La double trahison de l’inceste

Selon les spécialistes de l’inceste, certaines mères sont effectivement dupes des manèges qui se déroulent pourtant presque sous leurs yeux.

par Agnès Gruda pour La Presse

 

L’histoire de Valérie Bédard peut se résumer en quelques chiffres. Quatre: c’est l’âge qu’elle avait lorsque le chum de sa mère a commencé à lui faire des attouchements. Onze: c’est le nombre d’années durant lesquelles elle a vécu dans la même maison que son agresseur.

Dix-huit: c’est l’âge où elle a décidé de quitter sa ville natale, Jonquière, pour recommencer sa vie dans les paysages vallonnés de la Beauce. Vingt-trois: c’est l’âge qu’elle avait lorsque son passé a resurgi, sous forme de grosses crises d’angoisse, la poussant à intenter une poursuite contre son beau-père.

Mais il y a un autre chiffre, encore plus significatif pour Valérie. C’est le deux: le nombre d’adultes qui, dans sa prime enfance, ont trahi sa confiance.

Le premier, c’est l’homme qu’elle a longtemps appelé «papa». La seconde, c’est sa mère qui a fermé les yeux.

«C’est comme si j’avais reçu des coups de poignard de deux côtés. Si tes parents peuvent te faire ça, alors que peut-on attendre des autres?» demande-t-elle.

Selon les spécialistes de l’inceste, certaines mères sont effectivement dupes des manèges qui se déroulent pourtant presque sous leurs yeux. D’autres, en revanche, prétendent n’avoir rien vu. Ou font tout pour détourner les yeux.

À quelle catégorie appartenait la mère de Valérie? La jeune femme suppose que celle-ci a longtemps eu des soupçons.

«Si jamais ça t’arrivait, tu me le raconterais?» demandait-elle à sa fille lorsqu’il était question d’inceste à la télévision.

Mais c’était une drôle de question, qui semblait entrebâiller une porte sans l’ouvrir tout à fait. «Je ne sentais pas que ma mère était vraiment prête à entendre la réponse», confie Valérie. Alors, elle se taisait.

 

Un jeu

Tout a commencé par un jeu. C’est comme ça, raconte Valérie, que son beau-père qualifiait les attouchements qu’il s’est mis à lui infliger peu de temps après avoir emménagé avec sa mère.

Au début, Valérie croyait que «toutes les petites filles font ça avec leur papa». Quand elle s’est rendu compte que ce n’était pas le cas, il était déjà trop tard. Elle était déjà accablée par le poids de la culpabilité.

Vu de l’extérieur, son beau-père était un homme doux, souriant, qui s’occupait des enfants de sa blonde. Comment pouvait-elle lui dire soudainement non, alors qu’elle avait jusque-là toujours dit oui? Comment le dénoncer alors qu’elle avait aussi, à l’occasion de ces «jeux», ressenti des sensations physiques troublantes, pas toujours désagréables?

Elle continuait donc et c’est son corps qui criait de révolte. Crises d’asthme, eczéma. À 9 ans, sa mère lui fait consulter un naturopathe. En un coup d’oeil, ce dernier saisit la situation. «Il m’a dit: «Toi, tu as un secret à raconter à ta mère»«, se souvient la jeune femme.

 

Le secret

Entre la porte d’entrée de la maison familiale et la chambre des parents, il y avait très précisément 38 pas. Effrayée par ses propres aveux, enfouie sous les couvertures, Valérie a compté un à un les pas lourds de son beau-père qui venait répondre à ses accusations.

«De quoi tu parles?» s’est-il étonné quand la mère de Valérie lui a demandé ce qu’il faisait au juste avec l’enfant.

Ce qui suit est un peu confus dans les souvenirs de la jeune femme: des déménagements, le CLSC, l’intervention de la protection de la jeunesse, des appels du beau-père qui pleurait et menaçait de se suicider, puis une thérapie qui devait remettre la famille à l’endroit.

Pendant deux ans, c’est l’accalmie. Puis, de nouveaux incidents, plus épisodiques qu’autrefois. Valérie devient une ado révoltée, elle est en conflit avec sa mère. Lorsque celle-ci épouse son amoureux, ça n’arrange rien. Un jour, Valérie surprend son beau-père en train de la reluquer par la fenêtre. Sa mère ne la croit pas. Mais les traces de pas dans la neige trahissent le coupable. Cette fois, c’est le divorce. Valérie a 15 ans.

La cassure

C’est en devenant mère à son tour que Valérie a mesuré toute la profondeur de la blessure qu’elle a subie dans son enfance – et qu’elle croyait guérir en partant de chez elle, à l’âge de 18 ans.

Quand sa fille a eu 4 ans, l’âge de ses premières agressions, le passé de Valérie est remonté à la surface. «J’ai vu ce que c’était un enfant de 4 ans non pollué par des pensées d’adulte. Aujourd’hui, ma fille a 6 ans et elle croit encore que la fée des dents viendra chercher ses dents sous l’oreiller!» Elle-même, à 4 ans, avait pris un méchant coup de vieux…

Aujourd’hui, Valérie a 25 ans. L’hiver dernier, son ex-beau-père a été condamné à un an de prison avec sursis pour trois agressions qu’il a admis lui avoir fait subir au fil des ans. Un autre procès, au civil, l’a obligé à verser 50 000$ à sa belle-fille. Le témoignage de la jeune femme a été tellement poignant que «même la greffière de la cour a failli pleurer», raconte l’avocat de Valérie, Hans Mercier.

Maintenant, Valérie a le sentiment d’avoir vraiment tourné la page. Elle travaille comme infirmière auxiliaire, s’occupe de sa fille, tient le rôle de grande soeur pour les ados du voisinage. Il fallait la voir tancer sa voisine de 16 ans parce que celle-ci était vêtue d’une jupe un peu trop courte et de talons un peu trop hauts…

«Il faut qu’elle se respecte», disait-elle avec dans les yeux une immense tendresse pour l’adolescente.

Mais surtout, Valérie refuse de justifier toutes ses défaillances par ses années d’agressions. Elle ne veut pas se résumer uniquement à ça: son statut de victime.

À l’occasion, elle témoigne de son expérience devant des étudiants en sexologie à l’Université Laval. «J’assume pleinement ce que j’ai vécu», affirme-t-elle avec aplomb.

 

Le Grand Canyon

Et sa mère? Elle la voit parfois, mais le lien entre les deux femmes est très ténu.

«Réalises-tu ce que j’ai vécu pendant 11 ans?» a lancé Valérie à sa mère, le jour où elle a compris que celle-ci n’avait pas complètement coupé les ponts avec son «ex».

Valérie assure pourtant qu’elle n’a plus de colère. Reste le constat d’un lien brisé. «Je ne pourrai jamais dire que c’est grâce à ma mère que je suis devenue ce que je suis», dit-elle avec une pointe de regret.

Elle essaie aussi de comprendre: si sa mère n’a pas joué son rôle protecteur, c’est sans doute parce qu’elle a eu, elle aussi, une vie difficile, parsemée d’amoureux pas très délicats, avec des zones d’ombre sur lesquelles elle ne s’est jamais épanchée.

«Je crois que si elle est restée si longtemps avec cet homme, c’est parce qu’elle était dépendante affectivement et financièrement de lui», suppose Valérie.

Puis, elle se dit que sa mère a dû l’avoir aimée à sa manière, qu’un jour elle a magasiné des petits pyjamas pour le bébé qui bougeait dans son ventre – tout comme Valérie l’a fait quand elle était enceinte de sa propre fille.

C’est pourquoi au-dessus du «Grand Canyon» qui sépare désormais la mère de sa fille, il y a un petit pont de corde sur lequel les deux femmes s’aventurent parfois. Mais il est fragile, prévient Valérie: «Il ne faut pas être 10 à sauter dessus.»

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