L’avis d’un expert : « il faut être cru et soutenu par ceux qui vous aiment »

Le professeur Roland Coutanceau, psychiatre des hôpitaux, criminologue et expert judiciaire, décrypte les troubles liés à l’inceste et leurs répercussions sur le psychisme des victimes. Entretien.


De quels traumatismes peut souffrir une victime d’inceste ?

Professeur Roland Coutanceau : « Ils peuvent être d’ordre chimique. Tout traumatisme a des répercussions sur le plan mental comme les troubles du sommeil, les flashes, comme les troubles de la vie avec des signes qui fonctionnent comme des spasmes et les troubles du comportement, notamment les addictions. Et évidemment des troubles de la vie affective et sexuelle. Mais ce qui nous intéresse le plus sont les traumatismes qui restent dans le psychisme, avec le vécu de honte, de mal-être, de dégoût et de culpabilité. Le traumatisme d’ordre sexuel vécu précocement est déstabilisant car c’est le traumatisme de l’humiliation qui consiste à avoir subi l’ascendant de l’autre. Il se renforce encore à travers la filiation. La question est : comment un père peut me faire ça ? Celui qui doit normalement aimer, soutenir et protéger… »
En quoi le silence est-il plus difficile à rompre ? Et que se passe-t-il s’il n’est pas brisé ?
« Statistiquement, les victimes vont d’autant mieux qu’elles ont parlé tôt. Et c’est d’autant plus douloureux et pathogène chez celles et ceux qui n’ont pas eu la chance de parler à un autre être humain. C’est comme du pus émotionnel. Si on ne l’excise pas, il ne sort pas. Et ce pus va vous bouffer à l’intérieur. Si ce souvenir douloureux macère dans ma seule mémoire, il provoque un kyste émotionnel de douleur qui va régulièrement paralyser ma vie. Et l’inceste, parce qu’il est tabou, est statistiquement particulièrement désorganisateur et destructeur à moyen terme. Les victimes qui ont eu la chance d’en parler ne vont pas si mal. La parole est un enjeu important. Une partie du destin est liée à cette question : est-ce que j’ai pu en parler ou pas ? »
Y a-t-il un profil type du père incestueux ?
« Non, mais il y a des caractéristiques chez le père incestueux. Ce sont souvent des sujets rigides et tatillons. Ils sont assez souvent timides et ont peu de relations avec les femmes adultes. Certains ont connu une femme, une professionnelle ou une femme de rencontre, mais ils sont inhibé dans les relations amoureuses adultes. Mais cela ne suffit pas. Ils ont aussi un degré d’égocentrisme avec une capacité à ne pas tenir compte de la souffrance d’un proche. Il y a des pères incestueux qui sont attirés par la petite fille prépubère qui grandit, à travers sa fonction de femme. Il y a dans une moindre proportion ceux qui ont une dimension pédophile et qui ne sont attirés que par les enfants prépubères. »


Comment une victime peut-elle se reconstruire plusieurs décennies après les faits, alors que l’action de la justice est prescrite ou l’auteur décédé ?

« Il faut en parler socialement dans un espace thérapeutique. Je crois en la pertinence des groupes de parole. Le témoignage social est nécessaire mais il n’y a pas forcément besoin du procès. Il faut être cru et soutenu par les personnes qui vous aiment. Une victime m’a dit : « Le plus dur n’est pas ce que mon père a fait mais que ma mère ne me croit pas et me rejette. »

Recueilli par E.L.
« Vivre après l’inceste, haïr ou pardonner ? » est un ouvrage de Roland Coutanceau paru en 2004 aux éditions Desclée de Brouwer.

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