Ça sert à quoi un père?

par Louise Plante

 Le Nouvelliste

Trois-Rivières

La réflexion sur la condition masculine prend parfois de petits chemins de travers pour s’imposer d’elle-même. C’est ce qui est arrivé à la Maison Radisson, un centre de réinsertion sociale d’ex-détenus où une étude de quatre ans sur la transmission intergénérationnelle de la criminalité de père en fils et… en petits-fils, a débouché sur une réflexion sur la paternité.

Des praticiens se sont penchés sérieusement ces dernières années sur le rôle du père, ce qu’il apporte à ses enfants et sur l’importance de préserver ce lien … même lorsque papa est en prison. Et ce, autant pour le bien de l’enfant que du père, car la paternité peut devenir un facteur de réinsertion sociale.

Cela a donné le programme d’intervention Père-enfant, et plus précisément, la recherche-action « Grandir sainement avec un père détenu ».

Une petite bombe dans le domaine de l’intervention auprès des hommes délinquants et qui mettra sans doute des années avant « d’atterrir » sur le terrain de l’intervention clinique, tant elle heurte les pratiques traditionnelles et même la législation en place.

C’est que ces pratiques ont surtout tendance à éloigner le père criminalisé de sa famille, surtout dans les cas de violence, d’inceste ou de forte toxicomanie. On coupe presque définitivement le lien père-enfant, dans certains cas, il est vrai, à la demande même des enfants.

« Ce que l’on fait ici s’inscrit dans le continuum du masculinisme, déclare d’entrée de jeu Daniel Bellemare, directeur général de la Maison Radisson. Ce que je veux dire, c’est que le programme Père-enfant nous a démontré qu’ici, au fil des ans, on a d’abord reçu un père, son fils puis le fils du fils. Le modèle s’est répété. Pourtant les deux pères criminalisés ne voulaient pas que leur enfant fasse le même cheminement qu’eux! »

Au départ, c’est ce phénomène de la transmission intergénérationnelle de la délinquance qui intéressait les chercheurs. Avec le programme Père-enfant, ils ont dû fatalement s’arrêter à la question de la paternité elle-même.

 

À quoi ça sert?

 

Mais à quoi sert donc un père se demande-t-on, puisque depuis plusieurs décennies, le discours officiel et un certain discours féministe soutiennent qu’on peut très bien élever des enfants sans père.

Or, des études récentes démontrent qu’un père est celui qui protège le lien d’attachement entre la mère et l’enfant. Il représente la nouveauté pour ses petits; il sent différemment de maman, il pique, il parle autrement et a un style d’interaction unique, plus aventureux.

C’est lui qui lance avec confiance l’enfant dans les airs par exemple. C’est lui qui l’incite à explorer son environnement. C’est encore le père qui consolide l’identité sexuelle du garçon et de la fille et qui contribue au développement de l’estime de soi, si précieuse pour la suite des choses. Un père vraiment engagé auprès de son enfant contribuera à développer un adulte avec des attitudes moins stéréotypées.

Son absence représente toujours un facteur de risque pour les enfants. Ces derniers y réagiront différemment et à des moments distincts de leur existence, tôt chez le garçon et beaucoup plus tard chez la fille.

Le départ d’un père pour cause de divorce ou d’incarcération aura des répercussions sur les résultats scolaires, surtout des garçons.

L’absence d’un père aura aussi une incidence sur les compétences sociales et sur le contrôle des pulsions agressives. Bref, un père sert à quelque chose au-delà de fournir le gîte et le couvert.

 

Loin du trouble

 

Pour en revenir à la condition masculine, M. Bellemare remarque que les hommes en général sont actuellement en situation de retrait, et ce, dans plusieurs domaines de leur vie: travail, vie amoureuse, paternité, etc.

« Les hommes s’éloignent des troubles en relations humaines. Ils ne veulent pas « s’astiner » avec les femmes. Et cet éloignement en dit beaucoup sur l’état de la condition masculine actuellement. Dans le contexte de la paternité, c’est pareil, poursuit-il. Les gars ne cherchent pas le trouble. Ils ne savent plus quoi enseigner à leur garçon. Ce qui fait qu’il y a un impact. Il n’y a plus de modèles d’homme. »

M. Bellemare estime aussi qu’on a maintenant dépassé le stade des hommes roses qui, de toutes façons, ne plaisent pas vraiment aux femmes. Les hommes seraient actuellement sans repères, et peineraient à combler un vide d’où l’important malaise qu’on constate actuellement… et l’émergence du discours sur la masculinité.

 

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