Les droits des enfants ont-ils leur place en Afrique?

Cameroon-Info.Net

Droits de l’enfant. Concept occidental importé par les élites intellectuelles africaines ou simple panacée d’un monde en quête de slogan autour de l’enfant, les Africains se posent des questions en ce 20 novembre, jour international des droits de l’enfant.
Autour des conventions, cadres, organisations de types divers, les intellectuels du monde planchent sur la situation de l’enfant, sans se soucier souvent des réalités de son milieu, du vécu des populations qui l’ont mis au monde, des sociétés qui l’ont vu grandir et des communautés dans lesquelles il évolue.

Est-ce un problème universel ou bien un problème qui revêt des connotations culturelles diversifiées ? Toute la question est là. Si la question est d’actualité, c’est à juste titre parce que très certainement, la mondialisation qui a parfois bon dos, mais qui n’est pas non plus exempte de reproche, donne au problème des contours précis et complexes. On peut penser comme tout le monde sans doute, à la pédophilie, au travail des enfants, à l’esclavage des enfants, aux mutilations sexuelles subies par les fillettes, au viol des enfants. Mais aussi, aux sévices dont ils sont victimes et qui entraînent parfois des traumatismes profonds ou irréversibles et dans des cas extrêmes, la mort.

Les spécialistes des questions de l’enfance pensent aujourd’hui que certains de ces problèmes qui se rencontraient depuis un passé lointain et toujours de mise aujourd’hui aux quatre coins du monde revêtent une connotation particulière de nos jours. Mais, dans tous ces cas, certaines des atteintes à la dignité de l’enfant apparaissent comme des archaïsmes que les mutations sociales vont faire disparaître tel que le mariage précoce des filles, dans certaines régions du globe. D’autres phénomènes comme la mendicité des enfants, ou la délinquance des enfants de la rue sont en partie explicables par la persistance de la pauvreté qui sévit dans de nombreuses parties du monde.

On constate qu’il y a aujourd’hui un changement d’échelle. Ces problèmes sont perçus, traités et grossis à la dimension de ce qui est connu de tout le monde, réprouvé par l’écrasante majorité des hommes et des femmes de la terre et ils sont de plus en plus assimilés à un fléau d’autant plus dangereux qu’il peut gangrener l’ensemble de la planète.

Chartes et conventions loin des préoccupations du camerounais ordinaire

En fouillant dans la littérature sur les droits de l’enfant, le discours est à la limite de l’ésotérisme. Il n’est pas à la portée de l’Africain ordinaire qui peine à accéder aux plus petits soins de santé primaire. Dans ce contexte, le droit de l’enfant est relégué au rang de question secondaire.

Ainsi, la convention relative aux droits de l’enfant qui a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies, le 20 novembre 1989, reconnaît que les enfants ont besoin d’une protection et d’une attention particulière, en raison de leur vulnérabilité, tout en soulignant la responsabilité fondamentale qui incombe à la famille, pour ce qui est des soins et de la protection.

La même convention insiste sur l’importance du respect des valeurs culturelles de la communauté de l’enfant. Entre autres dossiers sortis des tiroirs et relatifs aux droits, une disposition de l’ex Organisation de l’Unité africaine (Oua) adoptée le 11 juillet 1990 à Addis-Abéba, à travers la Charte africaine des Droits et du Bien-être de l’enfant lors de son 26ème sommet. Le Cameroun qui a signé cette charte prend en compte les préoccupations spécifiques de l’enfant africain qui vit dans un contexte tout à fait particulier.

À travers cette charte, on lui garantit le droit à la vie, à la survie, au développement, au nom, à la nationalité, à la vie privée, aux loisirs et aux autres activités récréatives et culturelles, à la santé et aux services médicaux.

Cette charte prend en charge les enfants handicapés et un certain nombre de dispositions pour la protection contre les abus, l’exploitation et les sévices sexuels, les mauvais traitements, la vente, la traite, l’enlèvement et la mendicité. Malgré les dispositions généreuses contenues dans cette charte, mais aussi dans la convention sur les droits de l’enfant, force est de constater que sur le terrain, elles sont loin d’être appliquées. L’Africain n’a pas encore intériorisé, avec regret, la notion de droit de l’enfant.

L’enfant africain appartient à la famille au sens large. Il appartient au groupe. La vérité et les droits de l’enfant, deux facteurs essentiels pour sa dignité, y sont-ils pour autant étouffés au profit du seul groupe.  » Oui et non « , peut-on répondre car, la subordination des cadets aux aînés, les structures et procédures initiatiques ainsi que les conséquences diverses du matrilignage et du patrilignage ne laissent certes à l’enfant que peu de marge.

Les droits aux plus grands, les devoirs aux enfants

Dans les sociétés négro-africaines, l’enfant, selon les réalités, le vécu et les croyances de son univers, est plutôt un être qui obéit, qu’autre chose. Fierté de tout couple, il est choyé pour la plupart, mais l’Africain n’a jamais raisonné avec son enfant, en termes de droits, mais plutôt de devoir.

D’où, l’incompréhension qui entoure la notion de droit de l’enfant dans les terroirs africains. Dans les familles, c’est encore un débat qu’on évite à chaque fois qu’il est soulevé. Entre enfants d’une même famille, il est rare qu’on soulève d’ailleurs la question. Les droits, c’est pour les plus grands.

Dans la société africaine en général, l’enfant est perçu comme « le ciment du couple » voir l’ornement du mariage (la femme stérile n’est pas considérée). C’est dire que l’enfant est un être cher dans cette société. Mais, malheureusement pour de multiples causes, ses droits sont bafoués et violés. Dans ce contexte, ajoute le chercheur, la famille peut jouer un rôle dans la protection des droits de l’enfant. La famille éduque, socialise et protège l’enfant et tout est fait pour que l’enfant puisse vivre au sein d’une famille, en cas de décès ou bien de séparation des parents.  »

Malgré la cohabitation plus ou moins heureuse entre la tradition et la modernité, l’éducation de base a continué de garder son caractère à la fois social et collectif… Aussi, est-il considéré comme  » un bien commun  » qui appartient à tous et dont la protection et l’éducation deviennent non plus l’affaire des seuls parents, mais de la communauté toute entière.

On peut d’ailleurs soulever une question fondamentale, en ce qui concerne le rapport du droit et de la culture ; à savoir pourquoi le législateur s’est-il arrogé le droit de penser et d’écrire le droit pour tous, sans pour autant au préalable, interroger les spécificités culturelles profondément enracinées dans leurs valeurs morales.

L’application des droits des enfants en Afrique reste ainsi un problème qui obère toutes les réalités pour des sociétés dont ce n’est pas souvent le vécu. Toutes choses qui font que les élites semblent très en déphasage avec les réalités socio-culturelles de la plupart des pays qui ratifient ces conventions les yeux fermés.

Ce qui explique les réticences enregistrées dans nos sociétés. Avec le fait que, le plus souvent, la mise en œuvre n’est pas accompagnée de stratégies pertinentes. D’où les nombreux dysfonctionnements notés çà et là, malgré la bonne volonté des différents acteurs.

Violations, brimades, tortures : L’enfer de l’enfant n’est pas loin de nous

Entre le gamin qui passe sa journée à chercher une pièce de 25 francs en portant les courses des femmes au marché, et le jeune garçon de la rue qui glane sa survie sur les ordures, les formes de souffrance et de tortures sont presque les mêmes. On lui demande de souffrir pour gagner sa vie. Et, ceci, malgré la ratification de la Convention par la plupart des pays africains, on continue en toute impunité de violer les droits qu’apparemment la société refuse de leur accorder. Cette violation se manifeste à travers la précocité du travail des enfants qui prend de plus en plus d’ampleur dans nos pays. Les politiques d’ajustement structurel, la dévaluation, la baisse des ressources agricoles et halieutiques ont eu des conséquences néfastes sur le plan social, avec l’accroissement de la pauvreté chez de larges couches sociales qui vivaient déjà dans des conditions très modestes.

A cela, s’ajoute la faillite du système éducatif qui ne répond pas toujours aux besoins de formation des populations. De ce fait, chaque année, plusieurs enfants sont laissés en rade par un système qui ne leur offre pas beaucoup d’opportunités de réinsertion par conséquent ils se retrouvent livrés à eux-mêmes et trop souvent dans la rue. La faute est à lier, pour certains, à un système éducatif souvent inadapté.

Exclus d’un système éducatif qui ne reconnaît que les instruits, ils finissent ainsi par défaut, dans la rue. C’est le cas de tous ces petits mendiants qui envahissent, chaque jour les rues de la capitale à la recherche d’une hypothétique pitance se nourrir. Cet acte banalisé par la société est pourtant une atteinte à leur dignité, car on ne leur apprend pas le sens de l’effort. C’est une population qui est estimée à 100.000 individus, selon les estimations officielles.

Pourtant, paradoxalement, au Cameroun, les résultats des enquêtes qualitatives menées dans les ménages entre 1993 et 1998, ont révélé que 293.783 enfants âgés de 6 à 18 ans se trouvent en situation de travail et représentent 15 % du groupe d’âge. Parmi ceux-ci, 62, 3 % vivent en milieu rural. Et, suivant l’occupation, on note une très forte prépondérance des aides familiales (78 %), suivies des salariés (9 %), des apprentis (6 %) et des travailleurs indépendants (5 %).

Compte tenu de la précarité de l’environnement et des conditions de travail, les enfants sont soumis à des risques professionnels permanents qui peuvent occasionner des accidents de travail ou des maladies professionnelles. Les tâches exécutées par les enfants ainsi que les rythmes de travail s’avèrent sans commune mesure avec leur âge ou leurs capacités.

Colloques et séminaires à la portée limitée

Malgré les nombreuses rencontres (colloques, séminaires) entre les différents acteurs, force est de constater que le problème des enfants reste entier ou a peu évolué. Ce qui pose le problème de l’efficacité et de la pertinence et des stratégies mises en oeuvre depuis plusieurs années. L’impression pour l’observateur est que les différents acteurs n’ont pas les moyens d’appliquer toutes les idées généreuses contenues dans la Convention. Ce qui met en évidence les violations notées parfois dans l’application des conventions par certains pays qui les ont ratifiées.

Les pesanteurs socio-culturelles (pauvreté, analphabétisme, absence d’information des différents acteurs, faiblesse de la volonté politique, insuffisance des moyens) ne militent pas en faveur de l’application des droits des enfants. Il n’est pas rare en effet que les Africains ignorent le système de leur continent pour ne retenir que le système international. Or avant d’aller à la mondialisation, il est indispensable que les Africains prennent conscience de la spécificité de leurs systèmes. D’où la nécessité de revoir les stratégies jusqu’ici mises en place, d’autant plus que ce ne sont pas les résolutions qui manquent. Il y a une contradiction permanente entre les objectifs, les vœux pieux et les clauses de faisabilité, d’où les fausses promesses.

La mondialisation bouscule nos modes de pensée

Et, au moment où est annoncée la naissance de la Cour pénale internationale (Cpi), il existe aujourd’hui, autant de problèmes humanitaires, de génocides et de massacres dans le monde qui affectent les enfants et qui ne laissent pas les Africains, décideurs comme société civiles, indifférents. Le droit des enfants ou simplement le droit à la vie ne saurait avoir un sens, que dans la mesure où il est circonscrit dans un monde favorable à la paix.

Or, entre les tueries opérées en 1994 sur les enfants au Rwanda et au Burundi et présentement, sur les enfants palestiniens, il ne se passe pas un jour sans que des enfants tombent sous les balles des soldats qui pourraient après tout, être leur père. Dans une étude sectorielle faite par l’OUA (devenue l’Union Africaine) et l’Unicef et intitulée  » l’avenir de l’Afrique : ses enfants… on peut lire  » qu’un grand nombre de guerre des 150 guerres qui se sont déroulées dans le monde ont eu l’Afrique pour champ de bataille. Sur les vingt millions de blessés, le nombre des enfants africains victimes pourraient atteindre dix millions. Au cours des dix dernières années, les conflits armés, selon les estimations, ont entraîné la mort de 1,5 millions d’enfants et en ont chassé six fois plus de leur foyer. Dans un rapport, Mme Graça Machel épouse de l’ancien président sud-africain Nelson Mandela relève : « les conflits armés compromettent le développement de l’enfant sur tous les plans : physique mental, et émotionnel. Les effets interagissent de sorte que, pour être efficace, l’assistance doit être intégrée…  » Outre l’enrôlement dans l’armée les enfants sont les premières victimes dans les guerres qui entraînent des morts, des blessés et des déplacements de population avec comme corollaire l’éclatement des familles.

Le souhait en ce jour international des droits de l’enfant, est de faire en sorte que les résolutions prises ne soient pas sans lendemain comme bon nombre de colloques, forums et conférences qui ont eu lieu en Afrique depuis deux décennies.

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