Boris Cyrulnik : « destigmatiser » les enfants soldats

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et membre du comité de parrainage de l’Unicef France.

Pour aider les anciens enfants soldats à reprendre pied, le neuropsychiatre recommande un discours communautaire constructif, quitte à passer dans un premier temps par le déni des actes de guerre commis par l’enfant.

Quand on interroge Boris Cyrulnik sur les traumatismes propres à la guerre chez l’enfant, et sur les mécanismes pour s’en sortir, le neuropsychiatre précise d’emblée : « Il faut distinguer le trauma, qui est le coup subi par l’enfant dans le réel, du traumatisme, qui est la représentation qu’il se fait du coup, dans son esprit. Cette représentation dépend de lui mais aussi du discours de ses proches, du discours de la culture. Or on peut agir sur l’alentour. On peut faire comprendre à l’enfant qu’il lui est possible de récupérer ».

C’est ce travail qui déterminera si l’enfant prendra le chemin de la résilience ou bien si au contraire il s’engagera sur la voie du désespoir, de la violence, etc.

« Certaines cultures empêchent ou facilitent la résilience, poursuit Boris Cyrulnik. La cellule familiale européenne, comme celle dans laquelle ont grandi les enfants qui sortaient de la 2e guerre mondiale, est une prison affective où l’enfant n’a qu’une personne à aimer, en général sa mère. A l’inverse, dans certains villages du Nigeria, l’enfant profite d’une structure en étoile : les adultes se relaient autour de l’enfant blessé par la vie ».

Boris Cyrulnik remarque qu’on a beaucoup réfléchi sur l’enfant en lui-même mais trop négligé jusqu’à présent la réflexion sur le contexte, sur l’environnement dans lequel l’enfant évolue. Cette idée rejoint pourtant le souci actuel des programmes Unicef qui, eux aussi, accordent de plus en plus d’importance à la communauté dans la réhabilitation des anciens enfants soldats. Une simple formation professionnelle, individualisée, n’est plus considérée comme suffisante.

La majorité des enfants peut s’en sortir

« Je veux insister sur deux idées maîtresses, souligne Boris Cyrulnik : l’affection, qui signifie la banalité de la résilience, le fait que la grande majorité des enfants a vocation à s’en sortir. Ensuite le récit : la manière de parler à l’enfant, de l’amener à se représenter son trauma ».

Le neuropsychiatre explicite : « Je recommande d’agir comme s’il ne s’était rien passé. Personne n’est dupe, bien sûr. Mais c’est le moyen d’aider l’enfant à ne pas être réduit à une étiquette. Autrement il aura tendance à penser « Désormais, je ne peux être que mercenaire », ou, pour une fille, « Je ne peux être que prostituée ». D’ailleurs je n’aime pas parler d’ « enfant soldat ». Je préfère dire « enfant blessé ». Dédramatiser : non. Déstigmatiser : oui. Rien n’est plus terrible pour un ex enfant soldat que d’être traité de monstre, ou encore – j’ai rencontré le cas – d’entendre devant lui un adulte déclarer « comment voulez-vous qu’il s’en sorte ? », y compris de la part des éducateurs sur qui il a besoin de s’appuyer ».

Boris Cyrulnik prend l’exemple de la Colombie. « Certains enfants des rues récupérés par les FARC sont heureux : en prenant les armes, ils ont trouvé un groupe. Jusqu’au jour où on leur demande d’aller se faire sauter avec un pain de plastic au jockey club de Bogota ».

Heureux ou malheureux, tous sont en danger. Pour les tirer de l’impasse, Boris Cyrulnik, encore une fois, met en garde contre la brutalité psychologique et cite en exemple la solution retenue par certains pays d’Amérique latine : « Il existe là-bas des espaces, qui n’ont pas les apparences d’une institution, où l’enfant peut venir librement, où il trouve de la nourriture, un lit pour se reposer pour la nuit. Il peut partir le matin, mais il y a un piège : un guitariste arrive ! l’enfant est incité en douceur à rester et à parler ».

Le neuropsychiatre n’est pourtant pas un apôtre de la catharsis : « L’intervention psychologique précoce, j’en suis revenu. Il s’agit d’abord de reconstruire un alentour affectif et éducatif pour que l’enfant reprenne un type de développement, avec, dans la mémoire, ce qu’il ne peut pas encore dire et qu’il dira peut-être plus tard ».

Boris Cyrulnik va jusqu’à accepter le déni, à titre provisoire : « Ne pas parler tout de suite, exactement comme le plâtre empêche de faire un mouvement le temps que la fracture guérisse ».

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