Entretien : Boris Cyrulnik, la confession

Boris Cyrulnik, la confession

 

C’est le plus célèbre des psys français. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre,« Autobiographie d’un épouvantail » (Odile Jacob), le père de la résilience se dévoile.
Propos recueillis par Christophe Labbé et Olivia Recasens pour Le Point

 

Entretien : Boris Cyrulnik, la confession
Il a popularisé une théorie qui a fait de lui une star : la résilience. Après un traumatisme, nous pourrions tous, comme notre ordinateur, « rebooter » notre disque dur. Un concept révolutionnaire qui tord le cou au déterminisme et à la fatalité. Mais qui, victime de son succès, a aussi été mal interprété, parfois caricaturé. A l’occasion de la sortie de son nouveau livre, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik remet les pendules à l’heure et, pour la première fois, évoque son propre cas.

Le Point : C’est votre cinquième livre sur la résilience. On a envie de dire : quoi de nouveau ?

Boris Cyrulnik : Dans mes précédents livres, j’expliquais que rien n’est inéluctable et que l’on peut guérir d’un traumatisme. Ce qui n’était pas envisageable lorsque je faisais mes études. On faisait du misérabilisme, on ne parlait alors que des dégâts du traumatisme, sans jamais s’intéresser à la manière de le réparer. Plus j’explore la résilience, plus je suis surpris par ce que je découvre. Cette fois, en voulant comprendre pourquoi la résilience ne marchait pas à tous les coups, j’ai poussé une nouvelle porte. Après un traumatisme, ce sont les récits qu’en font la famille, le quartier, la culture qui vont détruire la victime ou la sauver. C’est ce que j’appelle le déterminisme verbal.

Que voit Boris Cyrulnik quand il se met devant sa glace ? Que reste-t-il de « Bernard », le petit garçon juif qui se cachait des nazis ?

Le petit Bernard est un prénom derrière lequel je me suis longtemps caché. Mon histoire est devenue publique quand j’ai fait donner la médaille des justes à une dame à Bordeaux qui m’a sauvé la vie. J’avais demandé aux organisateurs que cela ne soit pas médiatisé. Quand je suis arrivé, les télés étaient là. J’ai failli faire demi-tour. Je suis lâche. C’est pourquoi je ne fais que des autobiographies à la troisième personne.

Tout de suite après la guerre, je suis tombé dans la Bible sur l’histoire de Loth, avec de magnifiques illustrations de Gustave Doré, que je revois encore tant elles m’ont marqué. Dieu dit à Loth : « Sauve-toi, il y va de ta vie. Ne te retourne pas, surtout ne regarde pas Sodome en train de brûler, sinon tu vas te transformer en statue de sel. » J’avais 8 ans. Pour moi, c’était clair . Cela signifiait : il t’est arrivé un immense fracas pendant la guerre, regarde devant, rêve et agis ; si par malheur tu te retournes, le sel de tes larmes va te transformer en statue de sel. Tu ne pourras plus vivre. Cela a été ma stratégie de survie, comme pour tous ceux qui arrivent à déclencher un processus de résilience. J’ai pensé que je cesserais d’être un épouvantail si j’arrivais à devenir psychiatre, parce qu’alors je comprendrais tout. C’est l’accomplissement de ce rêve qui m’a fait m’en sortir. Si j’avais été parfaitement équilibré, je serais devenu ébéniste comme mon père. Ce n’est pas normal d’être psychiatre…

On a parfois l’impression que la résilience est la baguette magique qui va tout résoudre…

Bien sûr que la résilience peut échouer. Pour certaines personnes, tout s’arrête. Elles vous disent : « Je suis prisonnier du passé, je ne m’en sors pas… » Elles sont en état de mort psychique. Elles se pensent épouvantails. Je me suis vu ainsi. C’est trop dur, je n’y arriverai pas. Je l’ai pensé par moments. On est tenté par la démission. On souffre moins quand on se laisse aller, glisser, partir… La bagarre est excitante, mais tellement douloureuse !

Le traumatisme est un chaos qui rebat les cartes. On peut ne pas trouver la force de rejouer avec les nouvelles cartes ou au contraire s’en saisir comme d’une chance. Tout dépend de son tempérament, de ce que l’on a vécu avant le traumatisme, et puis de l’entourage et des rencontres que l’on fait après. L’intensité de la résilience va de zéro à presque l’infini. Certaines personnes font du traumatisme le sens de leur vie. Elles métamorphosent leurs blessures en engagement idéologique, scientifique ou littéraire.

En fait, rien n’est joué d’avance. J’aurais pu échouer si cela avait duré trop longtemps. Si j’avais été trop souvent découragé ou si j’avais connu trop d’échecs. Au lieu de cela, j’ai eu la chance de rencontrer des tuteurs de résilience, que je ne reconnaîtrais même pas dans la rue. Cette institutrice qui m’a inscrit à l’examen d’entrée au lycée. Ce prof qui m’a incité à passer le concours général de français, puis cet autre qui m’a poussé à faire Sciences po. Ils m’ont permis d’aller de l’avant, sans me retourner.

Après une profonde blessure psychologique, il faut respecter une période pendant laquelle le traumatisé nie ce qui lui est arrivé. On ne peut pas faire marcher quelqu’un qui a une jambe cassée. On lui met un plâtre, qu’il faudra à un moment enlever, comme il faut à un moment bousculer le déni. Personnellement, on m’a obligé à garder le plâtre trop longtemps. Les autres ont été les complices malgré eux de mon refus de voir la réalité, car ils ne pouvaient pas entendre mon histoire. Après la guerre, j’ai raconté comment j’avais, à 6 ans et demi, échappé à une rafle de la Gestapo en 1943. Les gens ne me croyaient pas et éclataient de rire. Il a fallu que je publie mon premier livre et que Michel Polac m’invite sur le plateau de « Droit de réponse ». Après l’émission, des téléspectateurs ont téléphoné : « Est-ce que ce ne serait pas le petit Boris que j’ai aidé à s’évader de la synagogue de Bordeaux ? » C’était en 1983, j’ai enfin eu la preuve de ce que je disais.

Si l’on vous suit, nous sommes ce que les autres disent de nous et rien d’autre, un simple « je » de construction…

L’être humain est fabriqué par sa « culture », il se construit préverbalement par les interactions affectives et par les récits des autres sur lui. Le film qu’il se fait de lui-son âme-n’est rempli que de ce que les autres y mettent. Et le sens qu’il attribue à sa vie dépend de l’interprétation qu’en fait son entourage. L’assistante sociale, l’avocat ou le juge qui dit d’un enfant : « Après ce qu’il a vécu, comment voulez-vous qu’il s’en sorte ? » maltraitent encore plus celui qu’ils sont censés protéger.

Si j’ai accepté d’occulter mon passé, c’est pour ne pas être étiqueté « victime »-c’est la tunique d’infamie. J’ai refusé ce que la culture me proposait, faire une carrière de victime : il est blessé, il est foutu, on va lui donner une pension et qu’il se taise.

Vous citez la honte ressentie par les survivants d’Hiroshima ou les rescapés des camps de concentration. Comment peut-on survivre alors que tous les autres sont morts ?

Une victime vivante est forcément un peu coupable aux yeux des autres. Les orphelins rwandais qui vivent entre eux dans les « ménages d’orphelins » gouvernés par un grand frère ou une grande soeur ou les rescapés qui sont pris en charge en Europe ou au Québec réussissent à l’école et savent ce qu’ils veulent faire plus tard. Ils ne se sentent pas diminués, mais fiers d’avoir surmonté leur trauma. Ils s’en sortent mieux que les enfants restés au contact de parents blessés, dans une enveloppe de souffrance. Ceux-là vivent avec les morts à table. Leur bonheur est coupable.

Pour une victime, rien n’est pire que d’être contrainte au silence. J’ai été obligé de me couper en deux : une partie socialement acceptable et une partie indicible. Je menais une existence à cloche-pied. Lorsque l’on vit dans la fable de Loth, on survit, mais on n’est pas entier. On s’est battu, on a eu des succès, mais on ne connaît pas ses racines, on n’a jamais osé regarder en face son passé, on a été condamné à mort parce que l’on était tsigane ou juif sans savoir ce que c’est d’être tsigane ou juif, on ne connaît pas sa religion. On traîne derrière soi une ombre immense. Les récits sont le moyen de nous réconcilier avec notre propre histoire.

Cette jeune femme dont je parle dans mon livre, à qui l’on annonce brutalement : « Ta mère est une pute qui est partie avec un boche », reçoit un coup terrible. Une blessure qu’elle va traîner cinquante ans, jusqu’à ce qu’elle reprenne possession de son histoire en fouillant dans les archives. Elle se construit une nouvelle représentation de son passé qui modifie le regard qu’elle se porte : « J’ai eu tort d’avoir honte. » Les « enfants de boche » vous disent : « Ma vie a été empoisonnée par cette ombre. Je n’ai pourtant commis aucun crime. » Et puis la culture change, on leur donne enfin le droit de parler d’eux et de leur père. Ces ex-« enfants de boche », qui ont 65 ou 75 ans aujourd’hui, me montrent des photos de leur père en uniforme de la Wehrmacht : « Vous ne trouvez pas qu’il est beau ? » C’est agréable de se sentir entier. De cesser d’avoir une partie de sa personnalité éteinte. Si la culture avait été plus encourageante, ce travail, ils auraient pu le faire à 15 ou 20 ans.

Une société qui veut la transparence coûte que coûte est-elle supportable pour l’individu ? N’a-t-on pas besoin de garder une part d’ombre, la « part maudite » comme l’appelait Bataille ?

Contrairement à ce qu’affirment mes détracteurs, j’ai toujours dit qu’il vaut mieux parfois ne pas dévoiler certains secrets, déguiser la vérité. D’abord parce que l’enfant se sent une personne le jour où il peut « faire secret », ne pas tout dire à sa mère. Ce jour-là, sa personnalité est constituée. Ensuite, si le secret fait de l’ombre sur la vie d’un enfant, sa révélation peut être plus terrible encore. Je raconte dans mon livre l’histoire de Pierrot, qui vénérait son père « résistant » et qui découvre dans les archives de la préfecture qu’il était un collaborateur et a fait fusiller quatorze amis d’enfance.

Dans toutes les familles, tous les couples, il y a un secret, des raisons de se rendre malheureux. Est-ce que l’on peut dire à une fille, comme le recommandent certains psys, qu’elle est née d’un inceste ? J’ai deux patientes auxquelles les parents ont révélé ce secret. Les deux ont fait des bouffées délirantes. L’une se remet à peu près, l’autre est en hôpital psychiatrique. Si on ne leur avait pas avoué la vérité, le poids de ce secret les aurait alourdies, mais elles n’auraient sans doute pas fait de bouffées délirantes. On ne peut pas tout dire.

Pourquoi dites-vous que notre besoin de tout expliquer fabrique des boucs émissaires ?

Tout traumatisme est un événement insensé, et c’est l’explication de l’insensé qui redonne goût à la vie. Désigner un bouc émissaire, c’est la pensée facile. Choisir la résilience, vouloir comprendre est plus difficile. Au Moyen Age, la peste noire était la faute des juifs. En 2001, Jospin ne sait quoi répondre aux sinistrés de la Somme, persuadés que le gouvernement a détourné les eaux en crue de la Seine pour protéger les Parisiens. Une accusation absurde mais qui les a aidés.

Aaron sait que le bouc est innocent, mais il le charge symboliquement des péchés de groupe pour ne pas avoir à sacrifier son propre fils. Quand l’aspect symbolique disparaît, l’homme enclenche des mécanismes archaïques de défense et c’est la porte ouverte à tous les délires meurtriers. La résilience ne vaut pas qu’au niveau de l’individu. Les cultures se sont construites par catastrophes successives. On part dans une direction et soudain il se passe quelque chose : la disparition des dinosaures, le trou dans la couche d’ozone… La catastrophe, ce n’est jamais le désastre. La vie reprend son cours, mais d’une autre manière. Les catastrophes font avancer les sociétés. Beaucoup de biologistes pensent même que l’évolution est une suite de catastrophes. Ils parlent de « résilience naturelle ».

 

1. « Autobiographie d’un épouvantail » (284 pages, 20,90 E).


Extraits


 

La victime triomphante

« Au milieu des années 80, le regard posé sur les victimes a changé. Elles n’étaient plus les vaincus dans une société fondée sur la violence, où l’on s’identifiait forcément au vainqueur. La victime a cessé d’être un épouvantail, un porte-malheur dont on se tient à distance.

Les historiens, écrivains, cinéastes…, tous les fabricants de récits qui participent à la culture ont changé. Il y a eu le film « Shoah », de Claude Lanzmann, et la reconnaissance des Justes, tandis que la fin du communisme donnait la parole aux victimes du goulag.

Le même processus s’est opéré pour les victimes de la maladie.

Elles ont écrit des livres et sont apparues à la télévision. Le malade n’était plus vaincu par sa maladie, mais victime des limites de la médecine. Le cancer et le sida nous ont montré que la science, que l’on nous avait présentée comme toute-puissante, ne l’était pas.

D’un point de vue social et éthique, c’est un progrès. Mais on a généralisé jusqu’à l’absurde. Une victime est forcément innocente et tous les torts sont du côté de l’agresseur. Etre victime procure aujourd’hui une forme d’impunité. Certains se servent de leurs blessures pour asseoir leur réussite et légitimer leur propre violence. On met les victimes en avant, surtout celles qui triomphent. Obama, par exemple, en tant que premier candidat noir, est une ex-victime triomphante. »

 

 « Le radeau de la méduse »

« Nos musées sont remplis de souffrances transformées en oeuvres d’art. Pour soutenir le regard des survivants, la société a besoin d’esthétiser la souffrance. Les artistes sont les médiateurs qui font entendre le récit des victimes. Créer, c’est aussi revenir à la vie. Les artistes maîtrisent leur souffrance, en font une oeuvre d’art. Sans souffrance, il n’y aurait pas de « Radeau de la Méduse », pas de films, pas de romans, pas d’essais philosophiques… C’est aussi le rôle des contes pour enfants comme « Peau d’âne » ou « Le Petit Poucet » : tenir, grâce aux mots, le réel à distance. »

La résilience neuronale

« Les progrès en neurologie nous apprennent que notre cerveau est sculpté au sens propre par nos relations affectives. On dispose désormais d’images saisissantes d’atrophies cérébrales provoquées par les relations affectives. Une étude israélienne a montré que les nouveau-nés de femmes souffrant d’un syndrome psychotraumatique dû aux attentats présentaient des tailles et des poids inférieurs à la moyenne, un périmètre crânien diminué de 24 % et une atrophie cérébrale. Cela signifie qu’avant sa naissance le cerveau de l’enfant est pétri par les blessures psychiques de sa mère. Il porte les séquelles d’un événement traumatisant qu’elle a vécu. Une blessure que l’on sait aujourd’hui réversible. J’ai eu à examiner une petite fille passant ses journées au fond d’une baignoire vide, sans paroles, sans jeu. Elle présentait à l’IRM une atrophie du lobe frontal. Mais dès qu’elle a été placée dans une famille d’accueil, elle a repris un développement. Ce que les neurologues appellent la « résilience neuronale ».

Cela nous amène à penser différemment les troubles du comportement que l’on croyait génétiques. Si mon cerveau fonctionne normalement mais qu’il n’y a pas un « autre » pour remplir ma vie psychique, je n’aurai pas de monde intime. »

Il faut tout un village pour élever un enfant

« Une femme peut élever un enfant avec un homme qui n’est pas le père, des amis, sa mère, sa soeur, n’importe quelle autre femme, peu importe. Ce qui est dangereux est d’élever un enfant tout seul.

Le bébé est une éponge à sensations. Dans notre culture, il dépend entièrement de l’état de sa mère. Si elle ne va pas bien, il n’ira pas bien. Or jusqu’à 15 % des femmes font une dépression après l’accouchement. Certaines le vivent comme une perte. Contrairement au baby blues, très fréquent, mais qui disparaît au bout de quelques jours, la dépression du post-partum peut durer des mois.

De façon générale, les pervers ont souvent été des enfants surinvestis par leurs parents, parce que ce surinvestissement affectif provoque un appauvrissement sensoriel vis-à-vis des autres. L’enfant que la mère enferme dans une prison affective risque de devenir un pervers. Il est prisonnier d’un seul récit, comme Sade ou Masoch. La psychanalyse européenne nous a fait croire que la mère suffisait pour élever un enfant. En Afrique, on dit qu’il faut tout un village. Nous devons d’urgence réinventer le village. Les Américains s’y mettent. Dans certains quartiers, les mères se regroupent pour participer à l’éducation des enfants. »

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