Soigner et prévenir les blessures de l’enfance

Entretien avec Alice Miller paru dans CULTURES EN MOUVEMENT No 43

Même en recul, les violences à enfants persistent. Comment comprendre cet entêtement à banaliser les effets à court et à long terme des »corrections » physiques ? Nous nous défendons de nos propres souffrances en soutenant l’inocuïté de telles conduites. Des témoins peuvent permettre de libérer une parole et de renouer avec ces souffrances pour les dépasser. Pour que la violence régresse vraiment, ce déni individuel et collectif doit reculer.
D’abord psychanalyste, puis psychothérapeute, Alice Miller a centré sa réflexion et son action sur la lutte contre les mauvais traitements infligés aux enfants « pour leur bien ». Elle dénonce depuis longtemps la pédagogie noire qui a amené aux pires catastrophes de l’histoire. Elle multiplie les démarches à l’égard des pouvoirs publics, des autorités morales comme des acteurs de l’éducation pour hâter une telle prise de conscience. Si elle demeure convaincue que les blocages se situent au niveau d’une méconnaissance des traumas, elle invite chacun à prévenir ces blessures de l’enfance en restant « Libres de savoir », titre de son dernier ouvrage.

Votre pratique de psychothérapeute, vos ouvrages expriment une volonté constante : mettre un terme aux violences aux enfants. En quoi cela est-il lié à votre propre histoire ?

Ma démarche est sans doute liée à ma propre éducation. Ma mère était fière de ses grandes capacités pédagogiques et des résultats fabuleux qu’elle avait obtenus avec moi. Elle m’a dit plus tard qu’elle n’avait du me corriger que pendant les premiers mois et que j’avais vite appris à obéir. Après, seul son regard suffisait pour que j’abandonne ma volonté et mon plaisir. Aujourd’hui, je sais quel prix il m’a fallu payer pour ce que l’on aime appeler aujourd’hui « la résilience ».

Des émotions de rage refoulées

Comment et à la suite de quelles expériences, de quelles recherches, êtes-vous devenu psychothérapeute ?

J’ai fait des études de philosophie en cherchant toujours les « sources du mal ». J’ai ensuite entrepris à Zürich une formation psychanalytique freudienne, il y a déjà quarante ans, alors que la recherche de ma propre histoire avait commencé. Pendant vingt ans j’ai travaillé comme psychanalyste et j’ai constaté de plus en plus clairement que tous mes patients idéalisaient leurs parents alors qu’ils me racontaient des traumatismes terribles qu’ils avaient subi. Ils se sont souvenus de faits mais sans pouvoir ressentir la moindre révolte. Leurs émotions de douleur et de rage étaient profondément refoulées. J’ai trouvé le même phénomène chez moi. J’ai commencé à écrire, et avec chaque livre, j’ai mieux compris les mécanismes du refoulement dans la société et leur source dans la petite enfance.

Dans vos ouvrages « C’est pour ton bien » et « L’enfant sous terreur », vous avez d’abord défini une « pédagogie noire » subie notamment par les dictateurs les plus sanglants du XX° siècle comme Hitler ou Staline. Pouvez-vous préciser cette notion et ses causes ?

La pédagogie noire a pour but l’obéissance à tout prix, y compris l’aveuglement pour toute la vie. Je l’ai trouvé d’abord chez ma mère qui a cherché à « briser ma volonté » (selon ses propres mots) à chaque occasion. Devenue psychanalyste et en écoutant mes patients, j’ai compris pourquoi je n’avais pas de souvenirs d’avoir été battue. Je me suis plongée dans la lecture des pédagogues allemands très populaires au début du dernier siècle. C’est dans ces textes que j’ai fait mes découvertes. Ils ont écrit avec beaucoup de persévérance qu’il fallait commencer avec l’application de « tapes » très tôt, dès les premiers jours pour que les résultats soient efficaces pour toute la vie. J’ai compris l’importance de cette information quand j’ai commencé mes recherches sur les enfances de dictateurs. Sans exception, ils ont été violemment battus dès leur plus jeune âge et plus tard, arrivés au pouvoir, ils se sont vengés sur des boucs émissaires innocents.

Des témoins pour aider et prévenir

Vous avez développé dans « La connaissance interdite », le rôle d’un « témoin secourable » qui pourrait en rencontrant l’enfant réduire l’effet des violences…

Il est intéressant que dans les enfances de tous ces dictateurs, comme aussi dans ceux des criminels en série, on ne trouve pas de personnes que j’appelle « les témoins secourables » Il s’agit de personnes que presque chacun de nous connaît. Quelqu’un qui nous a aimé, qui nous a donné un peu de chaleur, un peu de confiance en nous. Grâce à la présence d’une telle personne (même très passagère), nous pouvions développer l’espoir de trouver l’amour dans notre vie. Mais si une telle personne ne partage jamais la vie de l’enfant en le réconfortant, celui-ci ne connaîtra que la violence. Il la glorifiera et la perpétuera.

Quand au « témoin éclairé », il pourrait accompagner l’adulte, victime dans son enfance. S’agirait-il d’une prévention secondaire des conséquences plus ou moins durables des violences ?

Oui, on peut le voir de cette façon.

Quand vous analysez les causes des mauvais traitements, vous insistez sur la répétition : les parents eux-mêmes victimes se défendraient de leur vécu en adoptant la conviction que les enfants « méritent » des corrections…

Oui, les parents se défendent contre la douleur refoulée, la douleur supprimée dans leur enfance. C’est pourquoi ils ne voient pas la peur dans les yeux des enfants qu’ils battent. S’ils la voyaient, leur propre douleur pourrait se réveiller, leur propre impuissance du temps où ils étaient gravement humiliés pourrait revivre. Ils gardent alors leur « pouvoir » et « corrigent » l’enfant. Beaucoup de parents ne veulent pas faire mal à l’enfant, ils souffrent aussi, mais leur main « leur échappe ». C’est la mémoire corporelle et émotionnelle, par définition non contrôlée par l’esprit, qui dirige la main. Même en face d’un bébé la vieille rage jadis supprimée peut se réveiller et tout à coup on est en train de se défendre contre l’impuissance de sa propre enfance en « corrigeant » le petit bébé qui n’est peut-être que le bouc émissaire de son grand-père .

Nécessité d’une loi ?

Vous vous étonnez du peu d’actions concrètes que pourraient engager des instances « morales » comme les églises en faveur de la condamnation explicite de ces violences. Mais globalement, le rejet de la maltraitance n’a-t-il pas progressé ?

Oui, le rejet de la maltraitance a progressé. Mais la violence éducative n’est pas encore regardée comme une maltraitance. Parce que presque tout le monde en est atteint et la grande majorité nie la souffrance de l’enfant battu « pour son bien ». On nie alors les conséquences graves. On parle d’une correction qui nous a fait du bien, nous a rendu forts, etc. 90% de la population mondiale partagent ce point de vue, cette mentalité fatale. Aujourd’hui, je ne connais personne qui dirait qu’il faut maltraiter les enfants. Mais pourtant on me dit presque partout que la fessée est nécessaire et efficace. C’est pourquoi j’insiste sur ce sujet. Je pense que la société ne pourra se libérer de cette tradition destructrice qu’avec une loi qui interdirait les coups et la fessée. A part la loi, un mot de l’Eglise, une seule phrase du Pape qui affirmerait clairement le danger de la violence éducative pourrait changer la mentalité des chrétiens. Malheureusement, toutes mes démarches pour faire passer au Saint Père les informations les plus récentes sur ce sujet ont échoué. J’ai envoyé les résultats de recherches en neurobiologie qui ont constaté des lésions dans les cerveaux des enfants battus. J’ai essayé d’expliquer que personne ne peut apprendre de bons messages dans un état de peur et qu’un enfant battu n’apprend qu’à battre à son tour. J’ai envoyé plusieurs lettres. Mais l’entourage a tout fait pour ne pas laisser passer ces lettres au Pape. Pour moi, l’Eglise continue consciemment à refuser sa miséricorde aux plus petits et aux plus impuissants, les enfants.

Vous développez dans votre dernier livre « Libres de savoir » l’importance du déni de la souffrance de l’enfant et la nécessité d’une libération de la parole. S’agit-il essentiellement pour chacun d’accéder aux douleurs de sa propre enfance ?

En tout cas il s’agit des personnes qui en souffrent et qui veulent s’en libérer. Bien sûr, beaucoup de personnes ne veulent pas entamer cette démarche douloureuse, surtout s’ils arrivent à se débrouiller en faisant souffrir les autres. Mais il est possible aussi qu’il leur arrive un moment où ils se posent enfin la question : pourquoi suis-je poussé à faire des choses que je ne veux pas faire ? C’est le moment où la démarche vers l’enfance peut apporter la réponse et la libération d’une compulsion à répéter une histoire qu’on ne connaît pas. Souvent, le corps est seul à la connaître. Si on en prend conscience, on peut trouver qu’aujourd’hui, devenu adulte, on a d’autres options plus saines que le refoulement. Pour l’enfant il n’y avait que le refoulement, c’était le seul mécanisme de survie dans une situation insupportable. L’adulte, par contre, peut prendre connaissance, la connaissance de ce que son corps a su de toute façon depuis toujours. C’est là, que les symptômes de maladies d’apparence somatique peuvent disparaître. Leur but premier était de raconter la vérité refoulée.

Vous dégagez un « cycle infernal de la violence et de l’ignorance » qui mène du déni, à la cécité émotionnelle, au blocage de la pensée et à la conservation par le corps de la mémoire des traumas subis. Pouvez-vous préciser ces notions ?

J’explique ce mécanisme dans la préface à mon livre Libres de savoir sur deux pages. Je préfère ne pas raccourcir ce résumé encore plus parce qu’il risque devenir incompréhensible.

Guérir

Vous critiquez certaines conceptions freudiennes (comme l’instinct de mort ou l’importance du fantasme au détriment du trauma réel). Mais pour l’essentiel n’êtes-vous pas proche d’auteurs comme Fréderic Leboyer ou Winnicott qui insistent sur une « naissance sans violence » ou sur le soutien (holding) à apporter au bébé ?

Bien sûr, Leboyer est pour moi la grande lumière du centenaire passé dont l’importance n’est pas encore suffisamment reconnue. Leboyer nous a montré le nouveau-né aceuilli sans violence souriant et innocent. Quant à Winnicott, j’ais beaucoup de sympathie pour sa personne, sa créativité et son intuition. Mais je fais des réserves concernant sa dépendance des concepts psychanalytiques qui ont malheureusement limité sa liberté. Dans mon livre Libres de savoir j’explique les raisons de mes réserves à partir de l’exemple de l’analyse qu’il a offert à Harry Guntrip, lui-même analyste connu.

Vous soulignez votre accord de fond avec les recherches de J. Bowlby sur l’attachement ou de Daniel Stern quant au rôle de la mère, au « bon lien » primitif…

Oui, je suis d’accord avec Daniel Stern dont les travaux sur la première enfance sont à mon avis très éclairants mais il me semble encore plutôt ignorés par la psychanalyse d’aujourd’hui.

Dans votre dernier ouvrage, vous citez de nombreux cas où le sujet arrive à « se libérer » des souffrances vécues. Vous insistez sur une libération de la parole et ses effets bénéfiques à long terme. Pourriez-vous décrire les principales phases du processus de guérison ?

Chaque histoire est différente. Mais il me semble indispensable pour chacun d’avoir un témoin éclairé pour pouvoir supporter les émotions refoulées dans l’enfance. Ces émotions cachent les clés de la guérison. L’enfant ne pouvait pas les vivre sans une bonne communication avec la mère ou son substitut et il devait alors les réprimer. Mais les informations de ces émotions sont restés enregistrées dans le cerveau de la personne et peuvent la pousser vers des actes destructeurs. Si le thérapeute est un témoin éclairé, s’il ne nie pas l’importance des traumatismes de l’enfance, s’il ne obscurcit pas la réflexion du sujet à l’aide de théories, la personne souffrante peut pas à pas retrouver son histoire. Avec cette découverte, grâce à la présence du témoin éclairé, elle peut vivre sa vérité que l’enfant ne pouvait pas atteindre dans sa solitude. Je préfère parler des conditions indispensables de la guérison que des phases parce qu’il ne s’agit pas de phases strictement chronologiques. Ces conditions sont : – sortir du déni en découvrant son histoire réelle, – exprimer et évacuer les émotions et les projections dans la présence quotidienne qui déclenche le passé, – réparer les manques par l’intégration de la sécurité dans la relation avec le témoin éclairé (thérapeute), – se materner soi-même (assurer la sécurité et l’autonomie). Pour que la guérison soit possible, le cerveau doit enfin admettre la vérité. Elle était signalée toute la vie par des symptômes du corps, les problèmes relationnels au quotidien, les dépendances, mais elle ne pouvait pas être supportée par la conscience sans l’assistance du témoin éclairé.

Le déni d’une société

Votre combat pour une éducation sans violence est aussi une action pour transformer la société. Pensez-vous que le changement d’attitude des éducateurs puissent avoir un effet d’une telle ampleur ?

C’est une bonne question. On organise de nombreuses discussions sur les causes de la violence à l’école partout dans le monde, alors que les causes sont bien connues. Mais totalement ignorées. On veut combattre la violence des élèves par des caméras vidéo. Et en même temps, on persiste à ignorer le fait que les enfants aient appris à battre le plus faible par leurs propres parents. Quand je parle dans des interviews aux médias de la nécessité d’une loi contre les châtiments corporels, on me dit toujours : « Mais l’éducation de l’enfant n’est-elle pas une affaire privée ? Comment peut-on demander au gouvernement de se mêler des affaires d’une famille ? ». On refuse sérieusement de savoir où se trouvent les nids et les racines de la violence et on prétend quand même vouloir la comprendre. Mais comment le faire si on s’interdit d’ouvrir les yeux sur l’évidence ? C’est vraiment inquiétant. Les conférences et les discussions ne seraient plus nécessaires sauf si on préfère rester dans le déni. J’ai une fois écrit une courte lettre à Mme Ségolène Royal en lui parlant de la nouvelle loi en Allemagne, interdisant la violence éducative aux parents. Dans la réponse de son secrétariat on m’a remercié pour ma lettre « sur l’éducation parentale » en évitant le mot « violence ». C’est la peur des propres parents qui parle à travers ce genres de réponses. Elles évitent très soigneusement de toucher l’essentiel.

La prévention ne passerait-elle pas d’abord par l’accompagnement et l’écoute des mères qui vont avoir un premier enfant ?

Exactement. Je pense qu’il y a un espoir dans l’accompagnement des mères qui attendent le premier enfant. Mais pour bien les assister, il faut abandonner la pédagogie noire que nous avons apprise par nos parents, notamment les leçons sur la « bonne fessée ».

Comment faire pour que le maximum de professionnels deviennent des « témoins éclairés » ?

Je ne sais pas. Sans savoir ce qui s’est passé dans notre propre histoire, nous restons plutôt aveugle sur le plan émotionnel et avec une forte tendance à banaliser l’importance des traumatismes de l’enfance, en considérant par exemple la violence éducative comme une « correction nécessaire ». Nous avons tendance également à éviter ce problème et à nous consoler avec la résilience innée de l’être humain. Les partisans de cette idée ne cessent pas de répéter : « Nous tous avons subis les claques et sommes pourtant devenus quelqu’un ». J’aimerais ajouter : pas seulement quelqu’un. Comme je l’ai dit précédemment, les dictateurs les plus connus qui ont été maltraités au cours de leur enfance (Hitler, Staline, Mao, Franco, Napoléon et d’autres) sont devenus malgré les humiliations subies des hommes « fameux et puissants ». Ils étaient sans doute « résilients ». Mais combien d’êtres humains devaient payer de leur vie pour qu’un enfant humilié puisse devenir résiliant grâce à la vengeance ! La notion de « résilience » risque d’occulter cette réalité. D’occulter aussi la réalité des gens qui, comme moi, ne sont pas devenus de dangereux destructeurs mais ont payé très cher avec leur santé pour leur soumission à la violence éducative. Beaucoup d’entre eux font payer leurs enfants et la société en plus, en affirmant toujours l’idée de punition corporelle. C’est pour quoi je trouve la notion de « résilience » très problématique. La même cécité se laisse observer dans la lutte contre le terrorisme. Le terroriste essaie de renverser par la vengeance vers des boucs émissaires le fait d’avoir été humilié depuis sa petite enfance. Les boucs émissaires représentent pour lui symboliquement les parents tout puissants. Personne ne doute qu’avec les horribles attentats en Amérique on veuille humilier les Américains. On sait bien que les Américains ont gravement humilié l’Irak, il y a 10 ans. Mais personne ne se pose la question de l’origine de ce besoin d’humilier l’autre pour se sentir bien et mériter le respect. On a vu à la télévision des enfants palestiniens dansant de joie après les évènements tragiques à New York. A mon avis, ce sont des enfants qui vivent déjà longtemps dans l’espoir de la vengeance. Bien sur, qu’ils soient endoctrinés par leur entourage, mais un enfant qui n’a jamais été battu et humilié ne dansera pas de joie face à la mort. Ce sont les propres expériences d’humiliation qui tuent leur capacité de compassion, d’empathie, de sensation de douleur et de tendresse. Or, sans ces émotions leur vie est devenue vide et ils peuvent facilement la rejeter plus tard en se lançant dans des actions similaires et en tuant des milliers de gens. Dans mon dernier livre, je propose à mes lecteurs de se rendre compte que Jésus qui était considéré comme l’enfant de Dieu et qui a sacrifié sa vie pour les autres, avait été respecté, aimé et jamais été battu étant enfant. Voici, quelle résultat a obtenu une éducation sans violence! J’espère qu’avec ce qui s’est passé à New York, le moment est arrivé où il est devenu claire que la vengeance n’est pas une solution. Elle aggrave l’humiliation avec toutes ses conséquences. Il ne nous reste simplement à apprendre une forme de communication basée sur le respect de l’autre. Malheureusement, nous résistons à regarder les conclusions les plus évidentes. On nous a appris très tôt que les fessées reçues étaient « administrées » pour notre bien. Nous l’avons cru parce que nous avons aimé notre maman et qu’alors nous avons cru tout ce qu’elle nous disait. Et nous répétons dans notre vie, fidèles à notre maman, que la fessée n’est pas nocive et qu’elle est même efficace. Il n’est pas facile de renoncer à cette fidélité. Mais cela est possible. Certains d’entre nous l’ont déjà fait. En tout cas, nos enfants ont le droit de nous demander de le faire. Pour leur bien.

Bibliographie :

  • C’est pour ton bien, Aubier, 1984.
  • L’Enfant sous terreur, Aubier, 1986.
  • La Connaissance interdite, Aubier, 1990.
  • La Souffrance muette de l’enfant, Aubier, 1990.
  • Abattre le mur du silence, Aubier, 1991.
  • L’Avenir du drame de l’enfant doué, PUF, 1996.
  • Chemins de vie, Flammarion, 1998.
  • Libres de savoir, Flammarion, 2001.

« Il faut reconnaître l’enfant comme victime. »

Cameroun: Suzanne Iko’o : « Il faut reconnaître l’enfant comme victime. »

 

Propos Recueillis Par D.e

Psychologue, elle évoque les causes de la pédophilie et parle de son traitement.

Quelle sont les causes de la pédophilie?

Généralement, c’est un mauvais rapport à soi-même. Le plus souvent, ce sont des personnes qui ont été victimes de pédophilie dans leur enfance. Elles n’ont pas eu d’amour et ont déformé le lien amoureux.

C’est quoi la pédophilie?

C’est une perversion sexuelle, c’est pratiquer un acte sexuel sur un enfant. C’est repréhensible, parce que l’adulte n’a pas à imposer sa sexualité à un enfant. Ce qui est malsain, car les enfants ne doivent pas rentrer dans ce débat-là. Tout ce qui a trait à la sexualité ne doit pas rentrer dans le discours d’un enfant. Un enfant va vers un adulte pour être rassuré, pour avoir de l’affection. Il n’y a pas dans cette démarche de sensualité qui demande un acte sexuel. La pédophilie, qu’elle soit volontaire ou pas, est repréhensible. On parlera peut-être de ces jeunes filles qui, pour des raisons financiaires vont vers les adultes. Ça n’exclut pas le fait qu’elles soient mineures et que cet acte soit vu comme de la pédophilie.

Un pédophilie est-il un malade mental?

La pédophilie n’est pas, en tant que telle, une maladie mentale. En pédophilie, c’est la perversion sexuelle qui constitue la maladie. Le pédophile est victime de pulsions qui le poussent vers les enfants. Ces pulsions sont nourries par un regard, une forme ou autre chose. Tenez, par exemple, on peut se demander ce qu’un nourrisson a d’attrayant. Le pédophile, non. C’est ça toute la manifestation de cette maladie. Le pédophile va même jusqu’à traquer sa proie. Ce sont des personnes qui ont des vies bien organisées, avec des femmes et des enfants qui peuvent même avoir le même âge que leurs victimes. Malgré tout cela, le pédophile dissimule son mal et, dans la semaine, il s’arrange à avoir des relations sexuelles avec des enfants pour se calmer, se libérer.

On parle également de sorcellerie....

Non, ce n’est pas de la sorcellerie. Ce sont juste des pervers sexuels, même si, à ceux-là, sont venus se greffer les adeptes de l’ésotérisme. Ils ont souvent des demandes auxquelles ils doivent satisfaire dans leurs cercles et on retrouve donc certains qui doivent par exemple violer des enfants, ou tout simplement avoir des relations sexuelles avec des personnes plus jeunes. Malgré cela, il faut retenir qu’à la base, les pédophiles sont des malades qui ont du mal à résister à leurs pulsions.

Est-ce qu’on peut soigner les pédophiles?

Oui, on peut les soigner. Le drame est que dans la plupart des cas, c’est une cure à vie, car elle marche quand ils sont vraiment suivis et dès qu’on relâche, ils peuvent facilement retomber. Il y a des gens qui ont pratiqué la castration mais, je ne vais pas aller jusqu’à cet extrême. C’est dans le cas de pédophiles récurrents. On se souvient qu’en Belgique, concernant l’affaire du pédophile Marc Dutroux, la polémique concernant la castration des délinquants sexuels est revenue au premier plan dans les discussions entre psychologues spécialisés dans le traitement de ces personnes. Le drame c’est qu’ils doivent être suivis toute leur vie, parce qu’ils ont beau se le promettre, ils ont du mal à contenir leurs pulsions. Ils se calment lorsqu’il n’y a pas de proie aux alentours et dès que l’occasion se présente, ils recommencent généralement.

Comment suivre un enfant victime de cet acte pour éviter que plus tard, il ne se transforme en bourreau lui aussi?

Pour soigner un enfant, en dehors des actes médicaux généraux qui peuvent être opérés, il faut le reconnaître comme victime. Ne pas taire la chose et la transformer en tabou. Or c’est ce qui, malheureusement, est souvent vécu dans les familles, parce qu’il ne faut pas faire du mal à un tel, il faut protéger l’enfant des regards malveillants car, le pédophile traque dans son périmètre de vie. Cette attitude est d’autant plus dangereuse pour l’enfant va développer une culpabilité. Il va se dire que si ça lui est arrivé, c’est parce qu’il l’a cherché. D’autre part, si on ne le reconnaît pas comme victime, il va être frustré et c’est un potentiel pédophile qui est formé. Il faut en parler, déculpabiliser l’enfant et absolument le reconnaître comme victime. Ce qui passe par des plaintes qui sont portées pour que la justice face son travail et que la vérité lui soit rendue.

Les nouveaux Dolto

par Marie Huret

Treize ans après la mort de la grande clinicienne, une autre génération de psy secoue l’héritage. Préférant le terrain aux projecteurs, ces innovateurs tentent, chacun à sa façon, d’aider les enfants à retrouver leur équilibre

Nordine s’agite sur sa chaise: «Il arrive quand, Rufo?» Cela fait maintenant une heure que le garçon de 11 ans, polo rouge et Nike aux pieds, se coltine les Pokémon à la télévision, dans une salle d’attente de l’hôpital Sainte-Marguerite, à Marseille. Ce mercredi, il vient consulter l’homme dont sa mère lui parle depuis des mois, le seul médecin capable, promet-elle, de guérir la dépression qui le ronge: Marcel Rufo, 56 ans, carrure d’athlète et accent tout droit sorti des films de Pagnol. La nouvelle idole des jeunes n’est plus rappeur, lofteur ou footballeur. C’est un psy.

 

Ce matin-là, il faut le voir serrer les mains de ses petits patients, lâcher un «C’est dégueulasse» à Manon, 7 ans, qui découpe ses pyjamas au ciseau; «Fais pas le couillon» à Christopher, un petit agité de 6 ans. Il est vif, drôle, inventif. Comme un enfant. «Pour être un bon pédopsychiatre, il faut garder une névrose infantile active», confirme Marcel Rufo. De plateaux de télé en best-seller – son livre Œdipe toi-même! (Anne Carrière) vient de dépasser les 130 000 exemplaires – ce chef de service s’est imposé comme l’un des meilleurs spécialistes de l’enfance et de l’adolescence. On traverse le pays pour le voir et, déjà, on murmure que c’est le Dolto de Marseille. «Un Dolto tout doux», nuance-t-il.

 

Marcel Rufo
Chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Sainte-Marguerite, à Marseille

Il ouvre son cahier d’écolier: «Ecoutez, si c’est pas formidable!» Il lit: «Mon père fait des trottoirs cassés, ma mère est vendeuse de cadeaux, j’ai des grands-parents et des petits-parents…» Rufo, trente ans de métier, aime «partir à l’aventure des mots avec les minots». Son sang latin ne fait qu’un tour quand il entend la célèbre rengaine: tout se joue avant 6 ans. «Tout se rejoue toujours, dit-il. Les enfants ont une deuxième, voire une troisième chance.» La figure montante des pédopsychiatres ajoute: «Il faut quinze ans pour être un bon pédopsychiatre, ce sont les patients qui nous forment.»
Un vent de rébellion souffle, ces temps-ci, sur le pays de la «doltomania». Le complexe du homard, c’est terminé: libérés, sûrs d’eux, les jeunes pédopsychiatres sortent de leur carapace. Ils ne veulent plus, clament-ils, jouer les clones de la diva du divan. Treize ans après la disparition de Françoise Dolto, la plus originale et la plus admirée des psychanalystes d’enfants, une nouvelle vague de magiciens de l’éducation, pédiatres, psychiatres, psychanalystes, bouleversent à leur tour le monde de la petite enfance. «Jamais nous n’avons fait autant de découvertes psychopédagogiques, remarque Danielle Rapoport, psychologue d’enfants à l’hôpital Trousseau, à Paris. Jamais nous n’avons bénéficié d’un tel luxe de connaissances. On vit une période absolument passionnante.»

 

Partout en France, à Roubaix, Paris, Marseille, Bobigny, des psy exceptionnels tentent de soigner différemment les enfants. Ils s’appellent Bernard Golse, Daniel Marcelli, Maurice Titran, Marie-Rose Moro… Ils font du Golse, du Marcelli, du Titran, du Moro. Du perso, pas du Dolto. Ils ne cherchent pas à savoir ce que la géniale clinicienne aurait dit, fait, pensé – ce qui ne les empêche pas de l’admirer. Qui sont ces nouveaux médecins de la souffrance familiale? Leurs pratiques ont-elles changé depuis Dolto? Rendent-ils nos enfants plus libres, plus forts, plus heureux? L’Express est allé à la rencontre de ces hommes et de ces femmes, parce qu’ils incarnent par leur charisme, leur qualité d’écoute et l’originalité de leurs positions la relève de la psychiatrie infantile française. Parce qu’ils accomplissent un travail remarquable. Parce que ce sont eux, les Dolto de demain.

 

Maurice Titran
Pédiatre à Roubaix

Assis à côté d’un ours en peluche, l’homme à la tignasse blanche raconte qu’il fait «le plus beau métier du monde». Ce médecin de 58 ans, surnommé «le rebelle» par ses confrères, a bouleversé, en France, la manière de travailler avec les petits qui voient mal, entendent mal, marchent mal… Pour eux, il invente le fameux «diagnostic guidance», une alliance thérapeutique visant à resserrer les liens entre parents, enfants et professionnels. L’ancien interne des hôpitaux de Roubaix travaille surtout avec des familles en détresse. «Je côtoie 45 nationalités, dit-il. Je fais le tour du monde chaque matin. C’est trépidant de s’intéresser aux destins des enfants et aux histoires de leurs parents.»
«L’héritage Dolto? Je m’en tape! lance Antoine Guedeney, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Bichat, à Paris. Elle disait que les bébés comprennent le sens de chaque mot, on sait aujourd’hui que c’est faux.» Pressés de quitter les jupes de leur mère à tous, cette bande d’affranchis en blouse blanche n’hésite plus à déboulonner le hit des grands principes éducatifs: non, il ne faut pas tout dire aux enfants; non, tout ne se joue pas dans la petite enfance; non, les parents ne sont pas forcément responsables de la destinée de leur progéniture. Dolto ne voulait pas qu’on l’imite, elle est servie. «Il a fallu du temps aux héritiers pour régler leur deuil avec Dolto, pour comprendre qu’il y avait de nouvelles choses à faire grâce à ses trouvailles, explique la psychanalyste Sylviane Giampino. Nous pouvons aujourd’hui parler différemment du divorce, de la place du père, des mères qui travaillent, etc.» Pour la première fois, les psy osent à nouveau monter sur le devant de la scène.

 

La première fois depuis vingt-cinq ans. En 1975, la France entière est scotchée à France-Inter pour écouter une voix, directe et chaleureuse, prôner une relation parents-enfant où l’on cause. Celle qui allait devenir la grand-mère idéale de plusieurs générations, celle qui se rêvait médecin de l’éducation, Françoise Dolto, fonde un art inédit: celui de parler-vrai aux enfants. Et fait découvrir l’enfance aux Français: le bébé est une personne, avance-t-elle. «C’était un progrès énorme à une époque où on voyait le bébé comme un simple tube digestif», se souvient la psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval. De paquet de chair bien-aimé, il devient sujet de langage et se voit même doté d’une vie sexuelle! «Grâce à Dolto, une génération d’analystes a appris à parler aux bébés et à interpréter les dessins d’enfants, raconte Gérard Guillerault, psychanalyste. En quelques années, la révolution s’est propagée à tous les domaines, la santé, la justice, les crèches. Il y a un avant et un après Dolto.» Quelle directrice de halte-garderie ose arracher son doudou à un enfant apeuré? Quel père, quelle mère ignore aujourd’hui que le bébé a une vie intra-utérine, que tout se joue avant 6 ans et qu’il n’y a pas de mauvaise mère?

 

Coincé dans les embouteillages par une belle journée du printemps 1980, à Roubaix, le pédiatre Maurice Titran n’en croit pas ses oreilles quand il tombe par hasard sur Inter. «J’ai été sidéré, puis passionné par la manière dont Dolto écoutait les parents, raconte-t-il. Jamais il n’y avait de culpabilisation, toujours une explication arrivait au bon moment. Elle a changé mon regard.» Aujourd’hui, si le prénom du bébé est inscrit à côté de celui de sa mère, sur les portes des chambres de la maternité de Roubaix, c’est grâce à cet homme brillant et plein d’humour, qui a bouleversé le monde médical par sa manière de soigner les bébés. Il est l’un des premiers à entrer dans le clan des «nouveaux Dolto».

 

«Au début des années 70, l’urgence était de sauver la vie de l’enfant, dit-il. On lui balançait encore de l’eau bénite pour le protéger. Ses états d’âme, on n’en avait rien à faire!» C’est l’époque où l’on pense que le nouveau-né n’a ni opinion, ni émotion, ni souvenir. L’époque où on le sépare de sa mère après l’accouchement, où l’on considère qu’un bébé qui ne se débat pas ne souffre pas. Très vite, Maurice Titran décide de s’occuper des petits pour lesquels on imagine le pédiatre impuissant – les bébés sourds, aveugles, trisomiques, etc. Il rencontre des parents effondrés, écrasés de honte, révoltés par la manière dont on leur a annoncé le handicap de leur enfant. «La douleur qu’on leur inflige pendant la révélation peut tuer les capacités de chacun, dit-il. Si on croit en l’enfant, si on le regarde avec amour, on atténue son handicap.» Ce pédiatre réputé travaille avec des familles touchées par le chômage, l’alcoolisme, la pauvreté, au centre d’action médico- sociale précoce de Roubaix. «Ici, je me sens vivre», dit-il.

 

Le nouveau Dolto n’est jamais là où on l’attend. On l’imaginait confortablement assis dans un cabinet feutré – divan, tapis et bibliothèque – affairé à jouer les gourous à la télé ou concentré sur une boule de pâte à modeler. Tout faux. La raison d’être du psy du IIIe millénaire, c’est le terrain. Plus baroudeurs que médiatiques, plus pragmatiques que théoriciens, ces psy sans divan, aux manches retroussées, soignent les enfants de la France entière, ceux des banlieues, des crèches, des villages. «Nous sommes des gens de l’ombre, explique Bernard Golse, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker, à Paris. On se méfie formidablement des maîtres à penser, des Lacan, Dolto, qui furent trop idolâtrés. Leurs querelles de clocher nous ont fait trop de mal. On préfère se situer ailleurs.»

 

Leur échappatoire, c’est un cabinet rempli de jouets, un service de pédopsychiatrie dans un hôpital public, une consultation dans un centre médico-psychopédagogique (CMPP) – le planning familial des états d’âme. Chaque année, plus de 100 000 enfants se rendent gratuitement dans l’un des 305 CMPP implantés en France depuis les années 50. L’hôpital public, lui, croule sous les demandes: en 1999, les secteurs de psychiatrie infanto-juvénile ont suivi plus de 400 000 enfants, pour 1 million d’adultes dans les secteurs de psychiatrie. Entre 1991 et 1997, leur nombre a explosé, augmentant de 48%. «Nous travaillons dans des conditions de plus en plus difficiles, soupire la pédopsychiatre Véronique Lena. Nos missions se sont élargies de la périnatalité à l’adolescence, mais les moyens ne suivent pas.» Du coup, la «Défenseure des enfants», Claire Brisset, réclame une réforme pour la pédopsychiatrie, dont elle dénonce les «carences criantes» dans le rapport qu’elle a rendu à Jacques Chirac, le 21 novembre, pour la Journée des droits de l’enfant. Parmi ses propositions: un stage de quatre mois en psychiatrie et pédopsychiatrie pour tous les étudiants en médecine, une prise en charge thérapeutique des enfants par des psychologues cliniciens remboursée par la Sécu, et l’augmentation du numerus clausus en psychiatrie. «Autrefois, les parents allaient voir le psy en dernier recours, rappelle la psychanalyste Claude Boukobza. Tandis qu’ils consultent aujourd’hui avec une incroyable facilité. Ils craignent de plus en plus de mal faire et veulent épargner la souffrance à leur enfant. Du coup, notre nouveau rôle consiste à leur rappeler qu’ils n’ont pas à démissionner de leur mission d’éducateurs.»

 

Marie-Rose Moro
Psychiatre au CHU de Bobigny

Les bébés qu’elle soigne ont leurs ancêtres au Mali, au Sénégal, en Asie, etc. Cette jeune femme est le premier médecin français à avoir enseigné une spécialité aujourd’hui réputée: la psychiatrie transculturelle. L’ancienne élève de Lebovici reçoit en consultation des familles de migrants, depuis une quinzaine d’années. «C’est un nouveau regard sur la parentalité, dit-elle. A la naissance du bébé, on tient compte des coutumes propres à chaque culture.» Un jeune Africain est venu la voir, car ni les sorciers ni les psy de son pays ne guérissaient sa femme. Un vieux de sa tribu lui avait dit: «N’ayez pas peur, c’est une femme et elle est blanche, mais elle a du savoir.»
A une époque où les enfants n’ont jamais été aussi désirés, attendus, adulés, ce n’est plus une honte, ni une punition, de les envoyer chez le psy. C’est devenu un réflexe, presque une preuve d’amour. «Les parents veulent le meilleur pour leur progéniture, ils nous confient leur bien le plus précieux, explique le pédopsychiatre Antoine Guedeney. A nous de découvrir ce qui coince, ce que personne n’a compris avant nous.» Ces dix dernières années, les motifs de consultation les plus fréquents ont changé: les enfants psychotiques qui se fracassent la tête contre les murs sont de plus en plus rares – on sait désormais les soigner avant qu’ils ne s’automutilent; en revanche, la baisse des résultats scolaires et les comportements agressifs arrivent en tête, devant les troubles du sommeil, de l’alimentation, les pipis au lit, la paresse, la tristesse… «Si vous faisiez le tour de mon service ce matin, raconte Patrick Alvin, pédiatre à l’hôpital Bicêtre, à Paris, vous verriez trois tentatives de suicide, quatre anorexies mentales, un garçon abandonné par sa mère, etc. Nous mettons des psy, des gynécos, des généralistes à leur disposition.» Patrick Alvin a été le premier en France à créer un service de médecine consacré aux adolescents, au côté de Victor Courtecuisse, en 1982. Il en existe aujourd’hui une quarantaine en France.

 

Pourquoi cette fille est-elle boulimique? Qu’est-ce qui enferme cet ado dans la dépression? Peu à peu débarrassée du poids du malentendu – folie ou enfermement – la pédopsychiatrie propose, à présent, des aides pour que chacun trouve son équilibre. Didier, 6 ans, le trouvera-t-il? Insupportable à l’école et à la maison, il est venu rencontrer Catherine Mathelin, psychanalyste à la consultation des Buttes-Chaumont, qui reçoit 1 500 enfants par mois. Son père, élevé à la dure pendant sa propre enfance, lui cède tout. Didier en profite. «Les parents ont peur de tout perdre en perdant l’amour de leurs enfants», explique la psy. Il y aussi Lisa, une jalouse de 3 ans, qui maltraite son petit frère. «Notre fille est en train de devenir un monstre!» se lamentent les parents. Après une séance, la mère confie qu’elle-même était jalouse de sa jeune sœur. A Marseille, Marcel Rufo, lui, reçoit ce mercredi-là Samy, 5 ans, qui vient de perdre son papa, atteint d’un cancer. Depuis, il a tendance à bégayer. «Tu sais de quoi il est mort, ton père?» lance le psy. Samy se balance sur sa chaise. «Ce que les enfants vivent en consultation est douloureux, explique le médecin. Heurtés, mal à l’aise, ils n’ont qu’une envie: quitter la pièce.»

 

Fils de pédiatre, Antoine Guedeney raconte joliment que le métier de pédopsychiatre consiste à «déloger les fantômes des chambres d’enfants». Pour cela, il n’a qu’une arme: la parole. Quel que soit l’âge de l’enfant, l’objectif est toujours le même: l’aider à mettre des mots sur ses difficultés, à donner du sens à ce qu’il vit. Il parle, dessine, pleure, joue, vit, sous l’œil du psy, pendant cinq minutes ou une demi-heure. Il arrive qu’une seule rencontre suffise à rassurer les parents. «L’enfant n’a pas le temps de passer sa vie avec nous, poursuit-il. Il a son enfance à vivre. Quand on trouve ce qui coince, c’est fabuleux.»

 

Dans une société où l’éducation des enfants est devenue une affaire de technicité et de compétence, les psy d’aujourd’hui remplacent les grand-mères, qui, elles, ne donnent plus de conseils. En cinquante ans, les conditions de l’éducation se sont radicalement transformées: non seulement les parents doivent élever leurs enfants, mais ils doivent le faire bien. «Ils agissent comme si le développement du bébé, de l’enfant, de l’ado devait suivre un programme précis, explique Daniel Marcelli, chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital de Poitiers. Ils cochent les cases correspondant aux performances de l’âge. Si le logiciel est défaillant, on nous demande de resserrer un boulon.» Grandir n’est plus une source de plaisir, mais une tâche à accomplir: naguère, les couples se penchaient sur la courbe de poids du bébé, ils guettent désormais l’éveil du regard, la crise du 8e mois et s’inquiètent d’un retard pour parler. Mamie Dolto devait rendre nos enfants heureux, ses successeurs doivent les rendre irréprochables.

 

Bernard Golse
Chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital Necker, à Paris

C’est le jeune loup de la psychiatrie infantile française. A 51 ans, il est devenu incontournable. Son univers: des jouets, des dessins, des tapis de mousse. Ses deux dadas: le langage et l’autisme précoce. Après des années de recherche, ce spécialiste de la petite enfance joue les chahuteurs en remettant en question les intuitions de Dolto sur le langage: «L’enfant est plus sensible à la musique du langage qu’aux sens des mots, dit-il. Le célèbre « tout est langage » a eu des effets pervers: certains parents s’en sont servis pour expliquer leur vie intime aux enfants, un adultère, un suicide, bref, des choses épouvantables.»
Persuadés que les petits maux de l’enfant deviendront grands si on ne s’en occupe pas, les parents envoient parfois leur enfant chez un psy avant même que les symptômes surgissent. «Il y a vingt-cinq ans, aucun parent ne consultait préventivement, assure la psychanalyste Catherine Mathelin, qui a publié Qu’est-ce qu’on a fait à Freud pour avoir des enfants pareils? (Denoël). Aujourd’hui, un couple vient, par exemple, parce qu’il attend un bébé: la mère est enceinte de trois mois et veut l’annoncer à son fils aîné sans le traumatiser.» Il s’agit du plus gros progrès réalisé par les héritiers de Dolto: elle leur a appris comment soigner, eux savent aujourd’hui prévenir. Ils sont capables de repérer plus tôt qu’avant l’autisme, les dépressions maternelles, les maladies mentales et, surtout, les risques de maltraitance. La psychopathologie infantile a même été entièrement réinventée à la lumière de ce nouvel angle: de 1994 à 1999, les signalements d’enfants en danger sont passés de 58 000 à 83 500, en France. «Je vois dix fois plus de retards mentaux qu’avant liés à des conditions de vie difficile, témoigne Antoine Guedeney. Je traite beaucoup plus d’histoires d’abus sexuels et de violence. L’enjeu actuel est de repérer les facteurs de risques sans stigmatiser les parents.» Il fut un temps où le psy travaillait isolé dans son cabinet; aujourd’hui, il est en contact permanent avec des éducateurs, des instituteurs, des juges… Le docteur est devenu médiateur.

 

Ce vendredi matin, à Saint-Denis, une jeune mère s’engouffre, son bébé sous le bras, dans un bâtiment gris du centre-ville: c’est l’unité d’accueil mères-enfants, une structure originale créée par le psychiatre Abram Coen, en 1992. Une équipe de psychanalystes et de médecins y reçoit, du lundi au vendredi, des femmes qui ont des difficultés avec leurs jeunes bébés. Bain, repas, sieste, elles apprennent à pouponner avec l’aide d’une accueillante chargée de rendre plus doux ce corps-à-corps angoissant. «On ne se contente plus de peser l’enfant et de s’assurer qu’il est en bonne santé, explique le Dr Abram Coen. On s’intéresse à ce qui peut se passer de disharmonieux entre une mère et son bébé. Chacun invente. Nous avons inventé. Il existe beaucoup d’enfants de Dolto et chacun se prend pour le fils unique. Dès qu’on s’accapare un héritage, on le stérilise.»

 

Refusant de devenir chef d’école, Françoise Dolto a, en revanche, toujours tenu à transmettre son savoir. C’est pourquoi elle ouvrit ses consultations à un groupe de psychanalystes à Trousseau, pendant trente ans, et rue Cujas, les deux dernières années de sa vie. Tous les vendredis, une jeune femme brune squattait un coin de la pièce, à la pouponnière d’Antony (Hauts-de-Seine). Caroline Eliacheff, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, est aujourd’hui considérée en France comme son héritière la plus proche. «Je suis née professionnellement avec Dolto, dit-elle. Elle disait au bébé: “Si tu veux que tes parents me croient, fais un petit signe”, et il tournait la tête. Elle était tellement originale que l’imitation m’a paru impossible. Si on fait du Dolto, on se plante à tous les coups.» Persuadée que les mots ont du pouvoir sur le nourrisson, Caroline Eliacheff a pris le relais à la pouponnière d’Antony, pendant douze ans. Elle affirme que les bébés comprennent tout dès les premières heures de la vie: grâce à la parole, certains troubles, comme la diarrhée, l’insomnie ou l’eczéma, disparaissent.

 

Daniel Marcelli
Chef du service de pédopsychiatrie à l’hôpital de Poitiers

La nuit dernière, il s’est occupé d’une jeune fille en conflit avec ses parents, de 2 à 3 heures du matin. A 55 ans, Daniel Marcelli est réputé pour son contact auprès des ados et des tout-petits. L’homme qui est parvenu à décrire, de plus en plus finement, la relation mère-bébé, se méfie du Dolto mal digéré: «Parler en permanence à un enfant, tout lui expliquer finit par ne plus avoir de sens.» Ce dont il est fier, ces temps-ci, c’est d’avoir créé une classe d’intégration pour enfants autistes, en novembre dernier, dans une école primaire de Châtellerault. «Je n’ai pas la prétention d’être un gourou miraculeux, dit-il. Je suis juste un médecin de la souffrance familiale.»
En faisant remonter jusqu’au premier jour de la vie les possibilités d’intervention de la psychanalyse, un trio de femmes, Melanie Klein, Françoise Dolto et Geneviève Haag, ont réinventé le bébé. Aujourd’hui, la plupart des maternités hébergent au moins un psy. Il intervient dès les premiers mois de la grossesse et joue un rôle déterminant: la moitié des accouchements prématurés peuvent être évités grâce à une psychothérapie, selon une récente enquête de l’Inserm, menée par la chercheuse Nicole Mamelle. Du coup, le Dolto hyperprécoce est à la mode. A Clamart (Hauts-de-Seine), à l’hôpital Antoine-Béclère, Myriam Szejer, pédopsychiatre et psychanalyste, pratique l’écoute post-partum auprès des mères et de leurs bébés. Une cure par la parole qui permet de guérir ou de prévenir les souffrances du nourrisson. Elle murmure à l’oreille des bébés: «Je leur dis la vérité sur leur naissance, dit-elle. Par exemple: “Quand tu étais dans le ventre de ta maman, à 6 mois, ton grand-père est mort, c’est pour ça que tu as senti des choses. Ta mère a eu du chagrin mais ce n’est pas à cause de toi.”»

 

Autrefois, certains bébés n’entendaient pas un mot de la journée. Aujourd’hui, on voit des nourrissons absolument saoulés de paroles. Affirmer qu’il faut tout dire ne signifie pas qu’il faut dire n’importe quoi, préviennent les psy, qui ont fait des avancées spectaculaires depuis la grande Françoise. «Pour le grand public, Dolto est encore intouchable, assure le pédopsychiatre Bernard Golse. Alors que, pour la majorité des médecins, elle n’a plus la même influence. Ce qui avait fait scoop fait moins scoop.» Première découverte post-Dolto: l’enfant est beaucoup plus sensible à la musique du langage qu’aux mots prononcés. En clair, le bébé ne dispose pas du Petit Robert, mais il perçoit le rythme, l’intensité, le timbre, les silences. «Et cela change tout, poursuit Bernard Golse, on fait plus attention à la manière dont on parle aux bébés, à notre intonation, qu’au vocabulaire choisi.»

 

Deuxième découverte post-Dolto: le bébé n’est pas un petit être innocent. Les psy se sont récemment aperçus que si une maman déprimée entraîne une souffrance chez son bébé, le nouveau-né peut aussi déprimer sa maman. Daniel Marcelli s’intéresse de près à ce duo: «A l’époque de Dolto, les bébés avaient toujours raison, explique-t-il. C’était à la mère de s’adapter. Or les tout-petits ne sont pas si ingénus, leurs attitudes peuvent désorienter une maman. Il y a des bébés plus difficiles que d’autres à élever.»

 

Troisième découverte post-Dolto: les bébés sont des machines à apprendre. Les recherches menées en laboratoire, par les neuro-cognitivistes, ont mis en évidence une intelligence précoce du bébé: âgé de 2 mois, il sait par exemple faire la différence entre l’objet qu’il a touché et celui qu’il n’a pas touché. «Ces découvertes intéressantes ont, hélas, entraîné une nouvelle image de l’enfant, celle du bébé performant, explique le sociologue Gérard Neyrand, spécialiste de la petite enfance (L’Enfant, la mère et la question du père, PUF). En croyant bien faire, en voulant lui donner le maximum d’atouts, on aboutit au gavage intellectuel de l’enfant. On risque de passer de l’enfant sujet, qui était si cher à Dolto, à l’enfant objet.» Un gamin qui n’a plus le temps de rêver, un gamin sous pression. «Les enfants ont des agendas de ministre, soupire la psychanalyste Jacqueline Bigeargeal. Ils n’ont plus le droit de s’ennuyer. Il faut qu’ils soient sociables, qu’ils aient 25 copains et qu’ils soient les leaders de la bande.»

 

A Paris, il existe un endroit mythique où les enfants prennent encore le temps de grandir. Portes vertes, pilier vert, coussins verts: bienvenue à la Maison verte, au rez- de-chaussée d’un immeuble du XVe arrondissement. Ni crèche ni halte-garderie, ce lieu d’accueil, créé par Françoise Dolto en 1979, prépare les enfants de moins de 3 ans à la séparation. Affalés sur un tapis au milieu de jouets, les petits font connaissance, en présence de leurs parents. Les principes de base n’ont pas bougé depuis vingt ans: les accueillants sont trois, dont un homme; l’anonymat des visiteurs reste un principe fondamental, ainsi que l’absence de fiches et autres moyens de repérage. Même s’il n’existe pas de label «Maison verte», l’idée a fait des émules partout en France. Ces lieux s’appellent La Papothèque éducative, à Strasbourg, Lis avec moi, à Lille, Le Jardin des parents, à Montpellier. A Paris, le psychanalyste Jacques Sedat intervient à l’Institut de recherche pour l’enfant et le couple. «L’idée est moins de préparer l’enfant à la séparation que de faire circuler la parole», explique-t-il. Nourrices, pères ou mères viennent discuter de situations inédites que Dolto n’a jamais abordées: l’éclatement de la famille, le boom du divorce, l’adoption d’enfant par des homos, etc. En 1968, les familles monoparentales ne représentaient que 9% des foyers avec enfants, contre 16% en l’an 2000. En outre, plus de 1 million d’enfants vivent dans des tribus recomposées. «Les grands-parents se sont éloignés, la famille s’est repliée sur elle-même, explique Jacques Sedat. Elle est devenue étouffante. Il y a une énorme attente du côté des lieux de retribalisation.»

 

Ces derniers endroits où l’on cause ont-ils encore de l’avenir? La parole de l’enfant trouvera-t-elle encore un écho chez les psy? Agir, être efficace, faire taire le symptôme au plus vite, tel est le nouveau credo dans lequel se trouvent piégés les médecins de l’âme infantile. Alors qu’on la croyait réservée à un petit nombre de cas, la prescription précoce de psychotropes a vu son champ s’élargir en France: des médecins n’hésitent plus à délivrer de petites pilules pour calmer les fortes têtes. Aux Etats-Unis, certains enfants ne seraient admis en classe qu’à condition d’avoir absorbé leur Ritaline quotidienne. «C’est une dérive scandaleuse, s’insurge le pédopsychiatre Daniel Marcelli. Il ne faut pas remplacer l’explication par le médicament.» De nombreux confrères jugent qu’il est urgent d’attirer l’attention des parents sur cette alarmante question d’éthique. Telle est l’intime conviction des nouveaux Dolto: les enfants méritent mieux qu’une approche médicamenteuse de leurs troubles psychiques. Dolto ne disait-elle pas qu’une société qui ne s’occupe pas de ses enfants est une société qui va mal?

Entretien avec Marcel Rufo

Article de Pascale Senk, (pour Psychologies)
Marcel Rufo, pédopsychiatre : « Toute vérité n’est pas bonne à dire aux enfants »

Voilà un psy qui n’hésite pas à bousculer le sacro-saint cadre thérapeutique. Il vient de publier “œdipe toi-même !” L’occasion d’évoquer avec lui quand, comment et pourquoi emmener son enfant consulter. 

 

Demander à un parent s’il a désiré son enfant est inadmissible! Le ton est donné. Dans “Œdipe toi-même !”, le livre qu’il vient de publier (Anne Carrière), Marcel Rufo ouvre la porte de son cabinet de pédopsychiatreAu fil des dialogues avec ses petits patients, il prouve son attachement à la psychanalyse mais n’hésite pas à y apporter sa touche personnelle. Au passage, il dénonce certains abus de ses pairs, critique la fameuse « neutralité bienveillante » et affirme qu’un secret de famille n’a pas à être révélé.

Psychologies : Votre consultation est pleine jusqu’à la fin 2001.
Pensez-vous qu’aujourd’hui on oriente trop rapidement les enfants chez le psy ?
Marcel Rufo : L’année dernière, sur dix mille consultations dans le service, près de 75 % étaient sur demande spontanée des parents, et deux pères sur trois étaient présents. Ces chiffres sont tout à fait révélateurs : le pédopsychiatre, en s’intéressant avant tout au développement de l’enfant, est devenu l’allié des parents. Ils le « consomment » comme un médecin généraliste capable de délivrer une sorte de vaccin psychologique. D’ailleurs, une consultation, ça ne peut pas faire de mal. J’encourage donc les parents à consulter dès qu’ils ont un doute sur l’évolution de leur enfant.

Psychologies : Mais qu’est-ce qui peut justifier l’entrée en psychothérapie d’un enfant ?
Marcel Rufo : Par exemple, on m’en amène beaucoup parce qu’ils ont « des peurs ». Or la peur est une émotion tout à fait normale. Winnicott rappelait qu’« un enfant saisi sous un gros orage, la nuit, dans les rues de Londres, et qui n’aurait pas peur, n’est pas un enfant sain ». On doit donc détecter si la peur du petit est un phénomène isolé, ou bien la partie émergée d’un doute profond quant à l’estime de soi, une souffrance non exprimée par rapport à une grande sœur qui réussit mieux que lui à l’école, etc. Un trouble, s’il est isolé, n’a rien d’alarmant. En revanche, s’il vient s’ajouter à d’autres signes, il y a intérêt à consulter. Prenons l’exemple d’un bébé de 15 mois qui ne marche pas encore. Si, en plus, il a du mal à saisir les objets ou à mordre sa tétine, on parlera d’un faisceau de signes qui justifient une consultation. De même pour un enfant de 7 ans qui parle mal, a une phobie scolaire et se montre très agressif. Mon rôle est alors de comprendre la signification de ces symptômes.

Psychologies : Est-ce que, dans le cadre de cette “enquête”, les parents sont indispensables ?
Marcel Rufo : Bien évidemment. Ce sont mes alliés les plus proches, parce qu’un enfant est aussi sa famille. Il peut même m’arriver de faire entrer dans mon cabinet la grand-mère ou la voisine qui ont accompagné le petit patient à sa première consultation… Il est important que, dès cet instant, celui-ci sente une forte alliance entre les adultes qui s’occupent de lui. Je commence toujours la première séance par un entretien collectif, puis je reste seul avec l’enfant, pour rectifier avec lui ou appuyer ce qui s’est dit devant ses parents. Règles incontournables : confidentialité et respect des parents, même s’ils ne sont pas dans la pièce. Critiquer les parents, plaindre l’enfant, ce n’est pas le rôle du thérapeute.

Psychologies : Voulez-vous dire que certains professionnels ont eu tendance à “charger” les parents ?
Marcel Rufo : Je trouve inadmissible que l’on puisse poser à des parents des questions aussi insidieuses que « Est-ce que vous avez désiré cet enfant ? » ou « Etiez-vous dépressive pendant la grossesse ? » Depuis 1965, j’observe qu’il y a eu des abus en ce sens. Je crois, comme mes maîtres Winnicott ou Leibovici, que le bébé arrive au monde avec son propre degré de narcissisme. Certains en sont bien pourvus, d’autres moins. Ce qui compte pour leur développement à tous, c’est l’« accordage » qui va s’instaurer entre leurs parents et eux. Il y a même des bébés très compétents, ayant des mères plutôt malhabiles dans leur maternage, qui parviennent peu à peu à rendre celles-ci très efficaces. Les problèmes surgissent quand une mère effondrée s’occupe d’un bébé plutôt fragile. Dans ce cas, c’est leur lien qui doit être traité.

Psychologies : Comment se déroule une psychothérapie d’enfant ?
Marcel Rufo : Il n’y a pas de règle établie d’avance. Que du « sur mesure ». Mon livre reflète cette diversité : pour Elsa, bébé de 3 mois qui souffrait de coliques idiopathiques, il a fallu cinq séances de deux heures avec sa maman ; pour Camille, petit garçon de 5 ans qui « voulait être une fille », un an de psychothérapie avec des séances d’échange verbal – dites classiques – mais aussi du dessin, et même des bagarres dans le noir, ont été nécessaires ! Face à un enfant qui refuse de parler,
je me retrouve à jouer. Je peux aussi l’orienter vers d’autres médiations, qui vont s’ajouter à la thérapie par la parole : la relaxation, le sport, la danse pour les anorexiques ! Il y a des prises en charge qui semblent interminables. D’autres, au contraire, s’avèrent très courtes. Ce sont les « consultations thérapeutiques » : l’enfant souffre d’énurésie et, dès la première séance, le symptôme disparaît. Mais je me méfie de ces séances miraculeuses. On doit faire attention à ne pas être des destructeurs de symptômes, car on court alors le risque d’un « déplacement » : l’enfant arrête de faire pipi au lit mais devient très agressif, par exemple. Il faut donc se méfier des guérisons trop rapides, les guérisons « magiques », et tenir compte de la modification du symptôme.

Psychologies : Pourtant, on a vu des enfants guérir “miraculeusement” après qu’on leur a révélé leurs origines, un secret de famille…
Marcel Rufo : Toute vérité n’est pas bonne à dire. Et notamment quand les relations de l’enfant avec ses parents sont satisfaisantes. A quoi cela servirait-il de lui dire : « Tu es né d’un viol » ? Plutôt que de répéter aux parents qu’il faut toujours dire toute la vérité aux enfants sur leurs origines, il vaudrait mieux leur demander s’ils sont prêts à le faire et s’ils sont conscients de ce que la révélation de cette vérité peut entraîner comme conséquences sur le développement de l’enfant. Bien sûr, la psychologie est consciente des dommages du passé. Je m’en informe systématiquement et je trace à grands traits l’histoire de l’enfant. Mais dans un but précis : recréer un dynamisme ludique, et repérer chez cet enfant ce qui va lui être utile pour aller vers l’avenir. Car ce qui m’importe avant tout, c’est son avenir.

MARCHE :
Quel psy leur choisir ?
Aujourd’hui, plusieurs types de professionnels sont aptes à la prise en charge psychologique des enfants.

Le pédopsychiatre : psychiatre spécialisé dans les troubles psychiques de l’enfant, il est le seul, en tant que médecin, à pouvoir prescrire des médicaments.

Le psychologue clinicien : titulaire d’un DESS en psychologie, il peut choisir
de s’occuper plus particulièrement du suivi psychologique d’enfants, à partir de tests et d’entretiens.

Le psychanalyste : son statut lui est attribué à la suite de sa propre psychanalyse approfondie. Si le suivi thérapeutique des enfants n’entre pas
dans leur formation, les psychanalystes peuvent se spécialiser dans l’exploration de leur inconscient.

Le psychothérapeute : beaucoup de psychologues, de pédopsychiatres et
de psychanalystes sont aussi psychothérapeutes, dans la mesure où ils utilisent
avec l’enfant l’une des 400 méthodes existantes (thérapie familiale, relaxation, art-thérapie, etc.). Le statut étant en cours de réglementation, toute personne pratiquant ou enseignant une psychothérapie peut aujourd’hui se dire psychothérapeute.

 

 

Je suis tombée enceinte de mon père

Témoignage d’une jeune victime

Dans un hôpital à Goulmim, une jeune femme de 18 ans vient de mettre au monde un bébé. Un accouchement réussi, aucune complication. La fillette, qui aura bientôt un mois, est en bonne santé. La maman aussi. Une histoire banale jusqu’à ce qu’on découvre l’identité du père, qui n’est autre… que le grand père du bébé ! Une sordide histoire d’inceste…

Leila (appelons-la ainsi), a de l’amertume dans la voix. Voilà moins d’un mois qu’elle a accouché d’une fillette qui se trouve être en même temps sa fille et sa sœur. Leila, âgée d’à peine 18 ans a subi depuis l’âge de 14 ans l’abus sexuel de son père, Saïd.A, un militaire de 63 ans. «J’avais 14 ans lorsqu’il a abusé de moi pour la première fois» se rappelle leila. En racontant son histoire, la jeune fille a du mal à l’appeler «mon père», se contentant d’un «il» qu’elle utilise au minimum. «Je faisais encore mes études au Centre de formation professionnelle de Guelmim. Un après-midi alors que je n’avais pas cours, il m’a demandé de l’accompagner à la maison d’un ami à lui pour la nettoyer. Je l’ai naturellement suivi sans me poser la moindre question, c’était tout de même mon père. En arrivant là-bas, il m’a enfermée et m’a violée». De la pédophilie doublée d’un inceste, c’est la pire violence que l’on puisse faire subir à un enfant de 14 ans. L’aînée d’une famille de 13 membres. En rentrant chez elle, Leila ne se renferme pas. Elle raconte tout, dans les détails, d’abord à sa mère, puis au reste de la famille… Mais en vain. La famille de la jeune fille préférera la prendre pour une adolescente au bord de la folie, plutôt que de croire à une aussi impensable violence et y faire face. «Évidemment, personne ne m’a crue, et je suis passée pour être une adolescente révoltée, menteuse et qui souffre de troubles psychologiques… Il faut dire aussi que je n’avais aucune preuve de ce que je disais. J’ai même insisté pour aller voir un médecin et on m’a fait passer des examens médicaux. J’étais encore vierge !».

A 14 ans, j’ai fugué
Tant pis si on refuse de la croire, il n’était plus question pour Leila de rester sous le même toit avec «cet homme». Car depuis le jour où il a abusé d’elle sexuellement, elle dit avoir arrêté de voir en lui un père. «Je ne supportais plus de rester à la maison. Je n’ai pas hésité à fuguer abandonnant mes études». Sa panique la conduira chez son oncle à Agadir qui l’a accueillie pendant un mois, «mais sans vraiment croire, comme tout le monde, à ce que je lui ai raconté», précise la jeune fille qui est partie ensuite se réfugier chez son grand-père à Guersif. «Après 3 mois passés chez mon grand père. Il (son père) est venu me récupérer de force. Lorsqu’on m’a ramenée à la maison, j’ai tout de suite sombré dans une grande déprime. J’ai piqué plusieurs crises de nerfs, j’étais devenue complètement dépressive… Mon état l’arrangeait puisqu’il confirmait que j’étais «folle» et que j’ai tout inventé dès le début», raconte t-elle. Dans les faits, les crises de la jeune fille étaient tout à fait normales : «Je vivais avec la peur constante de le voir abuser de moi de nouveau» dit-elle. C’est à cette période là que Leila a commencé à prendre des médicaments, somnifères, antidépresseur et autres… «Mais je vivais dans une angoisse terrible qui ne me permettait aucun repos ni rétablissement».
L’enfer de Leila durera trois longues années. «Pendant trois ans, j’ai vécu un véritable enfer. Je refusais de me séparer de ma mère, surtout pendant la nuit. Je ne supportais plus d’être dans une pièce obscure, je dormais toujours avec la lumière allumée», se rappelle t-elle.
Pendant ce temps, Leila sera heureusement protégée par sa maman qui, sans véritablement croire à ses «histoires», lui assure un soutien psychologique.

L’inceste reprend
le dessus
Saïd.A, lui, n’aura pas pour autant perdu goût à l’inceste et à la violence. Début 2005, sa femme tombe enceinte de jumelles, il la bat et la chasse de la maison. «Ma mère, avec son gros ventre, ira vivre seule avec mon frère jumeaux dans une autre maison» signale Leila qui reste désormais face à son père qui a refusé qu’elle rejoigne sa mère.
C’est désormais elle qui s’occupe de la maison, de ses petits frères et sœurs… et de son père !
«Il a commencé à me faire ingurgiter lui-même mes médicaments. Il m’en augmentait à chaque fois la dose. J’étais constamment fatiguée, et ce que je prenais comme somnifères le soir faisait que je sombrais dans un sommeil très profond», raconte leila. «C’est justement quand j’étais dans le pire de mes états qu’il a commencé à abuser de moi de nouveau…».
Et l’inceste donne son fruit. Leila tombe enceinte ! «A une certaine période, je commençais à me sentir encore plus mal. J’avais tout le temps des nausées, je vomissais à longueur de journée, j’étais dégoûtée de certains aliments, j’avais plus d’envie pour d’autres… J’étais enceinte, mais à 17 ans, j’étais trop jeune pour le comprendre du premier coup». Le père refusait de laisser sa fille aller consulter un médecin en la faisant croire qu’autant de malaise était tout à fait normal sous l’effet de son traitement…
«Mon ventre était trop petit pendant toute la durée de la grossesse, ce n’est que vers le 5ème mois que j’ai commencé à y sentir du mouvement. C’est là que j’en ai parlé à une voisine, vu que je n’avais pas le droit de voir ma mère. C’est elle qui m’a emmenée en cachette chez un médecin qui m’a confirmé ma grossesse. J’étais dégoûtée, mais à ce stade de la grossesse, il n’y avait plus moyen d’avorter», précise-elle. A sa sortie du centre de santé, Leila prend avec sa voisine directement le chemin du premier Commissariat de police. «Je voulais le voir jeté en prison. Puisque je passais pour une folle en en parlant à ma famille, j’ai décidé de m’en occuper toute seule. N’est ce pas qu’ils voulaient une preuve ? Et bien je l’avais la preuve : je portais ma propre sœur dans mon ventre !», s’indigne t-elle révoltée.
Après avoir porté plainte, Leila a eu le réflexe de s’adresser à l’Association «Touche pas à mon enfant» qu’on lui aurait conseillée. «Ce sont les gens de l’association qui ont intervenu pour qu’il (son père) soit retenu dans la caserne militaire en attendant le verdict».
La jeune femme reçoit pourtant la visite, indésirable, de son père le jour de son accouchement à l’hôpital : «Je ne sais sous quel miracle il est venu me demander pardon, devant ma mère. Chose qui n’a absolument rien changé à la haine que je lui porte désormais. Il n’est pas question que je lui pardonne», insiste Leila. Elle aurait vu juste. Une semaine plus tard, il est revenu à la maison (où est revenu s’installer sa femme), «cette fois, il est venu me demander de retirer ma plainte, quand j’ai refusé il nous a frappé ma mère et moi».
A présent, l’affaire est entre les mains du tribunal militaire, une fois le jugement de ce dernier soumis, Saïd.A passera devant le tribunal civil. En attendant, le bébé de Leila ne porte pas encore un prénom officiel : «Elle ne dispose encore d’aucun papier. A la maison, chacun l’appelle comme il veut. Pour le moment, je n’ai aucune envie de lui trouver un prénom. Je n’arrive même pas à assimiler le fait qu’elle soit ma fille. C’est ma mère qui s’en occupe, je la vois comme une petite sœur…bizarre !».

La signification de la pédophilie

par Serge André,

Conférence à Lausanne le 8 juin 1999

1. EN QUOI SUIS-JE AUTORISE A PARLER DE LA PÉDOPHILIE ?

Je ne puis m’autoriser devant vous que de ma pratique – qui est celle de la psychanalyse – et du peu de savoir clinique et théorique qu’il me semble pouvoir en déduire avec une relative certitude.

La psychanalyse est une pratique marginale dans le champ social bien que son objet puisse être défini comme l’essence même du lien social. La psychanalyse n’est ni une forme de la médecine (spécialement pas de la psychiatrie), ni une excroissance de la psychologie (elle ne se laisse pas ranger parmi les psychothérapies). Ni science, ni art, bien qu’elle ait l’ambition affirmée d’établir un savoir sur la face la plus secrète de l’être humain, et bien que sa pratique quotidienne suppose une bonne dose d’inspiration, la psychanalyse demeure la seule expérience qui permet d’avoir accès non pas au psychisme, mais à l’inconscient, c’est-à-dire au désir le plus fondamental qui dirige la subjectivité d’un être.

Pour des raisons que j’ignore – et sur lesquelles je m’interroge toujours -, il se fait que cette pratique m’a amené à recevoir régulièrement des demandes de sujets que le langage commun qualifierait de « pédophiles ». Pourquoi sont-ils venus vers moi ? Pourquoi m’ont-ils choisi ? Pourquoi, de mon côté, les ai-je accueillis sans la moindre réserve, sans crainte ni répugnance, sans non plus de curiosité obscène, et ce, souvent, durant de longues années ? Je n’en sais rien – sinon que ce qu’ils disaient, que les questions qu’ils me posaient et les difficultés auxquelles ils me confrontaient, m’intéressaient.

En cours de route, vers la fin des années 80, au moment où j’ai commencé à tenter de rendre compte de cette expérience dans mes séminaires à la Fondation Universitaire ou dans mes cours à la Section Clinique de Bruxelles, je me suis aperçu, à mon grand étonnement, que, sur ce point, je me distinguais de mes collègues. En effet, mes collègues psychanalystes ne reçoivent pas de pédophiles en analyse et je ne pense pas exagérer leur opinion en disant que, pour eux, recevoir un pédophile en analyse est une chose quasiment inconcevable. Ils prétendent – mais c’est aussi ce qu’ils disent en général des sujets pervers – que les pédophiles ne s’adressent pas au psychanalyste. Ils soutiennent ensuite que, si jamais ce cas se présentait, ce ne pourrait être qu’une « fausse demande », une tentative de manipulation du psychanalyste afin d’obtenir de celui-ci une forme d’acquiescement, voire de caution, fut-elle tacite, à leur particularité sexuelle. Bref, par une sorte de raisonnement qui rappelle furieusement le fameux syllogisme du chaudron que Freud évoque dans la Traumdeutung, les psychanalystes considèrent, en général, qu’il est contre-indiqué d’ouvrir l’accès de l’expérience analytique au pédophile. Pour ma part, je crois qu’il y a là une dénégation, une forme de surdité ou de panique irraisonnée, une manifestation de ce que LACAN appelait « la passion de l’ignorance ». Cette situation est évidemment bien regrettable pour les patients en question autant que pour la psychanalyse elle-même.

Je me souviens, par exemple, d’une analyse que, selon l’expression consacrée dans le jargon des psychanalystes, j’avais reprise « en second » (j’étais le deuxième analyste de ce patient). Il s’agissait d’un homme dont le cas était d’autant plus douloureux qu’étant encore peu avancé en âge, il pouvait légitimement espérer se construire une vie nouvelle ou tout au moins supportable, en se fondant sur les résultats d’une psychanalyse. Il avait déjà passé dix ans sur le divan d’un confrère sans qu’aucun des symptômes qui l’avaient amené à poser une demande d’analyse n’ait été modifié, sans que la moindre lumière n’ait pu éclairer la structure de son désir inconscient ni même mettre en place les éléments du montage de son fantasme. A l’en croire, son premier analyste était resté silencieux dix années durant. L’impasse complète dans laquelle sa première analyse s’était enlisée, était rendue évidente par le fait que les trois rêves répétitifs que l’analysant avait apportés à son analyste au cours de ses premières séances, s’étaient reproduits, textuellement identiques, jusqu’au terme de cette première tentative.

Après quelques séances, je commençai à entendre distinctement à travers les paroles de cet homme, comme des mots ou des bouts de phrase imprimés en italique dans un texte, les éléments d’une scène – à entendre au sens d’une scène théâtrale – dans laquelle un jeune garçon, aux cuisses musclées, serrées dans une culotte courte et trop étroite qui laissait sur la peau la marque-fétiche d’une ligne rouge, se faisait arracher violemment ses vêtements par un adulte tout-puissant qui le réduisait au silence d’une voix autoritaire. Dès le moment où je fis entendre ces éléments en retour à mon analysant, les choses se débloquèrent très vite.

Les deux symptômes principaux dont il nourrissait sa plainte apparente (l’impuissance sexuelle complète avec les femmes et l’impossibilité de supporter une relation avec une source quelconque d’autorité masculine) pouvaient, sinon se dénouer, tout au moins s’expliquer. Je passe sur la suite de cette analyse et sur son aboutissement, qui mériteraient certes un exposé exhaustif. Deux ans après la fin de ce travail, l’occasion m’est donnée de discuter de la clinique de la pédophilie avec le collègue qui avait été le premier analyste de ce patient. A ma question de savoir pourquoi il n’avait jamais souligné l’importance du fantasme pédophile chez son ex-patient, il me répond avec grand étonnement : il n’avait jamais pensé à cela ! Et puis, ajoute-t-il aussitôt, s’il avait dû s’en rendre compte à l’époque, il n’aurait certainement pas attiré l’attention de son patient sur ce point, mais aurait sans doute interrompu l’analyse car, dit-il, “ il y a certaines choses qu’il vaut mieux ne pas savoir ”.

Il y a certaines choses qu’il vaut mieux ne pas savoir. Je ne puis que manifester mon désaccord complet avec cet avis. Je suis persuadé, au contraire, qu’il vaut mieux, en tous les cas, savoir. Je ne dis pas que tout est bon à savoir. Loin de là ! Il y a du savoir qui fait mal. Il y a même – cela arrive – du savoir dont on ne peut que difficilement se relever (je pense, par exemple, au cas d’une jeune femme qui était venue en analyse parce qu’elle était littéralement ravagée par le fantasme d’avoir été ou d’être violée par son père, et qui fut amenée à découvrir en cours d’analyse que sa mère avait entretenu une relation incestueuse avec son propre père – le grand-père maternel de ma patiente -, de ses huit à ses vingt-trois ans, soit jusqu’à deux ans après la naissance de sa fille). Il n’empêche, je crois qu’il vaut quand même mieux savoir. C’est le principe du psychanalyste, comme c’est le principe d’oedipe, non pas l’oedipe du complexe, mais celui de la tragédie de Sophocle.

2. QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LE CONTEXTE, A PARTIR DE L’ACTUALITÉ (BELGE, ENTRE AUTRES)

L’affaire judiciaire et médiatique qui a passionné tous les Belges durant plusieurs mois – et dont ils se sont, à présent, tout aussi massivement désintéressés – a fait du mot « pédophile » le sésame-ouvre-toi d’une communication à laquelle personne n’aurait plus osé songer : communication entre les communautés de notre État fédéral (et même avec ses immigrés), entre les classes sociales, les partis politiques, les générations. La répétition quotidienne des mots « pédophile » et « pédophilie » a toutefois été la source d’une grande confusion. Chacun croit, de bonne foi, savoir ce que signifient ces mots et, du coup, se croit dispensé de s’interroger sur les différences, pourtant énormes, qui distinguent les personnalités et les actes que ces mots recouvrent. Il est pourtant évident qu’il n’y a ni identité, ni équivalence, ni même analogie entre les faits dont Marc Dutroux est accusé, ceux dont on soupçonne tel éducateur de home ou tel professeur de lycée, ou les insinuations que l’on lance contre l’un ou l’autre ministre dont l’homosexualité notoire n’avait jusqu’alors jamais inquiété ni même intéressé personne.

S’il faut raison garder en cette affaire, comme en toute autre circonstance, notre première tâche doit consister à repousser les amalgames faciles et les généralisations hâtives qui font peut-être monter les ventes des journaux et les taux d’audience des chaînes télévisées, mais qui ont pour premier effet d’entretenir notre ignorance. L’information ne favorise pas toujours le savoir.

Je pose donc fermement, comme un premier préalable à toute réflexion raisonnée sur l’actualité de la pédophilie, que c’est à tort que l’on a qualifié Marc Dutroux de « pédophile ». Il ne faut pas confondre le registre du crime sexuel avec celui de l’attrait sexuel. Les faits qui sont reprochés à Dutroux n’ont rien à voir avec la signification de la pédophilie, c’est-à-dire avec l’amour électif des enfants – amour étant entendu dans son sens le plus large, du registre platonique jusqu’à l’acte sexuel le plus cru, et enfant désignant un jeune être qui n’a pas encore atteint la puberté. Marc Dutroux est sûrement un criminel, vraisemblablement un psychopathe, et peut-être un pervers sadique, mais certainement pas un pédophile. A titre de comparaison – et avec la réserve que ce mot commande -, le cas de Marc Dutroux est beaucoup plus proche de celui d’un Gilles de Rais que de ceux des pédophiles fameux et avérés qu’ont été, entre autres, Lewis Carroll, André Gide, Henry de Montherlant, Roger Peyrefitte ou Roland Barthes. Le rapprochement avec le procès de Gilles de Rais me paraît s’imposer car ce dernier ne se contentait pas d’avoir des relations sexuelles avec les enfants qu’il enlevait, mais il les mettait systématiquement à mort après les avoir torturés, suivant en cela l’exemple de quelques illustres empereurs romains, tels Tibère et Caracalla.

Pourtant la comparaison a ses limites. Contrairement à Gilles de Rais, Dutroux, qui est en cela un sujet exemplaire de notre société occidentale contemporaine, avait une motivation mercantile. Il faisait commerce d’enfants. L’enfant était sa matière première, sa source de plus-value. Une matière qui ne vaut pas très cher, il faut le souligner : cent cinquante mille francs belges ( à peu près sept mille francs suisses), c’est le prix que l’on paye en Thaïlande pour disposer d’une jeune vierge – la jeune vierge thaïlandaise constituant aujourd’hui l’objet-étalon de la mercantilisation mondiale de la sexualité. Ce qu’il faut noter dans l’affaire Dutroux, c’est que l’enfant, la chair de l’enfant, ne va vraiment acquérir de la valeur (valeur marchande et valeur sexuelle) que par l’usage qui va en être fait. Les enfants que Dutroux enlevait et séquestrait n’étaient pas simplement destinés aux plaisirs de quelque riche client. Ils étaient, semble-t-il, destinés à la fabrication de cassettes pornographiques sadiques, de « snuff movies », c’est-à-dire de films montrant des enfants violés et torturés jusqu’à la mise à mort. D’après des informations qui ont été rendues publiques, on sait que chacune de ces cassettes de « snuff movie » vaut, à l’exemplaire, jusqu’à six fois le prix payé pour l’enfant lui-même. Cette survalorisation de l’image de l’atrocité mériterait une réflexion approfondie – qui pourrait s’étendre jusqu’à interroger le destin de l’érotisme contemporain.

L’affaire Dutroux nous rappelle ainsi ce que Freud a mis en évidence, à savoir que la pulsion sadique est l’une des composantes fondamentales qui caractérisent l’être humain. Les animaux peuvent être cruels, mais ils ne sont pas sadiques. « Le crime est le fait de l’espèce humaine », disait Georges Bataille. C’est une phrase que Freud aurait pu écrire. L’une des expressions les plus fréquentes de cette pulsion sadique est la maltraitance, la torture, voire la mise à mort des enfants. Il faut bien se résigner à admettre, malgré la répulsion que ce savoir soulève en nous, que notre « humanité » se reconnaît aussi à ce trait qu’elle comporte certains êtres dont la jouissance consiste à découper des enfants en morceaux. Le scandale et l’émotion populaire soulevés par la révélation de l’affaire Dutroux – de même, d’ailleurs, que la remarquable aptitude des foules qui avaient défilé en « marches blanches », il y a deux ans à peine, à se détourner à présent de toute information relative à cette affaire – sont, en réalité, directement proportionnels au refoulement auquel nous soumettons tous notre propre sadisme.

Avons-nous oublié les contes les plus connus qui ont ravi notre enfance et que nous transmettons toujours avec plaisir à nos propres enfants ? Avons-nous oublié que le personnage qui symbolise la fête des enfants dans la culture chrétienne, saint Nicolas, est lié à une histoire d’enfants livrés à la boucherie ? Avons-nous oublié qu’en 1919 – il y a donc quatre-vingt ans -, Freud établissait que le fantasme « Un enfant est battu » est l’un des fantasmes les plus répandus chez les névrosés aussi bien que chez les pervers ? Ne savons-nous pas que tout parent, tout éducateur, tout instituteur éprouve, à un moment ou l’autre, et parfois de façon lancinante, l’envie féroce de corriger cruellement les enfants dont il a la charge, et qu’il arrive, même aux meilleurs d’entre-eux, de ne pouvoir toujours réprimer cette envie ? Quant à nos « chers petits », ne les avons-nous pas vus régulièrement occupés, à l’âge de deux ou trois ans, à mettre en pièces leurs poupées ou leurs peluches avec tous les signes d’une jubilation intense ?

Oui, il faut bien que nous le reconnaissions, oui, nous avons oublié tout cela. Ou plutôt, nous l’avons refoulé : nous ne voulons rien en savoir. Et c’est pourquoi, avec le recul dont nous disposons à présent, nous pouvons dire avec certitude que les « marches blanches » qui ont eu lieu en Belgique et le vaste mouvement d’indignation populaire qui a secoué jusqu’aux pays voisins, n’ont nullement été les manifestations d’une « prise de conscience », comme on l’a dit, mais, au contraire, les signes bruyants et coléreux d’un refus de savoir plus fort que l’envie de savoir, d’une protestation radicale contre le risque de mise à nu d’une face de la libido que nous avons dû tous censurer en nous avec une grande énergie. Il a fallu cinquante ans pour que le procès Papon ait lieu (pour autant que l’on puisse considérer que ce qui a eu lieu était le procès que l’on était en droit d’attendre). Soyez assurés qu’il faudra attendre au moins autant d’années avant que l’affaire Dutroux ne soit vraiment éclairée.

3. POURQUOI TANT D’EFFROI ?

Quant à l’aversion unanime qui s’est soudain déclarée à l’égard de la pédophilie et des pédophiles ( je ne parle plus ici du sadisme ni des crimes de Dutroux, mais de la traque au pédophile qui s’est déclenchée à la suite de l’affaire Dutroux), elle mérite également d’être interrogée. Pourquoi tant de surprise et d’indignation ? On dirait que l’on découvre tout à coup l’existence d’une forme de sexualité que l’on aurait ignorée depuis toujours. Tout a l’air de se passer comme si on ne savait pas, ou plutôt comme si l’on n’avait pas voulu savoir. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, la pédophilie, et même l’inceste, bénéficiaient dans le public d’un accueil relativement neutre et même parfois bienveillant. Il suffit, pour s’en convaincre, de se reporter à la presse des années 70 et 80. Qu’on me permette de rappeler l’indulgence amusée, voire admirative, avec laquelle critiques littéraires et présentateurs de télévision accueillaient les déclarations de Gabriel Matzneff ou de René Schérer, lequel pouvait écrire, dans Libération du 9 juin 1978 « L’aventure pédophilique vient révéler quelle insupportable confiscation d’être et de sens pratiquent à l’égard de l’enfant les rôles contraints et les pouvoirs conjurés » (cité par Guillebaud in La tyrannie du plaisir, p. 23). Le cas de Tony Duvert, écrivain pédophile déclaré et même militant, est encore plus remarquable. En 1973, son roman Paysage de fantaisie, qui met en scène les jeux sexuels entre un adulte et des enfants, est encensé par la critique qui y voit l’expression d’une saine subversion. Le livre reçoit d’ailleurs le prix Médicis. L’année suivante, il publie Le bon sexe illustré, véritable manifeste pédophile qui réclame le droit pour les enfants de pouvoir bénéficier de la libération sexuelle que peut leur apporter le pédophile, à l’encontre des contraintes et des privations que leur impose l’organisation familiale. En tête de chaque chapitre du livre, se trouve reproduite la photographie d’un jeune garçon d’une dizaine d’années en érection. En 1978, un nouveau roman du même auteur, intitulé Quand mourut Jonathan, retrace l’aventure amoureuse d’un artiste d’âge mûr avec un petit garçon de huit ans. Ce livre est salué dans Le Monde du 14 avril 1976 : « Tony Duvert va vers le plus pur »… En 1979, L’île Atlantique lui vaut de nouveaux éloges dithyrambiques de la part de Madeleine Chapsal.

Que s’est-il donc passé entre 1980 et 1995 pour que l’opinion connaisse un revirement aussi spectaculaire ? J’aimerais que quelqu’un m’éclaire sur ce mystère. Le phénomène est d’autant plus remarquable que nos sociétés occidentales contemporaines semblent désormais cimentées par l’idéal sacro-saint, mais purement imaginaire, de l’enfant-roi et par l’obsession corrélative de la protection de l’enfance. Loin de moi l’idée de contester la nécessité de cette protection et le progrès qu’elle constitue. Mais la meilleure protection de l’enfant n’est-elle pas le désir et le soutien que les adultes qui l’entourent lui manifestent afin de le voir grandir ? J’ai été surpris, il y a quelques mois – et je suis particulièrement heureux de vous faire part de cette surprise ici, à l’hôpital Nestlé qui a bien voulu accueillir mes propos de ce soir -, de voir apparaître sur l’écran de mon téléviseur une publicité de la firme Nestlé dont le texte énonçait fièrement : « Chez Nestlé, c’est le bébé qui est président ». Est-ce que nous ne sommes pas arrivés au bord d’une espèce de délire collectif ? Qui ne voit l’hypocrisie de ce culte de l’enfant innocent, vierge de corps et d’esprit, l’enfant merveilleux et pur dont l’univers est censé n’être peuplé que de rêves et de jeux ? Qui n’observe, dans le langage et l’imagerie publicitaire et médiatique d’aujourd’hui, que la plus belle marchandise du monde est désormais un bel enfant ? Qui n’est frappé de constater que l’exemple de notre Cité idéale nous est proposé sous deux versions, deux imageries standardisées, qui font couple comme un duo d’opéra : Disneyland et Las Vegas ? D’un côté, le monde de l’enfant imaginé comme un adulte miniaturisé, de l’autre, le monde de l’adulte imaginé en enfant éternisé. Nous sommes entrés, sans nous en apercevoir, dans une véritable idolâtrie de l’enfant, dans « l’infantolâtrie », dans l’infantilisation générale du monde. Les enfants s’habillent comme des adultes pendant que les adultes s’empiffrent de bonbons et jouent comme des enfants – les uns et les autres se disputant les commandes de la console de l’ordinateur familial. L’idéal aujourd’hui, c’est de rester enfant, et non plus de devenir un adulte. Et, de plus en plus, c’est une certaine représentation imaginaire de l’enfant qui fait la loi. C’est l’enfant mythique dont la statue s’élève au rang d’idole à mesure même que les adultes déchoient de leur piédestal, démissionnent de leur fonction et s’infantilisent à qui-mieux-mieux.

Curieusement, mais logiquement, plus cette célébration de l’enfant imaginaire prend de l’ampleur, plus il apparaît, au sein de la réalité économique et sociale, que l’enfant représente un coût. D’ailleurs, plus on le vénère, plus il devient rare, plus il tend à être unique. Alors que dans toutes les phases de civilisation qui nous ont précédés, comme dans les cultures qui entourent notre îlot d’Occident, l’enfant a toujours été considéré comme la première richesse, chez nous il est à présent une charge dont il paraît normal à chacun que l’État nous en rembourse les frais. En somme, l’enfant que nous adulons et voulons protéger de tout, l’enfant que nous maintenons dans un état artificiel d’enfance, est de plus en plus irréel. Il est notre rêve narcissique et nous ne l’aimons plus, à la limite, que pour notre propre plaisir. L’enfant n’est plus pour nous une richesse, il est devenu un luxe – ce qui est tout à fait différent.

4. LA SIGNIFICATION DE LA PÉDOPHILIE

Si l’on veut parler sérieusement de la pédophilie, avant de poser les questions, certes préoccupantes, de son traitement et de sa prévention, il conviendrait de tenter d’abord de comprendre ce que signifie ce mot. Cette démarche implique de distinguer soigneusement deux niveaux de discours.

On peut, d’une part, envisager la pédophilie d’un point de vue extérieur, objectif, descriptif. C’est ce que font les juristes qui doivent établir les faits et ensuite qualifier ceux-ci, c’est-à-dire les traduire dans le langage du droit pénal. Par exemple, on appellera « viol » toute relation sexuelle entre un adulte et un enfant en dessous d’un certain âge fixé par la loi. C’est aussi ce que font les psychologues et les sexologues, notamment ceux qui se prétendent aujourd’hui les plus experts dans le traitement des pédophiles. Les psychologues décrivent des comportements en se fondant sur le modèle théorique, expérimenté sur l’animal de laboratoire, d’un réflexe automatique induit par un stimulus. Par exemple, telle image représentant un petit garçon déclenche un début d’érection chez le patient. Le traitement consistera dès lors à associer ladite image à une sensation de déplaisir. Ainsi, on montrera systématiquement cette image au patient en lui envoyant une décharge électrique douloureuse sur le pénis. Dans ces deux approches, celle qui se fonde sur les faits et celle qui se fonde sur les comportements, une dimension essentielle – la plus essentielle – est évacuée : celle du sujet qui pose l’acte qualifié de « pédophile », celle de la dimension subjective (et non pas objective) de cet acte.

C’est cette dimension subjective qu’il faut tenter d’appréhender en examinant la question de la pédophilie d’un point de vue intérieur, du point de vue du fonctionnement d’une économie inconsciente et singulière. En effet, la question n’est pas seulement de savoir quel est l’acte qui a été commis, mais de savoir qui l’a commis. Les actes ou les comportements dits « pédophiles » peuvent se produire dans les contextes les plus divers et dans le cadre de toutes les structures cliniques que la psychanalyse permet de distinguer : les névroses, les psychoses et les perversions. Or, la structure psychique dans laquelle un sujet trouve sa position d’être, implique un rapport à chaque fois différent au désir, au fantasme, à la jouissance, à la loi, à la culpabilité, et à l’autre en général. Il peut arriver qu’un névrosé obsessionnel passe compulsivement à l’acte avec un enfant lorsque celui-ci est devenu pour lui la cristallisation d’une obsession. Dans ce cas, même si la description de l’acte coïncide exactement avec celle du même acte commis par un pervers ou par un schizophrène, sa signification sera fondamentalement différente et, par conséquent, sa sanction judiciaire et son traitement devraient également être distincts. Au lieu de qualifier automatiquement le sujet obsessionnel en question de « pédophile », on devrait prendre la peine d’analyser la portée subjective de son acte. On pourrait à l’occasion remarquer, par exemple, que son acte n’est pas motivé par un attrait sexuel électif pour les enfants, mais plutôt par la compulsion au sacrilège typique de cette névrose. On sait – je renvoie ici aux deux oeuvres majeures de Freud que sont Totem et tabou et L’homme-aux-rats – que l’économie psychique de l’obsessionnel s’organise autour du rapport au tabou, à l’intouchable, au sacré et à l’aveu de la faute.

En fait, si l’on veut s’en tenir à un usage rigoureux des mots et éviter les amalgames qui entraînent la confusion et l’obscurantisme, on devrait réserver le terme de « pédophilie » aux cas de perversion pédophile. Pour m’expliquer sur ce point, je vais essayer d’expliquer de façon synthétique ce que mon expérience de la psychanalyse me permet de cerner de la structure perverse en général, et ensuite des caractéristiques de cette perversion particulière qu’est la pédophilie au sens strict.

5. LA STRUCTURE DE LA PERVERSION

Distincte de la névrose et de la psychose, la perversion est l’une des trois structures psychiques inconscientes dans lesquelles l’être humain peut s’établir comme sujet de discours et comme agent de son acte. A ce titre, la perversion est parfaitement « normale », même si elle dérange le monde, voire tout le monde. La question que pose, avec une évidente provocation, l’existence des perversions vise l’essence même de la société humaine. En effet, seuls les névrosés font société : le symptôme névrotique n’est pas seulement une souffrance singulière, il est aussi la matrice du lien qui rassemble les hommes autour de règles communes. C’est pourquoi, dans Moïse et le monothéisme, Freud ne recule pas à traiter la religion (et spécialement la chrétienne) comme le symptôme par excellence. Les pervers, eux, abordent le lien social par une autre voie : micro-sociétés de maîtres, amicales, réseaux qui se fondent sur des formes de pactes ou de contrats qui n’ont pas encore été vraiment étudiés à ce jour, mais dont on peut souligner que c’est le fantasme, et non le symptôme, qui s’y offre comme base du lien, et que l’exigence de la singularité y prend toujours le pas sur celle de la communauté et s’oppose à toute idée d’universalité.

La clinique psychanalytique permet, me semble-t-il, de dégager quatre axes principaux de l’organisation de la perversion, quelle que soit la variante de celle-ci.

1. La logique du démenti

Dans la perversion, le mécanisme fondateur de l’inconscient est distinct de celui de la névrose. Dans celle-ci, c’est la « dénégation » (Verneinung) qui commande et maintient le refoulement (Verdrängung). Quand un névrosé déclare, par exemple, « ma femme, ce n’est pas ma mère », il veut dire en réalité que sa femme, c’est sa mère. Mais il ne peut le reconnaître, ou l’avouer, qu’en affectant cet énoncé d’une négation (ne…pas). Chez le pervers, le mécanisme est plus complexe et plus subtil. Ce que Freud a appelé la Verleugnung – que nous avons choisi, avec Lacan, de traduire par « démenti », traduction la plus littérale -, consiste à poser simultanément deux affirmations contradictoires a) oui, la mère est châtrée, b) non, la mère n’est pas châtrée. Un névrosé éprouve la plus grande difficulté à comprendre ce processus. Car, pour le névrosé, la logique inconsciente se fonde sur le principe d’identité, base de la logique classique : A = A. Pour le pervers, le démenti signifie que A =A et aussi, en même temps, que A est différent de A. Cette coexistence – qui n’est contradictoire que pour le névrosé – fait du pervers un argumentateur redoutable (du moins, lorsqu’il est intelligent), un rhéteur particulièrement apte à manier et à manipuler la valeur de vérité dans le discours de façon à avoir toujours raison.

A la base, le démenti porte sur la castration de la mère. Ceci ne doit pas être entendu seulement comme le fait que la mère n’a pas de pénis, ou, plus finement, qu’elle manque du phallus. La castration de la mère signifie que la mère ne possède pas l’objet de son désir, que celui-ci ne peut s’inscrire que comme manque et que ce manque est structurel. En d’autres termes, il y a, dans le démenti que le pervers oppose à la castration, une face qui reconnaît le manque structurel de l’objet du désir, mais aussi, et simultanément, une face qui affirme l’existence positive de cet objet. Or, si l’objet du désir existe concrètement, s’il est saisissable et désignable par les sens, il en découle que le sujet ne peut que vouloir absolument le posséder et le consommer – et répéter indéfiniment cette démarche.

2. L’oedipe pervers

L’oedipe pervers se distingue par la place tout à fait particulière qui y est dévolue au père à chacun des niveaux où il est appelé à remplir sa fonction. En tant qu’instance symbolique, dépositaire en titre de la loi, de l’interdit et de l’autorité, le père y est parfaitement reconnu – le pervers n’est pas psychotique. De même, les attributs du père imaginaire, héros ou couard, père fouettard ou père aveugle, sont repérables et repérés par le sujet. Mais c’est au niveau du père réel que la perversion se signale à l’attention. Dans la situation \oedipienne qui caractérise la perversion, l’homme qui est appelé, dans la réalité, à assumer le rôle du père est systématiquement mis à l’écart – en exil, dirait Montherlant – par le discours maternel qui entoure le sujet. La position du père du pervers est celle d’un monarque tenu en échec dans son propre palais. Devenant du coup un personnage dérisoire, une pure fiction, le père se voit réduit à n’être qu’une sorte d’acteur de comédie à qui il est demandé de jouer au père, mais sans que ce rôle porte à la moindre conséquence : c’est un père « pour la scène ».

Il en résulte, pour son enfant, que, bien que posées et reconnues théoriquement, la loi, l’autorité et l’interdit se trouvent ramenés à de pures conventions de façade. De façon générale, le monde dans lequel le pervers se voit introduit par sa configuration familiale est une comédie, une farce dont le côté grotesque est souvent manifeste. Cette introduction prend pour lui valeur d’initiation. Car, si la comédie humaine est pour le névrosé une vérité dont il ne peut être qu’à son insu un participant parmi les autres (situation à laquelle il lui est d’ailleurs souvent difficile de se résigner), pour le pervers cette comédie est d’emblée révélée, démasquée dans sa facticité, et c’est en toute conscience qu’il y prend sa place. Étant appelé à la fois sur la scène et dans les coulisses, le pervers ne peut être dupe de la pièce qui se joue. Il en tire un savoir, certes, mais un savoir que l’on peut qualifier de toxique. Il en tire sa force aussi bien que son malheur. Il connaît ou croit connaître l’envers du décor et les règles secrètes qui démentent les conventions de la comédie.

Autre conséquence : l’univers subjectif du pervers se trouve dédoublé en deux lieux et deux discours dont la contradiction n’empêche pas la coexistence. D’un côté, la scène publique, de l’autre côté, la scène privée. La scène publique, lieu du semblant explicite, c’est le monde où les lois, les usages et les conventions sociales sont respectées, voire célébrées avec un zèle caricatural (« il faudrait être fou pour ne pas se fier aux apparences », disait Oscar Wilde). La scène privée, par contre, lieu de la vérité masquée, du secret partagé avec la mère, dément la précédente. C’est là qu’entre la mère et l’enfant, puis entre le pervers et son partenaire, s’accomplit le rituel (toujours théâtral) qui démontre que le sujet a ses raisons de faire exception aux lois communes parce qu’il se réclame des connaissances privilégiées sur lesquelles il fonde sa singularité.

3. L’usage du fantasme

Au niveau de son contenu, on peut dire que tout fantasme est pervers par essence. Le scénario imaginaire dans lequel le névrosé conjugue son désir et sa jouissance n’est rien d’autre, après tout, que la façon dont il se rêve pervers en grand secret. Ce n’est donc pas le contenu du fantasme qui permet de différencier le pervers du névrosé, mais, comme je vais le montrer, c’est son usage.

Secret trésor, strictement privé, chez le névrosé (au point qu’il faut des années d’analyse pour qu’il consente à commencer à en parler), le fantasme est, au contraire, chez le pervers une construction qui ne prend son sens qu’en devenant publique. Pour le névrosé, le fantasme est une activité solitaire : c’est la part de sa vie qu’il soustrait au lien social. A l’inverse, le pervers se sert du fantasme (sans même s’apercevoir d’ailleurs qu’il s’agit d’un montage imaginaire) pour créer le lien social au sein duquel sa singularité peut s’accomplir. Pour le pervers, le fantasme n’a de sens et de fonction que s’il est agi ou énoncé de telle sorte qu’il parvienne à inclure un autre, consentant ou non, dans son scénario. C’est ce qui apparaît, considéré de l’extérieur, comme une tentative de séduction, de manipulation ou de corruption du partenaire. Par exemple, le sadique exigera de sa victime qu’elle demande elle-même, en s’accusant de telle ou telle faute, la punition qu’il va lui infliger – punition qui se présentera dès lors comme « méritée ».

Pourquoi cette nécessité de la complicité forcée de l’autre ? Parce que, dans la perversion, le fantasme a une fonction démonstrative. Le pervers ne peut, en effet, s’assurer de sa subjectivité qu’à la condition de se faire apparaître comme sujet positivé en l’autre (manoeuvre dans laquelle lui n’est que l’agent). Mais de quel « sujet » s’agit-il en l’occurrence ? D’un sujet pour qui il est essentiel, vital, d’affirmer qu’il y a continuité entre le désir et la jouissance. Car, pour le pervers, un désir qui ne s’achève pas en jouissance n’est qu’un mensonge, une escroquerie ou une lâcheté. C’est ce mensonge et cette lâcheté qu’il dénonce inlassablement comme constitutifs de la réalité du névrosé et de l’ordre social : si celui-ci interdit la jouissance (en tout cas, au-delà d’un certain point), c’est parce que le névrosé n’ose pas jouir vraiment. Car c’est la jouissance qui constitue la valeur suprême de l’univers pervers, alors que, dans la névrose, c’est le désir. C’est pourquoi le névrosé, lui, se soutient parfaitement d’un désir insatisfait (dans l’hystérie), d’un désir impossible (dans la névrose obsessionnelle), ou d’un désir prévenu (dans la phobie). Le névrosé trouve son appui dans un désir dont l’objet est toujours en défaut – chaque fois qu’il croit l’avoir atteint, il déchante rapidement : non, ce n’était pas « ça ». C’est la raison pour laquelle, dans la névrose, la jouissance va toujours de pair avec la culpabilité.

Ce que veut démontrer le pervers, ce à quoi il s’efforce de convertir l’autre (de force s’il le faut), ce n’est pas seulement l’existence de la jouissance, mais sa prédominance sur le désir. Pour lui, le désir ne peut être que désir de jouir, et non pas désir de désir ou désir de désirer, comme chez le névrosé.

4. Le rapport à la loi et à la jouissance

La nécessité de cette démonstration est si pressante que l’on peut se demander si la perversion connaît la dialectique du désir ou si elle ne l’escamote pas purement et simplement. En tout cas, sa compréhension réclame une autre théorie du désir et de la jouissance que celle à laquelle nous nous référons dans le cadre de la clinique des névroses.

Pour entrer dans cette théorie, il faut cerner le rapport subjectif que le pervers entretient avec la Loi. L’opinion commune tend à confondre perversion et transgression. Pourtant il serait tout à fait simpliste et erroné d’assimiler le pervers à un hors-la-loi, même si l’interrogation cynique, le défi et la provocation des instances représentant la loi constituent des données constantes dans la vie des pervers.

Si le pervers met la loi, et plus souvent encore le juge, au défi, ce n’est pas qu’il se réclame d’une position anarchiste. Tout au contraire. Lorsqu’il critique ou lorsqu’il enfreint la loi positive et les bonnes moeurs, c’est au nom d’une autre loi, loi suprême et bien plus tyrannique que celle de la société. Car cette autre loi n’admet, elle, aucune faculté de transgression, aucun compromis, aucune défaillance, aucune faiblesse humaine, aucun pardon. Cette loi supérieure qui s’inscrit au coeur de la structure perverse n’est pas, par essence, une loi humaine. C’est une loi naturelle dont le pervers est parfois capable de soutenir et d’argumenter l’existence avec une force de persuasion et une virtuosité dialectique remarquables. Son texte non-écrit n’édicte qu’un seul précepte : l’obligation de jouir.

En somme, lorsqu’il « transgresse », comme dit le langage commun, le pervers ne fait en réalité qu’obéir. Ce n’est pas un révolutionnaire, c’est un serviteur modèle, un fonctionnaire zélé. Dans sa logique, ce n’est pas lui qui désire, ce n’est même pas l’autre : c’est la Loi (de la jouissance). Pire : cette loi ne désire pas, elle exige. Poussez le sujet pervers dans ses derniers retranchements et, s’il est sincère et accepte de se livrer, vous entendrez son discours se transformer en une véritable leçon de morale. Rien de plus sensible pour le pervers que le concept de « vertu ». Sade, Genet, Jouhandeau, Montherlant, Mishima – et j’en passe\u… – nous le prouvent chacun à leur manière : la perversion aboutit à une apologie paradoxale de la vertu. Etrange vertu, sans doute. Ici encore, l’opposition entre le monde du névrosé et celui du pervers est diamétrale. Alors que, pour le premier, la loi est, par définition, un interdit qui porte sur la jouissance, et la vertu le respect des tabous qui en découlent, pour le pervers, la loi commande la jouissance et ce, de façon absolue (il est, en quelque sorte, interdit de ne pas jouir). Si bien que la vertu, dans ce cas, consiste à se montrer à la hauteur de ce que peut exiger cet impératif absolu – jusqu’au mal suprême. La rédemption par le mal ou la sainteté dans l’abjection constituent des thèmes récurrents des discours pervers.

6. LA PERVERSION PÉDOPHILE

Le psychanalyste que je suis ne considère pas comme injustes les lois qui sanctionnent la pédophilie. Je ne les prends pas non plus comme l’expression d’une justice absolue et universelle. Ces lois ne sont que l’une des constructions grâce auxquelles notre société tente de se maintenir en tant que symptôme parmi d’autres. Dans d’autres sociétés, tout aussi civilisées que la nôtre, par exemple dans les sociétés helléniques préclassiques, on sait que la pédophilie était organisée au niveau social en tant que rituel de passage pour les jeunes garçons. Dans la société athénienne de l’âge classique, la pédophilie était non seulement tolérée, mais considérée comme le modèle idéal de la relation amoureuse et pédagogique (cfr. le « Premier Alcibiade » et le « Banquet » de Platon). Dans la société romaine, il était de règle que le maître ait pour amants quelques jeunes garçons non pubères pourvu qu’ils ne fussent pas citoyens romains. Au Moyen-Age, les monastères étaient des lieux privilégiés de relations pédophiles entre les abbés et les jeunes novices. Dans bien des cultures qui nous entourent aujourd’hui, l’usage sexuel des enfants, voire leur prostitution organisée, est considéré comme une chose normale dont personne ne se préoccupe. La sorte de chasse au pédophile qui devient, depuis peu, le mot d’ordre dans nos pays doit donc être considérée comme un phénomène bizarre plutôt que comme un progrès de la civilisation. En tant que psychanalyste, je pense qu’avant d’engager la lutte contre la pédophilie, il conviendrait d’abord d’éclaircir pour quoi et contre quoi le pédophile lutte lui-même. Cela nécessite de l’entendre avant de le condamner.

La pédophilie se définit comme l’amour des enfants – précisons : une certaine forme d’amour visant un certain genre d’enfants. Il ne faut donc pas confondre, je le répète, le pervers pédophile et le pervers sadique. Ce n’est pas parce que la loi positive en vigueur commande, pour des raisons de technique de procédure et de linguistique pénale, de qualifier automatiquement de « viol » les relations sexuelles d’un adulte avec un enfant en dessous d’un certain âge, que les pédophiles doivent être réellement pris pour des violeurs systématiques. En principe (bien sûr, il y a des exceptions), le viol n’intéresse pas le pédophile. Au contraire, le discours du pédophile se fonde sur la thèse que l’enfant consent aux relations qu’il a avec lui, et davantage encore, qu’il les demande lui-même. Ce que dit le pédophile – je caricature à peine, je l’ai entendu régulièrement dans ma pratique – c’est quasiment que l’enfant l’a violé lui. C’est un point très important, il faut prendre ces paroles très au sérieux (ce qui ne veut pas dire qu’il faut les croire).

Il est, en effet, capital pour le pervers pédophile de faire la démonstration que l’enfant baigne dans une sorte de sexualité naturelle bienheureuse qui s’oppose à la sexualité restreinte, réprimée et déformée des adultes, et que l’expression spontanée de cette sexualité naturelle est le désir de jouir. Cette idée d’un érotisme spontané de l’enfant s’oppose à toute envie de viol. Pour le violeur, par contre, et c’est pourquoi sa conduite relève du sadisme, le non-consentement de l’autre est une condition nécessaire. Le violeur cherche en effet à prouver que l’on peut faire jouir l’autre par la force, que la jouissance se passe du désir ou du consentement subjectif parce qu’elle est une Loi qui s’impose absolument. Par ailleurs, un autre point capital dans l’argumentation dont le pédophile tente de nous convaincre, c’est que la violence à l’égard de l’enfant se situe, par essence, dans la structure familiale puisque celle-ci est foncièrement répressive à l’égard de la sexualité. Le pervers pédophile soutient que les parents – et, en tout premier lieu, le père – abusent de leurs enfants, lui font violence, en lui « volant » sa sexualité, en l’empêchant de faire l’amour et en l’obligeant à n’être que le voyeur de l’érotisme parental (cfr. Le bon sexe illustré de Tony Duvert).

Une autre idée communément répandue doit également être dénoncée : la pédophilie, contrairement à ce que l’on dit, n’est pas du tout la même chose que l’inceste. Il existe, bien sûr, des cas de pervers pédophiles qui séduisent aussi leur propre enfant, mais ces cas forment plutôt exceptions. Le père incestueux, celui qui a des relations sexuelles avec sa fille ou avec son fils, n’est pas, en règle générale, quelqu’un qui est excité par l’enfant comme tel. Ce qui l’intéresse, ce qui le trouble, ce qui le met hors de lui, c’est son propre enfant, sa descendance. En fait, le père incestueux est un sujet qui ne supporte pas la paternité (cette aversion, je le montrerai plus loin, s’oppose radicalement à la position que défend le pédophile). Non seulement il ne la supporte pas, mais il éprouve l’irrésistible besoin de la bafouer, de l’annuler en quelque sorte en en révélant l’indignité. Je le répète, il est rare qu’un pédophile abuse de ses propres enfants. Au contraire, les pédophiles qui ont des enfants sont généralement des pères modèles ou qui s’efforcent de l’être.

En effet, à l’opposé des pères incestueux – qui sont des destructeurs de la paternité -, les pédophiles développent une idée très élevée de la paternité. Il n’est pas exagéré de dire que la perversion pédophile contient une théorie complexe et subtile de la paternité, plus précisément de la restauration de la fonction paternelle. Cette thèse peut paraître choquante et paradoxale mais pourtant c’est bien la conviction d’être le héraut d’une véritable réforme morale (cfr. « Les garçons » de Montherlant) qui pousse le pédophile à entrer en conflit avec la famille, avec la société et avec les institutions. Pour lui, les parents légaux, coincés dans leur rôle de censeurs, sont par essence incapables d’aimer. Il faut donc que le « véritable » amour paternel provienne d’ailleurs que de ceux qui sont liés à l’enfant par le sang. Comme le déclare l’Abbé, héros de la pièce de Montherlant « La ville dont le prince est un enfant », « Dieu a créé des hommes plus sensibles que les pères, en vue d’enfants qui ne sont pas les leurs, et qui sont mal aimés ».

Mais qu’est-ce que le véritable amour paternel, tel que le pédophile le conçoit ? C’est un amour passionnel et sensuel qui est en rivalité profonde avec l’amour maternel – comme si la mère volait au père la part érotique de l’amour qu’il éprouve pour l’enfant. Restaurer la passion d’être père et faire de celle-ci le modèle de la passion amoureuse, tel est l’enjeu le plus radical de la pédophilie. C’est la raison pour laquelle le pédophile est intimement persuadé de faire du bien aux enfants avec qui il entretient des relations amoureuses ou sexuelles. C’est pourquoi aussi il est convaincu de se montrer meilleur éducateur – meilleur parce que plus vrai – que le père légal. Il réplique aux lois et aux moeurs familiales qui châtrent les pères avant de châtrer les fils, que seul peut être à la hauteur de sa fonction le père dont l’amour ne recule pas devant la passion. Une passion qui ne rejette ni ne refoule ce qu’elle comporte de sensualité et d’érotisme. Une passion qui exige la réciprocité parce qu’elle croit savoir que l’enfant lui-même réclame cette sensualité paternelle. En somme, le pervers pédophile nous met au défi de concevoir la fonction paternelle comme fondée sur l’idéalisation de la pulsion plutôt que sur l’idéalisation du désir. Dans cette passion, l’initiation à la jouissance a la plus grande importance. En effet, comme dans toute perversion, la jouissance est ici identifiée à la Loi. Il s’agit donc d’introduire l’enfant à la vérité de la Loi et de lui faire découvrir le mensonge fondateur de la famille et de la normalité sociale. Ce mensonge, Tony Duvert, que j’ai déjà cité, le dénonce comme l’alliance d’une maternité incestueuse et d’une paternité pédérastique dont le sexe se prétend absent (cfr. Tony Duvert, Le bon sexe illustré, pp. 66-67).

Quelques mots enfin sur l’enfant qui est l’objet élu de la perversion pédophile. On a parfois évoqué l’idée que l’enfant jouerait, pour le pédophile, le rôle d’un fétiche. C’est une idée que je trouve intéressante même si elle ne me semble pas exacte. Il faut remarquer – c’est un critère décisif pour distinguer le pédophile de l’homosexuel pédéraste – que le pédophile se tourne vers l’enfant pré-pubère. Voilà une notion bien difficile à manier, surtout pour le législateur ou pour le juge qui sont obligés de se reposer sur des critères « objectifs », par exemple l’absurde idée d’un âge auquel on fixerait ce qu’on appelle la « majorité sexuelle ». La pré-puberté ne se réfère ni à un âge, ni à une définition biologique ou médicale de la puberté. C’est une notion floue, d’autant plus floue que son objet est justement le flou. En effet, celui que vise la perversion pédophile est l’enfant dont le corps ou l’esprit n’a pas encore vraiment choisi son sexe. C’est l’ange, ou l’angelot, comme on préférera. C’est l’enfant apparemment asexué ou sexué de façon indécise, c’est l’être qui incarne, en quelque sorte, le démenti opposé à la reconnaissance de la différence des sexes, mais en qui le pédophile discerne, pour cette raison même, le bonheur d’une sexualité complète, plus large que celle des adultes. Cette imprécision de la sexuation de l’enfant n’a pas seulement pour fonction de soutenir la défense contre l’homosexualité qui est inhérente à la pédophilie comme à bien d’autres formes de perversion. Pédophiles et homosexuels ont horreur les uns des autres, c’est une donnée bien connue de la clinique. Mais, au-delà de cette fonction de défense, l’exigence que l’enfant soit choisi avant toute manifestation de la puberté signifie que le pédophile recherche chez l’enfant qui l’attire l’incarnation du démenti de la castration et de la différence des sexes. L’enfant élu par le pédophile, c’est le troisième sexe. Ou, plus exactement, c’est le sexe qui unit, en les confondant, les pôles opposés de la différence sexuelle. C’est pourquoi l’attirance du pédophile se cristallise tantôt sur un trait d’exquise féminité qui se révèle chez un jeune garçon, tantôt sur un trait de gaminerie que manifeste une fillette.

Mais, dans tous les cas, ce que la psychanalyse du pédophile permet de mettre au jour, c’est que, dans la figure infantile élue par sa passion, c’est lui-même que le pédophile cherche à rencontrer et à faire apparaître. Il ne s’agit pas seulement d’une quête narcissique, ni d’un processus d’identification imaginaire. Cette recherche frénétique ne se situe pas simplement au niveau du moi et de ses images spéculaires. C’est le sujet en tant que tel qui est appelé à se révéler. Le sujet, c’est-à-dire ce qui n’est jamais qu’un vide dans la chaîne signifiante du discours. Ce vide, le pédophile le comble en provoquant l’apparition d’un enfant qui représente l’incarnation d’un sujet naturel plutôt que fils du langage, d’un sujet qui serait vierge de la marque du signifiant, d’un sujet qui serait d’avant la castration symbolique. C’est là son égarement fondamental. C’est là qu’il manifeste à quel point il reste lui-même un éternel enfant imaginaire, tout attaché à être ce qui pourrait combler le manque du désir de sa mère afin que jamais la béance de celui-ci ne puisse apparaître.

Pour conclure ces réflexions, je reprendrai à Philippe Forest deux phrases d’un article publié dans le numéro 59 de la revue L’Infini consacré à « La question pédophile ». Ph. Forest y écrivait : « \u…l’enfance n’existe pas, elle est le rêve du pédophile. Le pédophile – je l’imagine ainsi – est précisément celui qui croit à l’enfance (\u…). Il la voit comme le paradis dont il a été injustement chassé, le lieu vers lequel il lui faut revenir, qu’il lui faut à tout prix pénétrer. » Effectivement, ma pratique de la psychanalyse avec des sujets pédophiles me permet de confirmer que, pour eux, l’enfance n’est pas un moment, une étape transitoire de la vie, un temps destiné, par essence, à prendre fin, mais bien une sorte d’état de l’être qu’il s’agit de restituer dans sa temporalité indéfinie. Dans la logique pédophile, l’enfant constitue le démenti opposé à la division du sujet : le « sujet-enfant » incarne le mythe d’une complétude naturelle dans laquelle désir et jouissance ne sont pas séparés. C’est pourquoi chaque pédophile est constamment confronté au drame de voir l’enfant qu’il aime se transformer et quitter cet état dont il se fait, lui, le dépositaire. C’est pourquoi aussi, malgré leur attrait et souvent leur talent exceptionnel pour la pédagogie, je crois, avec François Regnault que l’on peut définir le pédophile comme « l’envers du pédagogue » (cfr. L’Infini n° 59, p. 125). Car le véritable pédagogue – en existe-t-il encore ? – est celui qui fonde sa pratique sur la supposition que le désir le plus fondamental de l’enfant, est le désir de devenir grand. Comme l’écrit Hegel dans ses Principes de la philosophie du droit (§ 175), « la nécessité d’être élevé existe chez les enfants comme le sentiment qui leur est propre de ne pas être satisfaits de ce qu’ils sont. C’est la tendance à appartenir au monde des grandes personnes qu’ils devinent supérieur, le désir de devenir grands. La pédagogie du jeu traite l’élément puéril comme quelque chose qui vaudrait pour lui-même, le présente aux enfants comme tel, et rabaisse pour eux ce qui est sérieux, et se rabaisse elle-même à une forme puérile peu prisée par les enfants. En les représentant comme achevés dans l’état d’inachèvement où ils se sentent, en s’efforçant ainsi de les rendre contents, elle trouble et altère leur vrai besoin spontané qui est bien meilleur » (cité par F. Regnault in op.cit.).

Eclairés par ces dernières phrases, à nous à présent de nous interroger sur le sens de l’évolution contemporaine de notre société, que j’évoquais plus haut. Ce mouvement, que j’ai désigné comme « l’infantolâtrie » de l’époque, ne risque-t-il pas de nous mener vers une forme de pédophilie généralisée et triomphante ? Cette hypothèse pourrait bien, en tout cas, expliquer les manifestations d’effroi et de panique que le pédophile soulève aujourd’hui dans notre société. Cet effroi ne serait-il pas finalement l’effroi devant la révélation de la signification de notre propre idéalisation de l’enfance?

Les droits des enfants ont-ils leur place en Afrique?

Cameroon-Info.Net

Droits de l’enfant. Concept occidental importé par les élites intellectuelles africaines ou simple panacée d’un monde en quête de slogan autour de l’enfant, les Africains se posent des questions en ce 20 novembre, jour international des droits de l’enfant.
Autour des conventions, cadres, organisations de types divers, les intellectuels du monde planchent sur la situation de l’enfant, sans se soucier souvent des réalités de son milieu, du vécu des populations qui l’ont mis au monde, des sociétés qui l’ont vu grandir et des communautés dans lesquelles il évolue.

Est-ce un problème universel ou bien un problème qui revêt des connotations culturelles diversifiées ? Toute la question est là. Si la question est d’actualité, c’est à juste titre parce que très certainement, la mondialisation qui a parfois bon dos, mais qui n’est pas non plus exempte de reproche, donne au problème des contours précis et complexes. On peut penser comme tout le monde sans doute, à la pédophilie, au travail des enfants, à l’esclavage des enfants, aux mutilations sexuelles subies par les fillettes, au viol des enfants. Mais aussi, aux sévices dont ils sont victimes et qui entraînent parfois des traumatismes profonds ou irréversibles et dans des cas extrêmes, la mort.

Les spécialistes des questions de l’enfance pensent aujourd’hui que certains de ces problèmes qui se rencontraient depuis un passé lointain et toujours de mise aujourd’hui aux quatre coins du monde revêtent une connotation particulière de nos jours. Mais, dans tous ces cas, certaines des atteintes à la dignité de l’enfant apparaissent comme des archaïsmes que les mutations sociales vont faire disparaître tel que le mariage précoce des filles, dans certaines régions du globe. D’autres phénomènes comme la mendicité des enfants, ou la délinquance des enfants de la rue sont en partie explicables par la persistance de la pauvreté qui sévit dans de nombreuses parties du monde.

On constate qu’il y a aujourd’hui un changement d’échelle. Ces problèmes sont perçus, traités et grossis à la dimension de ce qui est connu de tout le monde, réprouvé par l’écrasante majorité des hommes et des femmes de la terre et ils sont de plus en plus assimilés à un fléau d’autant plus dangereux qu’il peut gangrener l’ensemble de la planète.

Chartes et conventions loin des préoccupations du camerounais ordinaire

En fouillant dans la littérature sur les droits de l’enfant, le discours est à la limite de l’ésotérisme. Il n’est pas à la portée de l’Africain ordinaire qui peine à accéder aux plus petits soins de santé primaire. Dans ce contexte, le droit de l’enfant est relégué au rang de question secondaire.

Ainsi, la convention relative aux droits de l’enfant qui a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies, le 20 novembre 1989, reconnaît que les enfants ont besoin d’une protection et d’une attention particulière, en raison de leur vulnérabilité, tout en soulignant la responsabilité fondamentale qui incombe à la famille, pour ce qui est des soins et de la protection.

La même convention insiste sur l’importance du respect des valeurs culturelles de la communauté de l’enfant. Entre autres dossiers sortis des tiroirs et relatifs aux droits, une disposition de l’ex Organisation de l’Unité africaine (Oua) adoptée le 11 juillet 1990 à Addis-Abéba, à travers la Charte africaine des Droits et du Bien-être de l’enfant lors de son 26ème sommet. Le Cameroun qui a signé cette charte prend en compte les préoccupations spécifiques de l’enfant africain qui vit dans un contexte tout à fait particulier.

À travers cette charte, on lui garantit le droit à la vie, à la survie, au développement, au nom, à la nationalité, à la vie privée, aux loisirs et aux autres activités récréatives et culturelles, à la santé et aux services médicaux.

Cette charte prend en charge les enfants handicapés et un certain nombre de dispositions pour la protection contre les abus, l’exploitation et les sévices sexuels, les mauvais traitements, la vente, la traite, l’enlèvement et la mendicité. Malgré les dispositions généreuses contenues dans cette charte, mais aussi dans la convention sur les droits de l’enfant, force est de constater que sur le terrain, elles sont loin d’être appliquées. L’Africain n’a pas encore intériorisé, avec regret, la notion de droit de l’enfant.

L’enfant africain appartient à la famille au sens large. Il appartient au groupe. La vérité et les droits de l’enfant, deux facteurs essentiels pour sa dignité, y sont-ils pour autant étouffés au profit du seul groupe.  » Oui et non « , peut-on répondre car, la subordination des cadets aux aînés, les structures et procédures initiatiques ainsi que les conséquences diverses du matrilignage et du patrilignage ne laissent certes à l’enfant que peu de marge.

Les droits aux plus grands, les devoirs aux enfants

Dans les sociétés négro-africaines, l’enfant, selon les réalités, le vécu et les croyances de son univers, est plutôt un être qui obéit, qu’autre chose. Fierté de tout couple, il est choyé pour la plupart, mais l’Africain n’a jamais raisonné avec son enfant, en termes de droits, mais plutôt de devoir.

D’où, l’incompréhension qui entoure la notion de droit de l’enfant dans les terroirs africains. Dans les familles, c’est encore un débat qu’on évite à chaque fois qu’il est soulevé. Entre enfants d’une même famille, il est rare qu’on soulève d’ailleurs la question. Les droits, c’est pour les plus grands.

Dans la société africaine en général, l’enfant est perçu comme « le ciment du couple » voir l’ornement du mariage (la femme stérile n’est pas considérée). C’est dire que l’enfant est un être cher dans cette société. Mais, malheureusement pour de multiples causes, ses droits sont bafoués et violés. Dans ce contexte, ajoute le chercheur, la famille peut jouer un rôle dans la protection des droits de l’enfant. La famille éduque, socialise et protège l’enfant et tout est fait pour que l’enfant puisse vivre au sein d’une famille, en cas de décès ou bien de séparation des parents.  »

Malgré la cohabitation plus ou moins heureuse entre la tradition et la modernité, l’éducation de base a continué de garder son caractère à la fois social et collectif… Aussi, est-il considéré comme  » un bien commun  » qui appartient à tous et dont la protection et l’éducation deviennent non plus l’affaire des seuls parents, mais de la communauté toute entière.

On peut d’ailleurs soulever une question fondamentale, en ce qui concerne le rapport du droit et de la culture ; à savoir pourquoi le législateur s’est-il arrogé le droit de penser et d’écrire le droit pour tous, sans pour autant au préalable, interroger les spécificités culturelles profondément enracinées dans leurs valeurs morales.

L’application des droits des enfants en Afrique reste ainsi un problème qui obère toutes les réalités pour des sociétés dont ce n’est pas souvent le vécu. Toutes choses qui font que les élites semblent très en déphasage avec les réalités socio-culturelles de la plupart des pays qui ratifient ces conventions les yeux fermés.

Ce qui explique les réticences enregistrées dans nos sociétés. Avec le fait que, le plus souvent, la mise en œuvre n’est pas accompagnée de stratégies pertinentes. D’où les nombreux dysfonctionnements notés çà et là, malgré la bonne volonté des différents acteurs.

Violations, brimades, tortures : L’enfer de l’enfant n’est pas loin de nous

Entre le gamin qui passe sa journée à chercher une pièce de 25 francs en portant les courses des femmes au marché, et le jeune garçon de la rue qui glane sa survie sur les ordures, les formes de souffrance et de tortures sont presque les mêmes. On lui demande de souffrir pour gagner sa vie. Et, ceci, malgré la ratification de la Convention par la plupart des pays africains, on continue en toute impunité de violer les droits qu’apparemment la société refuse de leur accorder. Cette violation se manifeste à travers la précocité du travail des enfants qui prend de plus en plus d’ampleur dans nos pays. Les politiques d’ajustement structurel, la dévaluation, la baisse des ressources agricoles et halieutiques ont eu des conséquences néfastes sur le plan social, avec l’accroissement de la pauvreté chez de larges couches sociales qui vivaient déjà dans des conditions très modestes.

A cela, s’ajoute la faillite du système éducatif qui ne répond pas toujours aux besoins de formation des populations. De ce fait, chaque année, plusieurs enfants sont laissés en rade par un système qui ne leur offre pas beaucoup d’opportunités de réinsertion par conséquent ils se retrouvent livrés à eux-mêmes et trop souvent dans la rue. La faute est à lier, pour certains, à un système éducatif souvent inadapté.

Exclus d’un système éducatif qui ne reconnaît que les instruits, ils finissent ainsi par défaut, dans la rue. C’est le cas de tous ces petits mendiants qui envahissent, chaque jour les rues de la capitale à la recherche d’une hypothétique pitance se nourrir. Cet acte banalisé par la société est pourtant une atteinte à leur dignité, car on ne leur apprend pas le sens de l’effort. C’est une population qui est estimée à 100.000 individus, selon les estimations officielles.

Pourtant, paradoxalement, au Cameroun, les résultats des enquêtes qualitatives menées dans les ménages entre 1993 et 1998, ont révélé que 293.783 enfants âgés de 6 à 18 ans se trouvent en situation de travail et représentent 15 % du groupe d’âge. Parmi ceux-ci, 62, 3 % vivent en milieu rural. Et, suivant l’occupation, on note une très forte prépondérance des aides familiales (78 %), suivies des salariés (9 %), des apprentis (6 %) et des travailleurs indépendants (5 %).

Compte tenu de la précarité de l’environnement et des conditions de travail, les enfants sont soumis à des risques professionnels permanents qui peuvent occasionner des accidents de travail ou des maladies professionnelles. Les tâches exécutées par les enfants ainsi que les rythmes de travail s’avèrent sans commune mesure avec leur âge ou leurs capacités.

Colloques et séminaires à la portée limitée

Malgré les nombreuses rencontres (colloques, séminaires) entre les différents acteurs, force est de constater que le problème des enfants reste entier ou a peu évolué. Ce qui pose le problème de l’efficacité et de la pertinence et des stratégies mises en oeuvre depuis plusieurs années. L’impression pour l’observateur est que les différents acteurs n’ont pas les moyens d’appliquer toutes les idées généreuses contenues dans la Convention. Ce qui met en évidence les violations notées parfois dans l’application des conventions par certains pays qui les ont ratifiées.

Les pesanteurs socio-culturelles (pauvreté, analphabétisme, absence d’information des différents acteurs, faiblesse de la volonté politique, insuffisance des moyens) ne militent pas en faveur de l’application des droits des enfants. Il n’est pas rare en effet que les Africains ignorent le système de leur continent pour ne retenir que le système international. Or avant d’aller à la mondialisation, il est indispensable que les Africains prennent conscience de la spécificité de leurs systèmes. D’où la nécessité de revoir les stratégies jusqu’ici mises en place, d’autant plus que ce ne sont pas les résolutions qui manquent. Il y a une contradiction permanente entre les objectifs, les vœux pieux et les clauses de faisabilité, d’où les fausses promesses.

La mondialisation bouscule nos modes de pensée

Et, au moment où est annoncée la naissance de la Cour pénale internationale (Cpi), il existe aujourd’hui, autant de problèmes humanitaires, de génocides et de massacres dans le monde qui affectent les enfants et qui ne laissent pas les Africains, décideurs comme société civiles, indifférents. Le droit des enfants ou simplement le droit à la vie ne saurait avoir un sens, que dans la mesure où il est circonscrit dans un monde favorable à la paix.

Or, entre les tueries opérées en 1994 sur les enfants au Rwanda et au Burundi et présentement, sur les enfants palestiniens, il ne se passe pas un jour sans que des enfants tombent sous les balles des soldats qui pourraient après tout, être leur père. Dans une étude sectorielle faite par l’OUA (devenue l’Union Africaine) et l’Unicef et intitulée  » l’avenir de l’Afrique : ses enfants… on peut lire  » qu’un grand nombre de guerre des 150 guerres qui se sont déroulées dans le monde ont eu l’Afrique pour champ de bataille. Sur les vingt millions de blessés, le nombre des enfants africains victimes pourraient atteindre dix millions. Au cours des dix dernières années, les conflits armés, selon les estimations, ont entraîné la mort de 1,5 millions d’enfants et en ont chassé six fois plus de leur foyer. Dans un rapport, Mme Graça Machel épouse de l’ancien président sud-africain Nelson Mandela relève : « les conflits armés compromettent le développement de l’enfant sur tous les plans : physique mental, et émotionnel. Les effets interagissent de sorte que, pour être efficace, l’assistance doit être intégrée…  » Outre l’enrôlement dans l’armée les enfants sont les premières victimes dans les guerres qui entraînent des morts, des blessés et des déplacements de population avec comme corollaire l’éclatement des familles.

Le souhait en ce jour international des droits de l’enfant, est de faire en sorte que les résolutions prises ne soient pas sans lendemain comme bon nombre de colloques, forums et conférences qui ont eu lieu en Afrique depuis deux décennies.

Entretiens avec Jacques Benoit

Pour le portail Antipedophil

 

Antipedophil: Jacques Benoit, qu’est ce qui vous pousse dans votre combat?

 

J.B:Je suis toujours surpris lorsque je regarde les statistiques un garçon sur six est victime de la pédophilie au Québec et un sur cinq au Canada. Combien dans le monde entier ? J’ai mal au cœur parce que notre gouvernement semble encore se fermer les yeux sur cette divine problématique. J’ai encore mal au cœur, lorsque je constate que les médias s’emparent du malheur des enfants pour vendre des nouvelles. J’ai encore plus mal au cœur, lorsque les adultes qui  éduquent les enfants ne veulent pas intervenir afin de passer un message clair aux pédophiles, que nous n’acceptons pas qu’un enfant soit une nouvelle victime de cette inaction des non pédophiles. J’ai écris mon livre avec l’idée folle d’ouvrir sur ce sujet si tabou et honteux pour les victimes masculines. Le pédophile gagne parce que la victime adulte se bâillonne elle-même la bouche en refusant de parler. Il est normal qu’un enfant soit incapable d’ouvrir, puisqu’il n’y a pas ou peu de modèle masculin. Mon hypothèse de départ étant que je n’étais pas le seul à avoir survécu à ce désastre que cause la pédophilie. Le stéréotype masculin étant que l’homme est fort et capable de franchir les obstacles de la vie sans broncher. Je crois que mon livre et maintenant mon site aide à ouvrir tranquillement les yeux sur cette triste réalité. C’est en parlant, que nous protégerons les enfants.

 

Antipedophil: Jacques Benoit, pensez vous que la lutte à notre niveau est efficace et si oui voyez vous se former une dynamique?

 

J.B:Oui, il est impératif de défendre les enfants, oui il est impératif d’éduquer les enfants. Le silence est le meilleur complice du pédophile. La dynamique perverse est de ne rien dire aux enfants. La dynamique impardonnable est d’ignorer la souffrance occasionnée par des malades qui sillonnent la pauvreté affective des gamins. Se croiser les bras est l’équivalent du silence, j’ose croire que nous ne travaillons pas dans le vide. Monsieur Hourcle, je sais que vous avez suffisamment souffert pour me comprendre. Il faut continuer d’abattre ce mur de la honte pour les victimes.

 

Antipedophil: Jacques Benoit, pour vous la prévention est un cheval de bataille! Pouvez-vous expliquer ses avantages et ses utilités?

J.B:Il est impossible de traiter médicalement un pédophile. La récidive est le lot des pédophiles même après un emprisonnement, la castration n’enlève pas les pulsions … Donc, je crois fermement que la solution est du coté de la prévention. L’enfant qui sait sera plus en mesure de se défendre. Je ne parle pas d’apeurer l’enfant par un discours douteux sur les graves dangers de la pédophilie. Il faut savoir doser la parole en fonction de l’âge de l’enfant.

 

Antipedophil: Jacques Benoit, comment vivez vous votre vie d’adulte après l’horreur de l’enfance?

J.B:Le stade de victime est chose du passé, le stade de survivant est chose du passé, je m’accroche au vivant en essayant de me sortir des pièges de la  victimisation  et de la survivance. Je suis actif et non plus réactif, j’ai du pouvoir sur ma vie, donc je m’efforce d’aider les adultes à ouvrir les yeux sur cette souffrance de l’enfant et de l’adulte.

 

Antipedophil: Jacques Benoit, vos sites Internet ont une notoriété grandissante, n’avez vous pas peur qu’ils éludent la puissance de votre œuvre écrite?

 

J.B:Le livre pourrait s’effacer, le site pourrait disparaître. Je vais continuer de le dire en le criant. Le but ultime est de venir en aide aux enfants. Je me couche le soir en m’imaginant que j’apporte un peu de lumière sur cette horrible histoire d’abus envers les humains, surtout les enfants.

 

Antipedophil: Jacques Benoit, croyez vous que notre combat sera un jour gagné?

J.B:Il serait prétentieux de croire que nous gagnerons ce combat ! Un enfant de moins victime de la pédophilie est un combat gagné.

 

Antipedophil: Jacques Benoit, vous êtes quelqu’un de fort et de courageux, les gouvernements ne devraient-ils pas s’entourer de gens comme vous pour faire avancer la cause?

 

J.B:Je crois que je dérange les grands de notre monde. Ils savent et nous ne savons rien !

Le cri du cœur passe par la sagesse du peuple. J’aimerais bien qu’ils m’invitent, malheureusement en 2006 le message que je tente de livrer passe par mes lecteurs et visiteurs de mon site. Qui sait, un jour le tabou fera place à la prévention.

Merci Monsieur Hourcle et bravo pour votre excellent travail, bravo pour votre site.

 

Jacques Benoit

 

 

Antipedophil: Jacques Benoit, tous nos remerciements pour cet entretien, je tenais particulièrement a vous mettre en avant et citerais Alice Miller:

 

”Monsieur Benoit,
Je suis contente que vous avez eu le courage de vous positionner clairement, ce qui est plutôt rare. Vous dénoncez, sans faire les compromis habituels, les crimes cachées derrière le « bénévole » dans les organismes qui prétendent protéger les enfants et vous montrez comment il est difficile, presque impossible, de mettre la vérité dans la lumière. J’espère que ce livre, plein d’émotions et bien écrit, aidera beaucoup de jeunes à se défendre efficacement des impostures au lieu de devenir une victime ou un complice. Il peut les encourager à parler et – qui sait ? – peut-être qu’ils trouveront des oreilles ouvertes justement grâce à votre livre. Je le souhaite à nous tous ».

 

 

 

 

L’enfance en France

Des enfants participent à une opération de l’Unicef France.
La France compte environ 15 millions d’enfants. Pays des droits de l’homme et de la protection sociale, la France n’est cependant pas à l’abri de tous les maux qui peuvent toucher les enfants dans les pays industrialisés : pauvreté, précarité, maltraitance. Parfois, l’accès aux services de base leur est même refusé : ainsi, certains enfants n’ont pas accès à la restauration scolaire dans notre pays.

Pauvreté des enfants

D’après l’Insee (avril 2003) et le Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale (2004), près de un million d’enfants vivent sous le seuil de la pauvreté en France. La pauvreté des enfants concerne un enfant issu de l’immigration (hors Union européenne) sur 4. Le taux de pauvreté des enfants en France est plus élevé que celui de l’ensemble des adultes. Le risque de reproduction de la pauvreté provient surtout de l’échec scolaire qui touche particulièrement les familles à bas revenus. Par ailleurs, d’après l’INSEE, en 2002, il y avait 86 000 personnes SDF en France, dont 16 000 enfants.

Protection de l’enfance

On estime qu’environ 270 000 enfants en France relèvent de la protection de l’enfance, c’est à dire victime d’une forme ou une autre de maltraitance. Si la France n’a pas adopté de plan national d’action pour l’enfance dans le cadre de l’initiative « un monde fait pour les enfants », une loi réformant la protection de l’enfance est en cours d’élaboration. Philippe Bas, ministre délégué à la Famille, en a présenté les grands axes. Après 9 mois de concertation avec des professionnels, des élus, des représentants d’associations, le dispositif établi se compose de trois volets : renforcement de la prévention, organisation du signalement et diversification des modes de prise en charge des enfants. Présenté au Conseil des ministres en avril, le projet de loi a aussitôt été déposé au Parlement en vue de son adoption fin 2006.

L’Unicef en France

Par sa mission de promoteur de la convention des droits des enfants, UNICEF France cherche à accompagner les acteurs de la société dans l’application de cette convention en proposant conseils, partenariats et accompagnement. Ainsi, depuis 2002, l’initiative Ville amie des enfants valorise les bonnes pratiques des Villes en faveur des enfants et des jeunes, favorise l’échange de bonnes pratiques te propose des actions communes aux villes reconnues pour leur engagement ne faveur des enfants et des jeunes. Par ailleurs, UNICEF France et ses comités organisent, avec leurs partenaires institutionnels, des conférences et des débats sur l’enfance en France pour ouvrir des voies nouvelles à l’application de la convention. De la même manière, UNICEF France a créé une commission des droits des enfants en 2000.

Boris Cyrulnik : « destigmatiser » les enfants soldats

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et membre du comité de parrainage de l’Unicef France.

Pour aider les anciens enfants soldats à reprendre pied, le neuropsychiatre recommande un discours communautaire constructif, quitte à passer dans un premier temps par le déni des actes de guerre commis par l’enfant.

Quand on interroge Boris Cyrulnik sur les traumatismes propres à la guerre chez l’enfant, et sur les mécanismes pour s’en sortir, le neuropsychiatre précise d’emblée : « Il faut distinguer le trauma, qui est le coup subi par l’enfant dans le réel, du traumatisme, qui est la représentation qu’il se fait du coup, dans son esprit. Cette représentation dépend de lui mais aussi du discours de ses proches, du discours de la culture. Or on peut agir sur l’alentour. On peut faire comprendre à l’enfant qu’il lui est possible de récupérer ».

C’est ce travail qui déterminera si l’enfant prendra le chemin de la résilience ou bien si au contraire il s’engagera sur la voie du désespoir, de la violence, etc.

« Certaines cultures empêchent ou facilitent la résilience, poursuit Boris Cyrulnik. La cellule familiale européenne, comme celle dans laquelle ont grandi les enfants qui sortaient de la 2e guerre mondiale, est une prison affective où l’enfant n’a qu’une personne à aimer, en général sa mère. A l’inverse, dans certains villages du Nigeria, l’enfant profite d’une structure en étoile : les adultes se relaient autour de l’enfant blessé par la vie ».

Boris Cyrulnik remarque qu’on a beaucoup réfléchi sur l’enfant en lui-même mais trop négligé jusqu’à présent la réflexion sur le contexte, sur l’environnement dans lequel l’enfant évolue. Cette idée rejoint pourtant le souci actuel des programmes Unicef qui, eux aussi, accordent de plus en plus d’importance à la communauté dans la réhabilitation des anciens enfants soldats. Une simple formation professionnelle, individualisée, n’est plus considérée comme suffisante.

La majorité des enfants peut s’en sortir

« Je veux insister sur deux idées maîtresses, souligne Boris Cyrulnik : l’affection, qui signifie la banalité de la résilience, le fait que la grande majorité des enfants a vocation à s’en sortir. Ensuite le récit : la manière de parler à l’enfant, de l’amener à se représenter son trauma ».

Le neuropsychiatre explicite : « Je recommande d’agir comme s’il ne s’était rien passé. Personne n’est dupe, bien sûr. Mais c’est le moyen d’aider l’enfant à ne pas être réduit à une étiquette. Autrement il aura tendance à penser « Désormais, je ne peux être que mercenaire », ou, pour une fille, « Je ne peux être que prostituée ». D’ailleurs je n’aime pas parler d’ « enfant soldat ». Je préfère dire « enfant blessé ». Dédramatiser : non. Déstigmatiser : oui. Rien n’est plus terrible pour un ex enfant soldat que d’être traité de monstre, ou encore – j’ai rencontré le cas – d’entendre devant lui un adulte déclarer « comment voulez-vous qu’il s’en sorte ? », y compris de la part des éducateurs sur qui il a besoin de s’appuyer ».

Boris Cyrulnik prend l’exemple de la Colombie. « Certains enfants des rues récupérés par les FARC sont heureux : en prenant les armes, ils ont trouvé un groupe. Jusqu’au jour où on leur demande d’aller se faire sauter avec un pain de plastic au jockey club de Bogota ».

Heureux ou malheureux, tous sont en danger. Pour les tirer de l’impasse, Boris Cyrulnik, encore une fois, met en garde contre la brutalité psychologique et cite en exemple la solution retenue par certains pays d’Amérique latine : « Il existe là-bas des espaces, qui n’ont pas les apparences d’une institution, où l’enfant peut venir librement, où il trouve de la nourriture, un lit pour se reposer pour la nuit. Il peut partir le matin, mais il y a un piège : un guitariste arrive ! l’enfant est incité en douceur à rester et à parler ».

Le neuropsychiatre n’est pourtant pas un apôtre de la catharsis : « L’intervention psychologique précoce, j’en suis revenu. Il s’agit d’abord de reconstruire un alentour affectif et éducatif pour que l’enfant reprenne un type de développement, avec, dans la mémoire, ce qu’il ne peut pas encore dire et qu’il dira peut-être plus tard ».

Boris Cyrulnik va jusqu’à accepter le déni, à titre provisoire : « Ne pas parler tout de suite, exactement comme le plâtre empêche de faire un mouvement le temps que la fracture guérisse ».

Quand un spécialiste justifie la pédophilie

Adaptation française de Martin Dufresne, Hélène Palma et Léo-Thiers Vidal
Richard A. Gardner, un expert légiste très connu, fait depuis longtemps carrière dans l’évaluation des enfants, notamment dans le contexte de litiges de garde entre leurs parents. D’aucuns le considèrent comme une autorité dans ce domaine : on a été jusqu’à le qualifier de « gourou » des évaluations en matière d’attribution de garde d’enfants (Quinn, 1991). Gardner a élaboré de nombreuses théories et instruments relatifs aux enfants et ses travaux continuent à servir de base à des arrêts judiciaires qui affectent le mieux-être d’enfants partout aux États-Unis. En 1992, un article paru dans The National Law Journal décrivait Gardner « comme l’un des plus éminents – certains disent dangereux – ténors de la thèse réactionnaire selon laquelle on assisterait à une épidémie de femmes vindicatives qui accusent faussement les pères d’agressions sexuelles contre des enfants afin d’obtenir gain de cause dans des différends de droit de garde » (Sherman, 1993, p.1).

Si les théories de Gardner à propos d’une hystérie collective en matière d’agressions sexuelles ont largement été critiquées, ses opinions concernant les véritables agressions sexuelles sur mineur-es et ses recommandations en matière de traitement des familles touchées par l’inceste ont fait l’objet de très peu d’attention. Le présent article soumet à un examen approfondi les conceptions de Gardner en matière de pédophilie et son approche thérapeutique de l’intervention auprès des familles où un enfant a subi des agressions sexuelles de la part d’un parent.

Les antécédents professionnels de Gardner

Gardner a une pratique de pédopsychiatre et de psychanalyste pour adultes. Il est professeur de pédopsychiatrie clinique au College of Physicians and Surgeons de la Columbia University. Il a rédigé plus de 250 livres et articles comprenant des conseils adressés aux professionnels de la santé mentale et du droit, aux adultes qui divorcent et à leurs enfants (Sherman, 1993, p. 45). La maison d’édition privée de Gardner, « Creative Therapeutics », publie ses nombreux livres, cassettes et vidéos. Gardner a également son propre agent ainsi qu’un site Internet (1) où sont annoncées ses publications. On y apprend qu’il a été reconnu témoin expert dans quelque 300 instances, tant correctionnelles que civiles, intentées dans plus de 24 États américains. Gardner témoigne presque exclusivement pour la défense dans les procès pour agression sexuelle sur enfants.

La théorie de Gardner concernant la sexualité atypique

« Plus la machine à survie est jeune au moment de l’apparition des pulsions sexuelles, plus durable sera sa capacité procréatrice… »

Gardner (1992, pp. 18-32) a élaboré sa propre théorie sur les bénéfices, du point de vue de l’évolution , des pratiques sexuelles déviantes, qualifiées de paraphilies. Selon lui, plusieurs comportements sexuels humains particuliers, dont la pédophilie, le sadisme (sexuel), la nécrophilie (la sexualité avec des cadavres), la zoophilie (la sexualité avec des animaux), la coprophilie (la sexualité impliquant la défécation), la klismaphilie (la sexualité impliquant des lavements) et l’urophilie (la sexualité impliquant l’urine), peuvent être considérés comme utiles à la survie de l’espèce. Il ne serait donc « pas justifié de les exclure de la liste des ‘formes prétendûment naturelles du comportement sexuel humain’ ». À son avis, de telles paraphilies pourraient servir les buts de la Nature par leur capacité à augmenter le niveau général d’excitation sexuelle dans la société et donc la probabilité que les gens aient des rapports sexuels, contribuant ainsi à la survie de l’espèce (Gardner, 1992, p. 20).

Dans le cadre de sa théorie, Gardner (1992, pp. 24-5) prête à la pédophilie des fins liées à la procréation. Même si une grossesse est encore impossible, il prétend que l’enfant attiré-e dans des rencontres sexuelles dès l’enfance est susceptible de devenir hautement sexualisé-e et de rechercher activement des expériences sexuelles durant les années précédant la puberté. Ainsi « chargé-e à bloc », l’enfant est plus susceptible de transmettre très tôt ses gènes à sa progéniture. Pour Gardner (1992, pp.24-5) : « Plus la machine à survie est jeune au moment de l’apparition des pulsions sexuelles, plus durable sera sa capacité procréatrice et plus grande la probabilité que cet individu engendre d’autres machines à survie dans la génération suivante. »

Note
1. Le site gardner.com
Lire la version intégrale de ce document exceptionnel en format PDF

En version anglaise sur le site The Leadership Council For Mental Health, Justice & the Media à cette page.

Cet article est le premier d’une série en deux parties. Le deuxième article est intitulé « Le Syndrome d’Aliénation Parentale a-t-il une base empirique ? Examen des théories et opinions de R. Gardner ». On peut le lire et le télécharger en PDF depuis le site Sisyphe à cette page.

COMPLEMENT D’INFORMATION

Décès de Richard Gardner

Sur le site de « The Independant » (http://news.independent.co.uk/people/obituaries/story.jsp ?story=411000) : une sommation par Andrew Gumbel de la triste carrière du principal « témoin expert » utilisé par les violeurs d’enfant pour discréditer leurs victimes et leurs mères. Gumbel décrit Gardner – qui est mort dimanche dernier – comme un « authentique monstre américain » dont la recommandation-type à une femme qui apprendrait que son enfant est agressé par son père était de recommander qu’elle menace l’enfant dans ces termes : « Don’t you say that about your father. If you do, I’ll beat you. » !…

Richard Gardner est l’auteur du prétendu « syndrome d’aliénation parentale », une fiction déculpabilisante qui ferait, si on y accordait foi, de tout enfant qui témoigne d’une agression subie par le père une victime de sa mère… Il a été jusqu’à écrire que, selon lui, les femmes qui divulguaient l’agression de l’enfant par le père exprimaient en fait leurs « propres » inclinations sexuelles à l’égard de la victime !… Ses thèses sont reprises au Québec et en Europe par Hubert van Ghyseghem, un « témoin expert » montréalais spécialisé dans l’approche « Monsieur ne peut pas être pédophile ; mon test scientifique le démontre… »

Malheureusement, faute de plus d’exigence de la part des médias, le lobby des agresseurs sexistes continue à tenter d’imposer le « SAP » comme légitime sur toutes les tribunes, malgré son rejet par l’ensemble des instances de contrôle d’une pratique qui ne fait déjà pas de cadeaux aux femmes.

Pour en savoir plus : Lire ici


© Sisyphe 2002-2006

Article publié avec l’aimable autorisation du site  Sisyphe.org,  rubrique 7, article 294


Syndrome d’aliénation parentale : le fardeau de la preuve incombe à ses défenseurs

 par Robert E. Emery, psychologue et chercheur

 

Extraits d’un article paru sous le titre de « PARENTAL ALIENATION SYNDROME : Proponents Bear the Burden of Proof », dans « Family Court Review », Vol. 43 No. 1, January 2005 8-13. Traduction Léo Thiers-Vidal. On trouvera à la fin de cette page la version originale anglaise à télécharger en format Word.

Résumé de l’article Richard Gardner affirmait être capable de diagnostiquer l’aliénation parentale entre parents en conflit sur le droit de garde et que son « syndrome » reposait sur une autorité scientifique et juridique. Même si elles ont influencé de nombreuses procédures de droits de garde, les idées de Gardner ne satisfont pas à des normes, mêmes minimales, de scientificité. Le fardeau de la preuve concernant toute nouvelle hypothèse incombe à ses défenseur-e-s, et au vu de l’absence totale de réplication objective, le syndrome d’aliénation parentale (SAP) doit être considéré comme rien de plus qu’une hypothèse. L’absence de règles de conduite claires dans la loi permet à des concepts tels que le SAP de gagner une crédibilité temporaire, puisque les juges font appel à des professionnel-le-s de la santé mentale pour les aider à prendre des décisions selon la norme vague du meilleur intérêt (de l’enfant)

.Extraits de l’article :[…] D’autre part, Gardner émet certaines prétentions de façon péremptoire et malavisée au sujet du SAP et de la science. En tant que scientifique, je suis scandalisé par les méprises, les erreurs logiques et les affirmations péremptoires contenues dans cet article. Gardner écrit avec vigueur et conviction, et je crains que des imprudent-e-s seront plus persuadées par le ton que le fond de ses arguments. La rhétorique est un outil de recherche de la vérité au tribunal. Mais la rhétorique n’est pas un outil de recherche de la vérité en science. […]

Les critères scientifiquesEn science, le critère du fardeau de la preuve est incontournable : les scientifiques sont libres de proposer toute hypothèse qui leur semble séduisante mais, en tel cas, ils ont la charge de prouver que leur hypothèse est vraie au-delà d’un doute raisonnable. Jusqu’à ce qu’elle soit prouvée, leur hypothèse est tenue pour fausse par la communauté scientifique.Selon les règles de la science, Gardner est libre de présenter son hypothèse concernant les parents aliénants. Mais on ne devrait pas croire celle-ci, en particulier dans des forums publics comme les tribunaux. Comme le note Gardner dans son article, une seule recherche, la sienne, a pris la peine de soumettre le SAP à une analyse statistique. La réplication objective et publique par des chercheur-e-s indépendant-e-s est une autre règle de base pour l’établissement de la vérité scientifique. Selon les propres aveux de Gardner, il n’y a pas eu de réplications indépendantes, objectives ou publiques de ses assertions. Donc, même si des chercheuses scientifiques considèrent qu’il est possible que ses idées puissent, un jour, être avérées, les règles de la science dictent, entre-temps, de considérer le SAP comme non prouvé. Toute personne qui présente le SAP comme étant soutenu par la science se méprend sur les règles scientifiques ou sur la nature d’une preuve scientifique. […]En plus de mes propres recherches, j’ai pratiqué durant 22 ans des médiations et des thérapies individuelles et familiales avec des familles séparées et divorcées. Mon expérience m’a appris que certains parents fâchés à l’extrême aliènent des enfants de l’autre parent. Mon expérience me dit également que certains parents égocentriques se servent d’accusations d’aliénation pour jeter le blâme sur leur ancienne partenaire et excuser leur propre indifférence égoïste envers leurs enfants. Mon expérience clinique me révèle surtout à quel point d’ancien-ne-s partenaires en viennent à se polariser dans « son divorce à lui » et « son divorce à elle », en particulier dans des cas hautement conflictuels (Emery, 1994, 2004).Je n’ai aucunement confiance en ma capacité, ni en celle des autres, à discerner la vérité dans des divorces conflictuels (et je crois qu’en général, de telles tentatives sont contre-productives). Et je serais très impressionné si une investigatrice/teur pouvait ébranler mon scepticisme à l’aide de recherches démontrant des façons valides et fiables de départager les comptes rendus exacts et inexacts dans « sa version à lui » et de « sa version à elle » en matière de divorce. Personne, y compris le Dr Richard Gardner, n’y est arrivé à ce jour. Mon scepticisme demeure intact.Jusqu’à preuve du contraire, le SAP n’est pas une réponse Malgré ma voix intérieure de scepticisme exploratoire, je considère que l’expérience clinique peut être enrichissante et bénéfique à bien des égards. Comme je dis à mes étudiant-e-s universitaires : le travail clinique peut être le meilleur endroit où développer des hypothèses créatives. Mais, nous devons toutes reconnaître et admettre que l’expérience clinique, y compris les études de cas, ne prouvent rien à elles seules. (Souvenez-vous que des études de cas ont déjà « prouvé » que la sorcellerie causait la maladie mentale. Source : Neugebauer, 1979). Plus formellement, les études de cas sont utiles pour produire des hypothèses mais elles ne permettent pas de les confirmer. Une hypothèse est précisément cela, et comme je dis à mes étudiant-e-s (et je me dis à moi-même) : « Si votre perspicacité clinique est réellement aussi bonne, trouvez une façon de créer des recherches empiriques qui prouveront au monde entier que votre hypothèse est juste – ainsi vous pourrez changer le monde ». Le même conseil s’applique aux défenseur-e-s du SAP. […]Placé-e-s dans des circonstances impossibles, sans règles de conduite claires inscrites dans les lois, des juges ont – de façon compréhensible – fait appel aux conseils et orientations d’expert-e-s afin de prendre des décisions qui exigent non la sagesse de Salomon mais le remaniement du système judiciaire – et probablement celui des représentations culturelles – concernant les séparations et les divorces impliquant des enfants. Alors que des juges cherchent des solutions à leur dilemme, il n’est pas surprenant que certain-e-s expert-e-s répondent à leur appel, même si elles/ils n’ont pas de véritable réponse, même si une telle réponse n’existe pas.Le concept d’aliénation parentale (ou de l’enfant aliéné) pose une question assez raisonnable, une hypothèse qui vaut probablement le coup d’être explorée. Mais peu importe la force avec laquelle des expert-e-s tels que le Dr Gardner l’affirment, par ailleurs, le SAP n’est pas une réponse jusqu’à ce que soit démontré qu’il l’est, et ce, au moyen d’investigations scientifiques objectives, publiques et indépendantes – des investigations basées sur des accumulations de données réplicables, et non des études de cas. Jusqu’à ce jour, je suppose que des expert-e-s sont libres de témoigner : « À mon avis, cet enfant est victime d’une aliénation délibérée de la part du parent qui en a la garde » – du moment où elles/ils rajoutent, « mais je n’ai pas le moindre brin de preuve scientifique pour soutenir mes impressions cliniques ».Traduit de l’américain par Léo Thiers-Vidal
Nota Bene : Les sous-titres et les passages en caractères gras sont de Sisyphe.

Bibliographie. American Bar Association. (1995). Mental disability law (5th ed.). Washington, DC : Author.
. American Law Institute. (2002). « Principles of the law of family dissolution : Analysis and recommendations ». Newark, NJ : LexisNexis.
. Group for the Advancement of Psychiatry, Committee on the Family. (1995). « A model for the classification and diagnosis of relational disorders ». Psychiatric Services, 46, 926-931.
. Emery, R. E. (1994). Renegotiating family relationships : Divorce, child custody, and mediation. New York : Guilford.
. Emery, R. E. (1999). Marriage, divorce, and children’s adjustment (2nd ed.). Thousand Oaks, CA : Sage.
. Emery, R. E. (2004). The truth about children and divorce : Dealing with the emotions so you and your children can thrive. New York : Viking/Penguin.
. Emery, R. E., Otto, R. K., & O’Donohue, W. (in press). « Child custody evaluations in scientific, legal, and societal context : Improving the science and the system ». Psychological Science in the Public Interest.
. Gardner, R. (2004). Commentary on Kelly and Johnston’s « The alienated child : A reformulation of Parental Alienation Syndrome. » Family Court Review, 42, 622-628.
. Hare, E. H. (1962). « Masturbatory insanity : The history of an idea ». Journal of Mental Science, 108, 2-25.
. Jacobson, J. W., Mulick, J. A., & Schwartz, A. A. (1995). « A history of facilitated communication : Science, pseudoscience, and antiscience ». American Psychologist, 50, 750-765.
. Kelly, J. B., & Johnston, J. R. (2001). « The alienated child : A reformulation of Parental Alienation Syndrome ». Family Court Review, 39, 249-266.
. Lombardo, P. A. (2001). « Carrie Buck’s pedigree ». Journal of Laboratory and Clinical Medicine, 138, 278-282.
. Malkiel, B. G. (1999). A random walk down Wall Street. New York : Norton.
. Neugebauer, R. (1979). « Medieval and early modern theories of mental illness ». Archives of General Psychiatry, 36, 477-483.
. Oltmanns, T. F., & Emery, R. E. (2004). Abnormal psychology (4th ed.). Upper Saddle River, NJ : Prentice-Hall.
. Rosenhan, D. L. (1973). « On being sane in insane places ». Science, 179, 250-258.
. Scott, E. S. (1992). « Pluralism, parental preference, and child custody ». California Law Review, 80, 615-672.
. Shuman, D. W. (2002). « The role of mental health experts in custody decisions: Science, psychological tests, and clinical judgment ». Family Law Quarterly, 36, 135-162.

Version originale anglaise complète em cliquant sur l’icône ci-dessous.« PARENTAL ALIENATION SYNDROME : Proponents Bear the Burden of Proof »

 

 (Document Word, 405 ko)

© Tous droits réservés pour cette traduction française à Léo Thiers-Vidal.
L’auteur de cet article a autorisé la publication de ces extraits sur Sisyphe et nous l’en remercions. Une autorisation est nécessaire pour reproduire ces extraits, mais on peut reproduire le court résumé du début en indiquant un lien à cette page.Article original anglais dans Family Court Review, Vol. 43 No. 1, January 2005, 8-13.© 2005 Association of Family and Conciliation CourtsMis en ligne sur Sisyphe, le 2 avril 2005.

Suggestions de Sisyphe                 La réalité du syndrome d’aliénation parentale, U.N.D.D.E.
Syndrome d’aliénation parentale, U.N.D.D.E.
Vérités sur le syndrome d’aliénation parentale, U.N.D.D.E.

 Robert E. Emery, psychologue et chercheur

Robert Emery, Ph.D., est professeur de psychologie et directeur du « Center for Children, Families, and the Law » à l’University of Virginia. Il est également enseignant associé à l’ « Institute of Law, Psychiatry, and Public Policy » et y a été directeur de la formation clinique de 1993 à 2002. Les recherches du Dr Emery se concentrent sur les relations familiales et la santé mentale des enfants, dont les questions de conflit parental, de divorce, de droit de garde, de violence familiale, et les questions légales et politiques associées

© Sisyphe 2002-2006

  Article publié avec l’aimable autorisation du site Sisyphe.org, rubrique 82, article 1715

« Nous sommes tous des pédophiles allemands »

par Patrick Declerck*

 

« Je n’ai jamais entendu parler d’un crime que je n’aurais pu commettre moi-même » dit un jour Goethe à Eckermann. Certes, Nicolas Sarkozy n’est pas Goethe. Soyons franc, nous serions déjà bien heureux qu’il fût Eckermann. Et, qu’on se le dise, il ignore en particulier, tout de la pédophilie. « Avoir envie de violer un petit garçon de trois ans ? Est-ce que c’est normal ? » Le 10 avril sur France 2, le candidat à l’élection présidentielle posa la question, et y apporta aussitôt la réponse. Non, ce n’est pas normal, et il n’hésita pas à éclairer cette épineuse question éthique et psychopathologique, d’un « témoignage personnel ». Une telle chose ne lui « a jamais traversé l’esprit ».

Derrière le grotesque inhérent à la fausse audace de telles prises de position qui ne s’opposent à rien et risquent encore moins – car enfin qui songe à défendre le viol d’enfant ? – se cachent, à l’examen, des positions plus graves et plus sombres. Ce qui sur France 2 relève du haussement d’épaule amusé, ne fait plus sourire dans les propos que tient le président de l’UMP dans deux échanges qu’il a eus avec Michel Onfray et dont Philosophie Magazine publie dans son numéro d’avril, la teneur. Le pire est maintenant connu : « J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile… Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que génétiquement, ils avaient une fragilité… ».

On naîtrait pédophile ? On se suiciderait par fragilité génétique ? Non, de telles positions ne font pas « débat ». Il est une perversité de l’idéologie démocratique à penser que tout serait ainsi objet de discussion, d’opinions contradictoires, d’affaire de goûts intellectuels. Non, des faits existent. Il est du savoir – imparfait et parcellaire, mais du savoir quand même – qui transcende l’opinion. Deux et deux ne font pas cinq. Non, on ne naît pas pédophile. Non, le gène du suicide n’existe pas. Mais plutôt que de me substituer ici aux généticiens, il n’en manque pas, qui s’occupent à montrer l’idiotie foncière de telles affirmations, c’est sur les fantasmes inquiétants qui sous-tendent le discours de Nicolas Sarkozy, que j’aimerais attirer l’attention, car à bien les lire, il se dégage des propos tenus à Michel Onfray, une sourde angoisse qui déborde les transparents calculs de positions préparées à l’avance. Ainsi à propos des liens entre situations sociales pathogènes et criminalité : « je me méfie de cette attitude qui consiste à rechercher pour tout acte, aussi mauvais soit-il, des explications pour le justifier. » Ainsi à propos de la montée du nazisme et du choix de la solution finale : « mieux vaut admettre qu’il y a là une part de mystère irréductible plutôt que de rechercher des causes rationnelles. » Ainsi à Michel Onfray à propos d’alternatives tant au communisme qu’au libéralisme : « donc, ça vous intéresse la complexité ? » Ainsi enfin, à propos du connais toi toi-même : « fort heureusement, une telle connaissance est impossible, elle est même presque absurde ! »

L’idée de la pédophilie ne lui a jamais traversé l’esprit ? En fait si. Elle lui traverse même l’esprit au moment précis où il énonce le contraire. Et c’est justement pour cela qu’il se sent poussé à ce négatif aveu. Soyons clair, ceci n’accuse en rien Nicolas Sarkozy de pédophilie, ou n’insinue en aucune manière la présence en lui d’un quelconque désir conscient, mais ce petit pas de côté, en termes techniques, s’appelle une « dénégation »… Aussi n’est-il peut-être pas tout à fait inutile de rappeler la vieille et sobre leçon de l’humanisme freudien qui ne voit dans l’hypothèse d’une tératologique altérité psychique qu’une chimère. Une pauvre manœuvre défensive qui tente désespérément de nous soulager de la vertigineuse horreur de constater en soi la présence, à des degrés divers, à la fois du pire et du meilleur des possibles. Tels sont les axiomes de la théorie des pulsions : Qui que nous soyons, nous les portons toutes en nous : amour et destructivité, sadisme et réparation, hétérosexualité et homosexualité, perversions polymorphes, éros et thanatos… Les différences entre les sujets sont réelles et considérables, mais quantitatives exclusivement et non qualitatives. Le pire des fous, le dernier des sociopathes, avant d’être ce qu’il est dans sa singularité et sa différence, est d’abord un autre moi-même, une caricature de mes propres potentialités.

Rien n’engage là pour autant à un quelconque relativisme permissif, à l’éventuelle abolition de l’abîme entre faire et fantasmer, entre l’acte et ses représentations mentales, mais simplement, immergés sans recours dans l’instable marasme psychique de l’humaine condition, qu’on le veuille ou non, peu ou prou, et pour paraphraser un slogan célèbre : nous sommes tous des pédophiles allemands.

C’est précisément ce vertige-là, celui de l’intériorité obscure et inquiétante, qui angoisse Nicolas Sarkozy. C’est elle qu’il lui faut éviter d’éclairer d’une lumière trop crue. Mieux vaut ne pas trop chercher d’explications aux choses gênantes et aux actes déviants. Mieux vaut avoir la sage prudence de ne pas s’aventurer dans les méandres d’une immaîtrisable « complexité ». A l’exercice contraignant de la rationalité et de la volonté de savoir, on préférera toujours le flou et complaisant refuge du « mystère irréductible ». Et d’ailleurs, « fort heureusement » toute connaissance de soi est impossible. Comment entendre ce « fort heureusement » autrement que comme lapsus et aveu de la terreur intime ?

Nicolas Sarkozy proclame aimer l’action. Il répète à l’envi qu’elle est toute sa vie. Aussi il court Sarkozy, il frémit d’impatience : « adolescent, il fallait que j’attende d’être un adulte, adulte il fallait que j’attende que les générations précédentes lâchent enfin le pouvoir… toujours attendre ! » Quant au but, c’est autre chose : « On n’agit pas pour un résultat. Vous me demandez qui je suis, pourquoi j’agis comme je le fais. Mais si je pouvais vous répondre… » Mais pourquoi donc agir sinon précisément pour obtenir un résultat ? Il n’est qu’une réponse alternative à cette question : pour décharger l’excitation et soulager l’angoisse. Simplement ce n’est plus alors tout à fait d’action véritable qu’il s’agit, mais d’agitation. Non plus tout à fait d’actes, mais seulement de passages à l’acte.

Derrière les mises à l’écart, les fébriles tentatives d’évitement de pensée et de distanciation, les rêvasseries généticiennes et les fantasmes eugénistes non-dits qui les accompagnent nécessairement, il est, dans l’imaginaire sarkozien, un partage radical qui se profile, et des plus effrayants, entre les tarés de naissance et les autres, les monstres par destin et les normaux, les futurs suicidés des pouponnières et les méritantes têtes blondes, les semi-bêtes à kärcheriser et les authentiquement citoyens habitants de Neuilly-sur-Seine. A travers tout cela, c’est l’insupportable part d’ombre au cœur de Nicolas Sarkozy lui-même, c’est sa propre négativité qu’il lui faut nier, réprimer, expulser, chartériser hors de l’espace psychique et social. Putains louches, nègres interlopes, banlieues fangeuses, clodos puants, comme il doit en avoir peur, Nicolas Sarkozy, comme ils doivent hanter ses nuits. Oui, on comprend mieux. C’est à l’exact opposé qu’il aspire. A une société d’hommes debout, droits, respectueux et civils, sans patrimoine génétique douteux, sans penchants inavouables, sans désordre, mais au contraire tout pénétrés du goût de l’effort et du labeur. C’est d’un homme non pulsionnel, d’un homme éviscéré, d’un homme non humain, d’un robotisé humanoïde de l’immaculé positif, dont rêve Nicolas Sarkozy.

Ce serait là, il est vrai, enfin la grande quiétude. L’ultime nirvana de l’indifférenciation généralisée. L’écrasant silence des déserts vidés de toute vie trop remuante. La paix éternelle des cimetières. L’impassible repos du minéral, dont Freud disait de la pulsion de mort, qu’elle avait la nostalgie. Nicolas Sarkozy sent la tombe.
* Membre de la Société psychanalytique de Paris et écrivain.

Sophie des Deserts
Le Nouvel Observateur

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Esclavage et le commerce des femmes en Iran

Par Donna M. Hughes, professeur, ayant une chaire d’études sur les femmes (Carlson Edowed Chair) à l’Université de Rhode Island. Toute information sur la prostitution et l’esclavage et le commerce des femmes en Iran peut lui être expédiée à dhughes@uri.edu & pour en savoir plus faire www.uri.edu/artsci/wms/hughes Article paru le 11 juin 2004 dans Insight on the News & Front Page Magazine.com

Un des moyens les plus efficaces pour contrôler la société, utilisé par les mollahs intégristes d’Iran, est de dépouiller la femme de ses droits et de sa liberté. Ces islamistes appliquent depuis 25 ans des règles sadiques et humiliantes contre les filles et les femmes du pays, les transformant en esclaves dans un système d’apartheid sexuel, les forçant à se voiler, les traitant en citoyens de seconde zone, les fouettant et les lapidant à mort.

Dans le même esprit, ces mollahs fondamentalistes ont ajouté un autre moyen de déshumaniser filles et femmes, en en faisant commerce pour la prostitution. Il est impossible d’avoir le nombre précis des victimes, mais selon une source officielle à Téhéran, on a recensé un accroissement de 635% des jeunes filles qui se prostituent.

Ce chiffre donne un idée de la vitesse de propagation de tels abus. À Téhéran, on estime le nombre de filles et de femmes prostituées à 84 000, la plupart dans les rues, certaines dans les 250 bordels connus de la capitale. Le commerce est international et des milliers de filles et de femmes ont été vendues à l’étranger pour l’esclavage sexuel.

Le chef du bureau d’Interpol en Iran pense que ce type de commerce est l’un des plus lucratifs aujourd’hui en Iran. Cette activité criminelle est menée avec l’assentiment et même la participation des mollahs intégristes. De hauts fonctionnaires du gouvernement sont impliqués dans l’achat, la vente et l’abus des filles et des femmes. La plupart d’entre elles viennent de régions rurales pauvres.

L’usage de la drogue est très répandu dans ce pays et des parents dépendants de la drogue vendent leurs enfants pour alimenter leur accoutumance. Le niveau élevé du chômage (28% des jeunes de 15 à 29 ans, 43% des femmes de 15 à 20 ans) incite les filles à accepter des opportunités risquées. Les marchands d’esclaves n’ont plus qu’à ramasser les plus vulnérables. L’exemple du récent tremblement de terre à Bam qui a rendu un grand nombre de filles orphelines est frappant. Sous prétexte de protection, ces filles ont été enlevées, emmenées sur le marché de Téhéran pour être vendues à des marchands Iraniens et étrangers. Dans ce dernier cas, la destination la plus courante est le Golfe persique.

D’après le chef du tribunal de la province de Téhéran, les trafiquants visent des jeunes filles de 13 à 17 ans pour les envoyer dans les pays arabes, mais des informations par ailleurs nous donnent une tranche d’âge de 8/10 ans. Une jeune fille de 18 ans a réussi à s’échapper d’un sous-sol de rassemblement avant expédition au Qatar, au Koweit et aux émirats, et le réseau a été découvert.

Le nombre de filles Iraniennes déportées des pays du Golfe donnent une idée de l’ampleur de ce commerce. À leur retour en Iran, les Islamistes blâment ces victimes et souvent les punissent et les mettent en prison ; elles sont « examinées » pour savoir si elles ne se sont pas eu des « activités amorales » et, dans ce cas, ils leur interdisent la sortie du territoire (1).

La police a découvert plusieurs réseaux de prostitution et de commerce opérant à Téhéran et exportant en France, en Grande Bretagne et en Turquie. Un réseau basé dans ce dernier pays, achète des filles iraniennes passées en contrebande, leur donne un faux passeport et les expédie de là en Europe ou dans le Golfe. Dans un cas précis, une fille de 16 ans a été vendue à un citoyen européen de 58 ans pour 20 000 $ !

Dans la province du Khorassan, au Nord-Est, la police locale a rapporté que les filles étaient vendues à des Pakistanais comme « esclaves sexuels ». Les Pakistanais épousent ces filles de 12/20 ans, puis les vendent « après usage » à des bordels appelés « kharabat ». Un réseau a été découvert, contactant des familles pauvres autour de Mashad et leur offrant « le mariage ». Les filles sont alors emmenées dans des bordels pakistanais à travers l’Afghanistan. Au Sistan Balouchestan, à la frontière du sud-est, des milliers de filles iraniennes ont été vendues à des Afghans. La destination finale n’est pas connue.

L’accroissement de la prostitution et du commerce de filles est lié à celui des fugues. La rébellion des filles contre la rigueur intégriste, l’absence de liberté, les abus domestiques et la dépendance familiale à la drogue contribue à cette calamité. Mais la fuite vers plus de liberté à l’extérieur mène à plus d’abus et à l’exploitation, 90% des filles qui fuguent se retrouvent prostituées. À Téhéran seulement, on compte 25 000 enfants des rues, la plupart des filles. Les proxénètes chassent les fugueuses et les écolières vulnérables dans les rues et les parcs. Dans un cas précis, on a découvert une femme vendant depuis quatre ans des filles pour les pays du Golfe, les enlevant dans la rue ; elle a même vendu sa propre fille à 11 000 $.

L’Iran est un pays totalitaire et la plupart des activités organisées sont connues des autorités. De nombreux mollahs et officiels du pouvoir sont impliqués dans les réseaux d’esclavage sexuel. On sait que pour obtenir le divorce une femme est obligée de couchée avec le juge. Les femmes arrêtées pour prostitution sont obligées de coucher avec l’officier qui les arrête. On nous a signalé le cas d’officiers de police traquant des jeunes femmes pour les amener aux riches et puissants mollahs.

On a construit des abris pour assister les fugueuses. Les fonctionnaires qui gèrent ces abris sont souvent corrompus et montent des réseaux de prostitution autour des filles qu’ils sont censés protéger. À Karaj par exemple, l’ancien chef du tribunal révolutionnaire et sept autres officiels ont été arrêtés, car ils étaient impliqués dans un réseau utilisant des jeunes filles de 12/18 ans venant d’un abri appelé « Centre d’Orientation Islamique »…. À Qom, le centre spirituel de l’Iran, quand un réseau a été éventé, on a découvert qu’il était animé par des fonctionnaires, certains appartenant au Département de la Justice.

Les mollahs au pouvoir ont des opinions officielles différentes vis à vis de ce commerce. Les uns le nient en le cachant, les autres le reconnaissent et s’en accommodent. En 2002 une journaliste de la BBC a été chassée du pays car elle avait pris des photos de prostituées. On lui a dit « on vous chasse…pour les photos de prostituées que vous avez prises, car ce n’est pas le reflet de la vie dans notre République Islamique, car nous n’avons pas de prostituées ». Plus tôt la même année, des officiels du Département Social au Ministère de l’Intérieur ont suggéré de légaliser la prostitution, afin de la contrôler et d’éviter la propagation du Sida. Ils ont proposé la création de bordels qui seraient appelés « maisons de la moralité », en utilisant la coutume traditionnelle du « mariage temporaire », le couple se mariant un laps de temps très court, pour faciliter la prostitution. Quand il s’agit d’utiliser ou de contrôler les femmes, les Islamistes ne manquent pas d’imagination.

On pourrait penser qu’un commerce de filles aussi florissant, dans une théocratie, avec des mollahs comme maquereaux, est en contradiction avec la loi religieuse du pays. En fait non ! D’abord l’exploitation des femmes est étroitement liée à leur répression et elles sévissent ensemble là où les droits de la femme et sa liberté sont dénigrés, individuellement ou collectivement. Ensuite les fondamentalistes islamiques d’Iran ne sont pas simplement des musulmans conservateurs : on est devant une idéologie politique raciste qui considère la femme comme inférieure sur le plan intellectuel et moral. Ces gens-là haïssent l’esprit et le corps de la femme. Vendre des filles et des femmes pour la prostitution n’est que le complément déshumanisant à l’obligation de se couvrir entièrement le corps. Dans une dictature basée sur la religion comme l’Iran, on ne peut faire appel à la loi pour obtenir justice. Il n’y a aucune garantie et aucun espoir d’obtenir un quelconque respect ou dignité. Seule la fin du régime des mollahs pourra libérer les filles et les femmes iraniennes de toutes les formes d’esclavage qu’elles subissent.

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Source: Iran Résist.org

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