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27-05-2012
 
 
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Marcel Rufo, Le psy qui parle au coeur des ados

Auteur à succès, grande gueule, le  Marcel Rufo est le contraire d'un . Il est, dans ses consultations, un extraordinaire clinicien, provocateur et pertinent. Récit d'une journée dans sa Maison des adolescents, à Paris.

Une bouille souriante, d'excellents résultats en mathématiques, des notes abyssales en orthographe. Damien, 13 ans, consulte, accompagné de son père, un Français d'origine camerounaise. Face à lui, Marcel Rufo, le psy aimé des médias, le mandarin choyé du pouvoir, le professeur de pédopsychiatrie chéri des parents. Marcel Rufo n'affiche aucun attribut de cette notoriété nationale. Pas de blouse blanche amidonnée, pas d'onéreux stylo plume dépassant de sa poche, le Marseillais lève volontiers sa grande carcasse, vêtue d'une chemise de trappeur usée, pour aller accueillir les patients dans la salle d'attente hautement design.

« Alors, c'est quoi les couillonnades sur ton carnet ? » démarre le psy, rigolard. Damien expose ses problèmes de dysorthographie avec négligence. Soudain, Rufo se met en branle. Décollage en vrille. Et le voici qui digresse, s'échappe, virevolte, parle de surf et de ski dans les Dolomites, évoque Noah et Roland-Garros - « En quelle année la victoire, petit ? » - puis, tout à trac, prie le père de quitter la petite pièce blanche, où il consulte, porte ouverte. Désormais seul avec l'ado perdu, Rufo se penche vers lui, le serre de près, questionne en rafale. « Et ta soeur, elle t'énerve ? Et le Cameroun, tu connais ? J'ai un copain là-bas, tu sais ? Et ta mère, elle vient d'où en Italie ? » Le gamin ne sait pas. « Elle cuisine à l'huile ou à la crème ? » Le gamin ne sait plus.

Rien ne ressemble aussi peu à une consultation dans un service de pédopsychiatrie que ce dialogue survolté entre un sexagénaire fatigué, les cheveux en bataille et les lunettes bringuebalantes, et cet adolescent aux tresses dansantes. Au détour d'une phrase, le gamin attaque son père. « Pourquoi tu dis cela de ton père ? Va le chercher. » Celui-ci revient, et là commence le deuxième acte de la pièce. Rufo retire ses lunettes et, mine de rien, fait parler cet informaticien sans emploi de son DEA d'épistémologie, de ses lectures de Kant, de sa passion pour la philosophie et les mathématiques. Le gamin écoute son père, chômeur de 40 ans, arrivé tout jeune du Cameroun, cadet d'une fratrie de sept qui grandit seule dans la capitale pluvieuse, raconter l'exil, la pauvreté et les devoirs écrits la nuit pour intégrer math sup, puis étudier la philo. Un père qui se met à briller. Un gamin qui se redresse. Rufo conseille alors une thérapie avec une , pestant de ne pas en connaître à Paris. « A Marseille, gamin, j'en avais plein et des super. Ne dis pas à tes copains que t'en vois une, c'est trop la honte, c'est un truc pour les gosses de 6 ans. Mais bosse, petit, bosse, et reviens dans deux mois. » Damien repart. A ses côtés, son père a grandi. Rufo les rattrape : « N'oublie pas de demander à ta mère d'où elle vient en Italie. »

Six cents consultations par mois. Rufo, comme il aime à se nommer et signer ses courriers, travaille beaucoup. La Maison des adolescents est une merveille architecturale posée à côté de l'hôpital Cochin, dans le 14e arrondissement de Paris, qui doit sûrement faire bisquer d'envie les autres bâtisses décaties de l'Assistance publique. Les chambres au plancher en teck, les gigantesques baies vitrées, les fauteuils design, le futur bar à l'accueil. Tout est blancheur immaculée, propreté chaleureuse. On y croise un professeur de musique qui raconte, ému, comment l'anorexique a chanté, une professeur de danse tapant du tambourin, un orphelin qui revient de son cours de batterie, souriant pour la première fois. Sourires, luminosité, et de l'argent qui coule à flots. Les jardiniers s'activent sur les jeunes rhododendrons. L'administrateur s'agace des posters collés sur les peintures fraîches. Rufo esquive. En profite pour réclamer qu'on installe quelques tables dehors, afin que les adolescents puissent y fumer. Et raconte comment il a viré de son bureau un médecin qui menaçait d'allumer une cigarette. Démago, Rufo ?

a déposé dans l'escarcelle de ce projet - la septième unité en France réservée aux adolescents, ouverte depuis six mois - 26,2 millions d'euros, collectés lors de l'opération Pièces jaunes. Rufo affiche ses scores. « Six cents consultations par mois, 18 gamins hospitalisés, 54 en liste d'attente. Quatorze médecins, 8 psychiatres, il nous en faudrait 2 de plus, car déjà les délais d'attente sont trop longs. » Les patients viennent de partout, « et beaucoup montent de Marseille », glisse-t-il, toujours expatrié. Il repart vers la salle d'attente chercher le patient suivant.

Diagnostic acéré. Damien fut un des rares enfants à sourire ce jour-là. Entre une adolescente, 16 ans, la silhouette encore maigre de ses semaines où elle s'affamait. Adeline est venue avec sa mère, son père, qui « déteste les charlatans », ne sait rien de cette consultation. Lors de sa dernière visite, Adeline était encore en pleine anorexie avec vomissements. Sa mère, assise à ses côtés, trépigne, brandit un mauvais carnet de notes. Ambiance électrique, répliques tendues, visage figé de la gamine. Rufo prie la mère de sortir. Fixe Adeline. Et dégaine : « Dis-moi, ton père, qu'est-ce qu'il te fait quand tu vomis ? » Touché. Les sanglots s'épaississent, Adeline confie les claques, les cris, les coups. Rufo lui tend une boîte de mouchoirs, la voix se fait douce. « Tiens, petite, prends ça, et nettoie ta joue, c'est pas beau le mascara qui coule. » Le diagnostic est acéré, rapide, comme mû par une intuition fulgurante, celle d'un père qui gifle sa fille lorsqu'elle se fait vomir. Il cogne dans le vif, là où ça fait mal, où ça résonne, là où tout s'explique en quelques mots. Il propose un pacte à l'adolescente, qui, depuis quelques semaines, ne vomit plus. « Tu as déjà réussi le plus dur, maintenant tu bosses à l'école, et je parle à ta mère. » La mère entre, demande à voir le professeur en tête-à-tête. Refus de Rufo. Le professeur, soudain doctoral, parle à la mère : « Votre fille est courageuse, elle est intelligente. Faites-lui confiance, cessez de lui mettre la pression. Et je veux voir son père en consultation la prochaine fois. » Adeline sourit en le quittant.

« C'est dur ce qu'on leur fait vivre, aux gosses. Ce que je voudrais faire comprendre, c'est qu'être en famille c'est aimer les défauts des autres. Et, quand on est parent, on doit accepter les défauts de ses enfants », implore-t-il. Alexandre est venu du nord de la France avec sa mère. A 16 ans, il a déjà tenté par deux fois de se suicider, s'inflige des scarifications et refuse d'aller au lycée. La conversation avec Rufo commence très mal. Le pédopsychiatre veut lui enseigner que la phobie scolaire est une maladie dont fréquemment le déclencheur est un décès dans l'entourage. Alexandre, distant, provoque le médecin, qui lui demande comment il va. « Et vous ? » nargue l'ado. « Pas très bien, répond Marcel Rufo, j'ai 16 de tension, j'ai pris 7 kilos, Marseille me manque. » Alexandre se détend. « Je suis content que vous ayez répondu. Ma psy, je lui demande toutes les semaines comment elle va et elle me répond que ce n'est pas le sujet. » Enfin, Alexandre se livre un peu. La mère raconte alors le triple pontage du père, évacué en hélicoptère, la copine qui a réussi son suicide. Rufo le provoque. « Dis donc, pourquoi me dis-tu qu'il n'y a pas de mort chez toi ? Ecoute-moi, petit... »

Hasard ? Intuition ? Expérience ? Rufo est un clinicien. Un médecin qui consulte. « Tous les autres, qui écrivent des livres, cela fait des années qu'ils n'ont plus reçu de patients », décoche-t-il. Ce qui ne l'empêche pas d'écrire lui aussi, avec succès (voir encadré), mais dans ces livres, loin de prétendre faire avancer la recherche théorique, il se borne à raconter ses consultations, à évoquer sans complaisance une enfance meublée de querelles parentales incessantes à faire saliver tous les psys désoeuvrés. « Je ne suis pas dans le discours ambiant, dans le tout-parole. Je crois qu'il faut respecter le secret », se démarque-t-il.

C'est au tour de Pierre, 11 ans. Adorable gamin aux yeux clairs, gigotant sur sa chaise. Rufo : « Pourquoi tu viens me voir ? - Je ne sais pas. - Dis-moi pourquoi tu viens ? - Je ne sais pas. » Rufo tonne : « Gamin, tu me réponds ou je demande à ta mère. » Le gamin éclate de rire. La mère confie qu'il ne veut pas se laver. Et par ailleurs informe qu'elle est toiletteuse pour chiens. Rufo regarde Pierre : « Tu le fais exprès de ne pas te laver parce que ta mère est toiletteuse ? » Rufo poursuit : « T'aurais pas volé, par hasard ? » « Non », affirme Pierre. Quelques instants plus tard, la mère confiera pourtant que son fils a dérobé sa Carte bleue pour jouer sur Internet. Rufo a touché juste. Hasard ? Intuition ? Expérience ? Elle dit encore que son fils n'est pas propre. Enurésie. Encoprésie. Rufo le tance : « Gamin, tu vas laisser vivre ta mère, tu te décolles, elle ne t'appartient pas. » Pierre s'énerve, il parle du petit ami de sa mère, de leurs baisers sur la bouche, dit avoir trouvé un kinésithérapeute pour son mal de dos. « Tu n'as pas à soigner ta mère, petit, et son petit copain, c'est pas ton problème. »

Dans les étages, 18 chambres, dans lesquelles sont hospitalisés les cas les plus lourds. La doyenne, 14 ans, présente depuis deux mois, est une adolescente maigrichonne qui pesait 25 kilos lors de son hospitalisation. Elle refusait de manger et de boire depuis deux ans. Elle a déjà repris 7 kilos. Maquillée, pimpante, la jeune fille revient de l'atelier d'esthétique et reçoit le pédopsychiatre dans sa chambre. « Bon, tu vas bientôt sortir, ça te plairait qu'on demande à France Télécom de t'offrir un visiophone, comme cela tu pourrais nous parler, on pourrait se voir ? » La jeune fille trouve l'idée géniale. Sa mère, assise au bord du lit, également. Et France Télécom ?

Dans la superbe Maison des adolescents, les parents entrent et sortent à volonté, libres de rendre visite à toute heure à leurs enfants. « On vit actuellement une sorte de dogme qui est "il faut séparer les adolescents de leurs parents". Je préconise au contraire que nous travaillions en étroite collaboration. Il n'y a pas d'un côté des soignants tout-puissants et de l'autre des parents forcément toxiques », explique le psychiatre. « Ici, je veux modifier la façon d'être patient. C'est redoutable qu'on m'ait donné tant de moyens parce qu'il faut réussir. J'y laisse de l'énergie, beaucoup d'energie », dit-il. Il espère arriver prochainement à 1 000 consultations par mois

« ! », un livre contre les préceptes ambiants

Dans son dernier livre, qui vient de paraître, « Détache-moi ! Se séparer pour grandir » (Anne Carrière), le pédopsychiatre Marcel Rufo asticote les préceptes ambiants. Et prêche la séparation, but de toute éducation. Haro sur les parents fusionnels ! « Comment quitter des parents si bons ? Comment se séparer de ceux qui sont toujours prêts à satisfaire vos envies comme vos besoins ? C'est tout le problème auquel se heurtent les enfants et plus encore les adolescents d'aujourd'hui. Pourquoi prendraient-ils le risque de la frustration quand les parents font tout leur possible pour les combler sans cesse ? Pour avoir envie de sortir du cocon de la famille, il faut que celle-ci sache créer le manque. » Marcel Rufo critique au passage la garde alternée : « Quel adulte accepterait de changer de maison toutes les semaines en transportant une partie de ses affaires ? La garde alternée, c'est le jugement de Salomon, on coupe l'enfant en deux, toujours dans son intérêt, cela va de soi. » Et, poursuivant dans cette veine vigoureuse, il rappelle les vertus de la tristesse : « Je crois que l'on se construit au moins autant dans la tristesse et dans la perte que dans une béatitude factice. Tout le développement de l'enfant nous le montre : les pertes, les ruptures, les cassures constituent un étayage qui permet de grandir, progresser et s'autonomiser. » Une dernière salve pour les cellules psychologiques qui se portent au secours des survivants d'un accident : « Cet empressement me paraît suspect. Comme s'il fallait aider les gens à ne pas souffrir parce que la souffrance, au même titre que la maladie ou la mort, est dérangeante dans une société aseptisée qui voudrait faire du bonheur un état permanent et un idéal en soi.» Rufo sait qu'on le traitera de réactionnaire. « C'est bien mal me connaître », rit-il. En effet

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