive parfois que des imams développent leurs propres sensibilités durant cette séance sur des questions d’actualité politique, sociale, économique, sanitaire, etc., alors que ces propos ne sont ni religieusement ni scientifiquement fondés. Par exemple, quand un imam (Mosquée du Point E-Dakar) développe dans son sermon que le sidéen est  victime de ses péchés charnels, c’est non seulement participer indûment à la stigmatisation de cet individu mais aussi, c’est développer des contre-vérités.

Vendredi dernier aussi, à la mosquée de Sacré Cœur 3, l’adjoint de l’imam appelait à la lapidation des fornicateurs. Cent coups fermes de fouet dit-il ! Au secours !

A ce rythme, nos marabouts risquent de devenir des rétrécisseurs de conscience et … de sexe !
Mamadou Moustapha WONE

Sociologue

BP 15812 Dakar Fann

moustaphawone@voila.fr

Sénégal

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