Des victimes à bon compte

par  Illel Kieser ‘l Baz

Yves Jego, non, votre mouvement politique n’est pas une victime mais manipulateur

 

Sur la rétention de sureté !

En réponse à Stop au déferlement haineux du Parti socialiste par Yves Jégo, Porte-Parole de l’UMP

http://www.sarkostyle.org/2008/02/stop-au-dferlem.html

 

 

M. Yves Jego n’est pas un manipulateur en tant que personne, mais le mouvement politique auquel il appartient use d’artifices manipulateurs et pervers.

Le décret valant application de la loi de rétention de sûreté qui prévoit de sanctionner les criminels les plus dangereux à l’issue de leur peine principale, publié aujourd’hui au Journal Officiel, soulève un tollé.

Chacune des parties y va de sa rhétorique et si les principes fondamentaux du droit sont convoqués par les uns, d’autres invoquent « le droit des victimes » sans qu’il soit précisé de quoi il s’agit. Et si l‘on décrypte les discours des uns et des autres, on découvre, ébahi, que les principales oubliées de ce débat sont, en fait, les victimes elles-mêmes.

Rachida Dati présente cette loi comme primordiale et essentielle à la défense des victimes et c’est ainsi que le Président de la République la voulait, il avait lui-même rappelé que cette initiative était de toute première importance.

Elle est sanctionnée par le Conseil Constitutionnel qui en limite l’application en supprimant la rétroactivité. Ce qui, ne soyons pas dupe, ôte au Président un bénéfice électoral immédiat car cette loi ne pourra être appliquée que dans 15 ans – il s’agit en effet de sanctionner les crimes qui auront fait l’objet d’une sanction carcérale de 15 ans au moins à partir de sa promulgation. On sait aussi que cette loi en question vise principalement les grands crimes pédosexuels, kidnappings, séquestrations, viols et meurtres. 

 

À l’origine de cette grande saga médiatique, souvenons-nous :

Vivant dans un quartier populaire de Roubaix, Enis, un petit garçon de 5 ans est kidnappé le mercredi 15 août 2007. Rapidement le Préfet du département met en place une procédure nouvelle en France : le plan « Alerte enlèvement ». Enis est retrouvé quelques heures après. Il venait d’être également victime d’un viol commis juste après sa disparition. Le plan Alerte Enlèvement qui fut mis en place nécessite la convergence de plusieurs critères qui doivent être réunis. Ce plan fut mis en place en juillet 2006.
(Voir le site officiel : http://www.internet.gouv.fr/information/information/coups-oeil/site-dedie-au-dispositif-alerte-enlevement-227.html – notez en passant que le site dédié à ce plan et annoncé sur l’URL que je vous donne renvoie à une page inexistante.)

Le responsable de l’enlèvement, Francis Evrard, âgé de 61 ans, fut donc interpellé très rapidement. Pédocriminel multirécidiviste, il avait déjà été condamné à trois reprises pour des agressions sexuelles sur mineurs. La première fois, en 1975 et il venait de sortir de prison après dix-huit ans passés derrière les barreaux ; il était placé sous surveillance judiciaire. On apprenait plus tard que le médecin de la prison, dans laquelle il purgeait sa peine, lui avait prescrit du Viagra.Dans cette affaire, le système judiciaire fut largement mis en cause, malgré le succès du plan Alerte Enlèvement. La France avait également été secouée par le scandale du procès d’Outreau, encore une affaire de pédocriminalité.

 

C’est donc au lendemain de ce crime odieux, que Rachida Dati, Ministre de la Justice avait promis de changer la loi pour qu’elle soit plus sévère contre les délinquants sexuels qui récidivent. Le caractère spectaculaire de l’enlèvement puis du succès du plan Alerte Enlèvement avait été largement relayé et amplifié par les annonces de la Garde des Sceaux et par l’Élysée qui avaient reçu, chacun à leur tour, la famille du petit Enis. Le tout sous le zoom médiatique si bien maîtrisé par l’Élysée, ce qui avait fait dire au père de Énis : « Je suis relativement surpris (par cette invitation) […] C’est beaucoup de reconnaissance, je n’ai pas fait ça pour passer devant les caméras. »

 

Parole modeste d’un homme simple qui semblait déjà avoir décelé l’instrumentalisation de sa douleur.Impudique, le pouvoir commençait à émettre son double message :

–  la défense des victimes,

– des sanctions plus fortes, des peines plus lourdes.

Aujourd’hui, voilà les vieilles antiennes qui reparaissent, voilà l’essentiel de la communication présidentielle relayée à grand renfort de communiqués et d’interviews par les collaborateurs-ministres du Prince-Président.

Pour soutenir le coup de force, les manipulations n’ont pas manqué. Ainsi, peu de temps avant que le Conseil Constitutionnel ne se prononce, jeudi 20 février 2008, la presse publiait une liste de 32 détenus « dangereux » libérables prochainement. Cette indiscrétion était immédiatement perçue comme une « pression inadmissible » sur les membres du Conseil Constitutionnel, par les représentants des avocats et magistrats.

Le 1er président de la Cour de cassation, Vincent Lamanda, de son côté, refusait publiquement de remettre en cause la décision des « sages » et rejetait toute rétroactivité.

Désavoué par le Conseil Constitutionnel, le Président se fend donc d’un entretien avec le quotidien Le Parisien pour rappeler sa détermination à mettre en œuvre la rétroactivité de la loi.Mis en cause, malmenés par les Sages de la République, inquiétés par les multiples déconvenues du moment, que font les caciques de l’UMP et les défenseurs d’une sévérité accrue ? Yves Jego, porte parole de l’UMP, y va de son couplet de victime « Le déferlement haineux du parti socialiste à propos de la volonté du Président de la République d’appliquer au plus vite les mesures de lutte contre la délinquance sexuelle est particulièrement inacceptable et inqualifiable.En effet, il s’agit en l’espèce de l’application d’une loi votée par le parlement souverain qui a pour objectif de protéger en particulier les enfants des menaces des prédateurs sexuels dangereux. »Source : Sarkostyle : http://www.sarkostyle.org/2008/02/stop-au-dferlem.html

 

Au comble de l’esprit manipulateur il ose ajouter :

« Une fois de plus, les socialistes sont du côté des coupables plutôt que des victimes.Une fois de plus, les socialistes font semblant d’ignorer que les français ont voté pour des lois plus fermes, en particulier à l’égard des délinquants sexuels. »Il dévoile vraiment le fond, le mobile essentiel de la stratégie présidentielle : « A la veille des élections, ce retour des socialistes à une vision laxiste de la justice doit éclairer les Français pour choisir entre ceux qui veulent protéger les victimes et ceux qui refusent l’application des lois votées par le parlement. »

 

Nous y voilà, les victimes ne sont pas là où chacun croyait l’avoir compris…

Alourdir les peines, les prolonger, quel intérêt au regard du droit des victimes ?Cessons d’errer dans ce jeu de dupes, parlons des victimes et des rescapés de la pédocriminalité !

En quoi cette loi procède-t-elle d’une véritable volonté de défendre les victimes ?Alourdir les peines à l’encontre des pédocriminels, les contraindre à un traitement, en quoi cela peut-il aller dans le sens d’une défense du droit des victimes ?En premier lieu, simple effet de logique, comment une punition plus lourde peut-elle réconforter une victime, le plus souvent un enfant ? À aller dans le sens d’un esprit de vengeance, tout simplement car la victime, une fois blessée n’a rien à attendre d’un surcroît de peine. De plus, cette volonté de vengeance va à l’encontre des principes fondamentaux du droit et quand nous avons, nous agents de terrain, à soutenir une victime, l’urgence n’est pas la vengeance mais la réparation, le soutien, la mise en place de procédures coûteuses de thérapie qui permettent à la victime de reprendre une vie normale.

Qu’en est-il de la protection de la population vis-à-vis des nuisances de la récidive ? C’est là une question de moyens mis à la disposition des policiers, des gendarmes, de la Justice. Cela ne concerne pas les victimes mais le gouvernement. Et il y a beaucoup à dire sur les carences criantes en la matière.

Que je sache, parmi les associations de défense des victimes, reçues par Mme la Ministre Rachida Dati en octobre 2007, aucune n’a manifesté sa volonté de voir les peines alourdies, tout juste le problème du suivi psychiatrique des prédateurs et le risque de récidive ont-t-il été évoqués.

Par contre de nombreuses autres propositions ont été soumises, moins spectaculaires, moins médiatiques mais, surtout, longues à mettre en place et plus coûteuses. Elles impliquent en outre des changements radicaux dans les procédures judiciaires, dans les habitudes des enquêteurs et des juges chargés de ces affaires, car aucune formation spécifique n’existe pour prendre en compte la spécificité de ces crimes : ni connaissance des modes opératoires des prédateurs, ni connaissance des séquelles provoquées par ces crimes sur les victimes.

Voici en substance quelques éléments de proposition :

1- Un état des lieux : l’ignorance favorise et renforce la banalisation et le déni : lancer des enquêtes nationales et régionales et y associer les cliniciens et travailleurs sociaux.

2- Informer : l’information, l’éducation sont nécessaires, tant d’un point de vue préventif que de sanction contre ces crimes.

3- Accueillir : accueillir, soutenir les parents de victimes, les victimes et les rescapés de l’inceste et de la pédocriminalité.

4- Défendre : contre un prédateur manipulateur, par un choix de défenseurs et d’acteurs sociaux formés aux méandres de la justice.

5- Proposer des réformes judiciaires : Le crime d’inceste – par exemple – a été éliminé du Code pénal, il s’agit d’en rétablir la définition et la sanction, tout en envisageant l’imprescriptibilité de ce crime.

6- Mettre en place des réseaux de soutien, mutualiser les moyens : Organiser des Assises Nationales pour la défense des victimes, associant de façon très large tous les acteurs concernés, première étape dans le partage des moyens, des connaissances et des ressources.

7- Former les acteurs sociaux : En les associant à l’émergence d’une expertise efficiente et humaine. Les théories en présence demeurent encore archaïques, éloignées des témoignages recueillis sur le terrain.

8- Agir pour prévenir le passage à l’acte « pédophile » : En favorisant les programmes développés par des scientifiques, les actions menées par des associations spécialisées, la création de lieux d’écoute et d’accueil appropriés.

9- Médiatiser : la médiatisation est un outil essentiel qui peut jouer un rôle déterminant dans la prise de conscience et la lutte contre la pédocriminalité.

Par ailleurs, des associations de victimes et moi-même proposons l’abolition de la prescription pour ces crimes en les classant tels des crimes contre l’humanité. Cette proposition repose sur des points de droit tout à fait défendables.

(Je recommande, en passant, à ceux qui le veulent, de soutenir la pétition mise en ligne : Au nom de l’enfance violée : http://petition-antiprescription.net/)

 

Lire également l’article publié par Agoravox : La prescription des crimes sexuels commis sur les enfants, par Dan, responsable d’une association, Vivre après l’inceste (http://vivreapreslinceste.net/forum/viewtopic.php?p=25025&sid=2280fc37b7f56dd23d829ea58ccc0b1a ) de rescapés de la pédocriminalité ainsi que des arguments de droit – en commentaire de son article – en faveur du classement des crimes pédosexuels au rang de crimes contre l’humanité. (http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=10156)

Face aux tribulations médiatiques, les faitsHé bien nul ne les connaît vraiment en France. La dernière enquête un peu sérieuse, date de 2002.

En 2002, le ministère de la Justice a recensé 328 atteintes sexuelles et 426 viols sur mineurs de moins de 15 ans. En 20 ans, les condamnations pour agression sexuelle sur mineur ont augmenté de 200 %.

– 800 mineurs se sont volatilisés en France en 2000 selon la Garde des Sceaux de l’époque, Marylise Lebranchu.

– 5 116 plaintes pour abus sexuels sur mineurs de moins de 15 ans ont été enregistrées en 2000. Et seulement 500 procès. Dans cette comptabilité, la pédophilie est confondue avec l’inceste. (source : Le Point 21/06/02)

 

– Près de 13 500 affaires recensées en 1999 — 33% de viols, 67% d’agressions sexuelles.

 

– Sur l’ensemble des condamnations pour délits sexuels, la part des faits commis sur des mineurs est passée de 49 en 1997 à 54 en 2002.

– Près de 13 500 mineurs ont subi des violences physiques ou sexuelles en 2001 en France, soit 40 enfants victimes d’agressions sexuelles par jour. Le standard d' » Allô, enfance maltraitée  » (119) a reçu en 2000 près de 26 900 demandes d’aide. (L’Humanité, 25/01/2002)

– Selon les chiffres de l’Observatoire décentralisé de l’action sociale (ODAS), 85 500 enfants sont en danger, c’est-à-dire maltraités ou risquant de l’être à cause de l’environnement dans lequel ils vivent. Ces enfants se répartissent ainsi : 18 000 sont victimes de violences et 67 500 risquent de l’être.

On peut estimer d’après les chiffres de l’ODAS pour 2001 « qu’une fille sur huit et un garçon sur dix sont victimes d’abus sexuels avant d’avoir atteint leur majorité ; 22 d’entre eux ont moins de six ans ; dans quatre cas sur dix, l’enfant est victime d’agressions répétées. Les filles sont plus souvent victimes de maltraitance que les garçons — elles représentent près de 60 des cas — et subissent un plus grand nombre d’abus sexuels. »

Dans cette même année 2002, Juan Miguel Petit, rapporteur spécial de la mission de l’ONU sur la pédocriminalité en France épingle l’État, sa justice, sa police. Une mission qu’il dirigeait, avait été menée dans l’Hexagone du 25 au 29 novembre 2002. Elle portait sur « la vente des enfants, la prostitution et la pornographie impliquant des enfants ».

Sources : SOS Justice : http://www.sos-justice.us/organisation/decadence/rapport-ONU-fr.html

Les conclusions de son rapport mettent clairement en cause l’attitude des magistrats français : « Le rapporteur spécial tient à recommander à nouveau qu’un organe indépendant mène de toute urgence une enquête sur les carences de la justice à l’égard des enfants victimes de sévices sexuels », écrit Juan Miguel Petit, qui estime cette démarche « vitale »… Ce qu’il a vu l’a marqué : « Je me suis retrouvé face à des dossiers complexes, soixante au total, nécessitant la plus grande prudence. J’ai pu constater que les choses ne fonctionnaient pas. Dans plusieurs cas, avérés, des enfants ont été filmés ou photographiés dans des situations pornographiques. La justice française n’a pas enquêté ! Pour ces dossiers un regard neuf est absolument nécessaire. »

Le rapporteur de l’ONU revient également sur la manière surprenante dont le Tribunal de Grande Instance de Paris avait traité l’affaire des fichiers de Zandvoort, des scènes pédopornographiques enregistrées sur CD… Plusieurs centaines d’enfants apparaissent sur ces images terribles. Le parquet de Paris a conclu par un non-lieu…

L’affaire avait été révélée par Serge Garde, journaliste au quotidien L’Humanité. Serge Garde, dans un de ses articles suggérait que l’on vienne visionner ce CD afin d’y reconnaître les visages d’enfants signalés disparus. Il attend encore que les enquêteurs viennent lui demander ce CD.

Ces chiffres ahurissants peuvent désormais être complétés par des enquêtes partielles :

Après l’enquête de l’Insee sur la violence faites aux femmes, une autre enquête portant sur le milieu sportif dans lequel la loi de l’omerta est absolue vient de faire l’objet d’un rapport officiel par la ministre Roselyne Bachelot. Les jeunes sportives sont d’emblée soumises au chantage. Signaler un viol, c’est risquer de voir toute une carrière sportive prometteuse anéantie. C’est aussi mettre en cause des sportifs et des cadres, hommes pour la plupart, porteurs des valeurs de leur pays.

Dans ce milieu, environ 30% de jeunes pensent avoir été déjà confrontés à une forme de violence sexuelle dans le cadre sportif, selon des chiffres révélés vendredi lors de la présentation par la ministre de la Santé, de la jeunesse et des sports, d’un plan de lutte contre ce phénomène et la « loi du silence » qui l’accompagne.

Résumé sur 20 minutes : http://www.20minutes.fr/article/214852/France-Un-jeune-sportif-sur-trois-confronte-a-une-forme-de-violence-sexuelle.php

Des enquêtes menées dans d’autres pays de même culture nous permettent de risquer des comparaisons. Ainsi celles qui sont encours actuellement aux USA et au Canada révèlent que, environ, 25 à 27% des enfants sont victimes de maltraitance, violences physiques, maltraitance sexuelles, viols, harcèlement, esclavage, etc. Que ces maltraitances touchent toutes les couches de la population.

Ajoutons enfin que les crimes odieux qui font l’objet de tant d’empressement médiatique sont exceptionnels.

Ce qui revient à dire : pendant que nos politiques de tout bord se disputent sur un sujet exceptionnel, d’autres victimes demeurent dans le silence total, l’indifférence de leurs élus de tous bords.

Quant à M. Yves Jego, qui voudrait se faire passer pour la victime expiatoire d’une haine féroce que nourrissent les frustrés d’une précédente élection, nous ne pouvons que lui recommander humblement plus de discrétion dans ses lamentations et plus de dignité face à la douleur de ces milliers de personnes victimes et rescapés de la pédocriminalité ordinaire, celle qui est commise par monsieur lambda. Lequel ne sera condamné, la plupart du temps qu’à une peine allant de zéro à quelques petites années de prison, qui se verra acquitté très souvent, au prétexte que sa victime sera considérée par un éminent expert comme une érotomane.

 

Qu’il évalue le coût social gigantesque de ces traumatismes subis durant parfois des années et qui plaquent nos rescapés dans la dépression, la violence autodestructrice… Il risque d’être atterré. Quant à ceux qui lui disputent les scènes médiatiques à grand renfort de gourmandises sur l’état de la Constitution, ne pourrait-il pas, quelques instants, se poser la question des victimes d’une pédosexualité ordinaire : celle du viol d’une petite fille dans les vestiaires, d’une enfant régulièrement agressée par son père depuis l’âge de 4 ans et de tant d’autres… ?Ces affaires qui ne sont jamais spectaculaires. Une personne sur quatre, disions-nous !Étonné ? Tant mieux, c’est notre quotidien, nous nous sentons moins seuls maintenant !Auteur:  Illel Kieser ‘l Baz pour Enfance en Danger

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