Barbara, ses blessures d’enfance

Les mémoires posthumes de Barbara, Il était un piano noir, révélèrent une déchirure d’enfance, un lourd secret à porter. Même si cela transpire tout au long de son œuvre, l’artiste ne pourra jamais l’aborder franchement. « Des allusions très voilées », dira Marie Chaix, permettront à ses proches de sentir cette fêlure ineffaçable.

 

 
Marie Chaix : J’ai connu Barbara assez tôt, j’avais 22 ans. C’était en 1964-65, j’ai travaillé avec elle à partir de 66. Jamais elle n’a évoqué son passé de façon précise. Elle disait même à cette époque quand quelqu’un de l’extérieur lui en parlait : « je ne me souviens de rien, je n’ai pas eu de passé. Tout ce qui m’intéresse, c’est mon présent. Mon enfance ne m’intéresse pas ». Il y avait un refus de parler de l’enfance et des périodes très dures qu’elle avait traversées. Sur le plan privé, quand on était avec elle, bien sûr qu’elle racontait des choses mais il n’y a jamais eu de confidences directes. J’ai pu soupçonner des choses parce qu’elle était parfois dans des états d’angoisse et de dépression qui ne pouvaient pas venir de nulle part. Finalement, on savait qu’il y avait des choses…elle n’en n’a jamais parlé directement. A partir du moment où elle s’est mise à écrire ses chansons, malgré elle, les choses sont sorties. Du fait qu’elle s’exprime, ça l’a aidé à sortir de ses angoisses.
Je ne me serais jamais permise de parler de quoique ce soit.
Si on fait allusion à l’inceste, si elle ne l’avait pas raconté elle-même dans ses mémoires, malheureusement posthumes, … Ce que j’ai regretté, c’est qu’elle ne soit plus là quand le livre est sorti, parce que ça aurait été intéressant de voir comment elle aurait réagi. Qu’aurait-elle pu en dire ?

Valérie Lehoux : Je n’arrive pas à m’imaginer Barbara en parler. Je n’arrive pas à concevoir Barbara vivante après la sortie de ses mémoires, assumer cette chose-là,…

Marie Chaix : Si .. c’est une question que je pose. Je pense que si elle avait choisi de l’écrire, elle savait bien que ça allait devenir public. Et je ne l’imagine pas publiant ce livre et disparaissant,  refusant de répondre aux questions. Je pense qu’elle aurait mis autant de franchise à en parler qu’elle avait eu de sincérité à l’écrire. On ne peut l’imaginer puisque çà n’a pas eu lieu mais je pense qu’elle aurait été formidable. Je pense aussi que c’était le moment pour elle de parler ouvertement des choses. Elle se serait peut être lancée dans la défense des enfants humiliés, comme elle s’était jeté dans la lutte contre le sida. Je pense qu’elle aurait pris çà comme une nouvelle cause. Elle était témoin de quelque chose de grave qui lui était arrivé, qu’elle avait mis près de 60 ans à pouvoir exprimer elle-même.

Valérie Lehoux : Ceci dit les enfants maltraités, elle s’était aussi engagée depuis longtemps, dans l’ombre, pour cette cause-là, pas forcément les enfants victimes d’inceste. Même si le thème de l’enfance n’est pas un thème extrêmement fort dans l’œuvre, il revient régulièrement et on sent que c’est quelque chose qui la touchait beaucoup.

Marie Chaix : Je pense que si ça la touchait tellement c’est qu’il y avait une blessure d’enfance. C’était un domaine très sensible. Il y eut quelques chansons à travers lesquelles on pouvait quand même comprendre que cela avait été très dur.

Valérie Lehoux : Je me suis toujours posé une question : dans tes deux livres, tu racontes cette scène, quand elle revient à Saint Marcellin, une ville ou elle a vécu les dernières années de la guerre et où l’inceste avait encore lieu, elle y revient à la faveur d’une tournée, elle s’y arrête. C’est elle qui demande à faire le détour par Saint-Marcellin (en Isère : ndlr) …

Marie Chaix

Valérie Lehoux : Que ressent-on quand on est l’assistante de Barbara, qu’on est dans la voiture à côté d’elle, qu’on a 23-24 ans et qu’on la voit, qu’on voit sa patronne qui n’était pas n’importe qui, sortir, aller voir la maison, se mettre à pleurer et ne pas dire un mot. Qu’as tu compris ce jour-là ?

Marie Chaix : Quand j’y pense maintenant je devais avoir l’impression d’être dans un film…c’était assez irréel. Au quotidien, on avait tellement l’habitude qu’elle nous fasse des trucs bizarres, je crois que j’étais très émue d’être dans un lieu où elle avait passé une partie de son enfance, où elle avait souffert aussi. Mais c’est vrai que je ne me rendais pas compte à ce moment-là de la violence de ses sentiments et de ses souvenirs. J’étais jeune. Aujourd’hui, je me dis que c’est dommage que je n’ai pas tenu un journal. Cette scène-là, le souvenir est quand même assez précis. Je regrette beaucoup de ne pas me souvenir de tout ce que Barbara a pu me raconter, parce qu’elle m’en a raconté beaucoup. Je n’avais pas l’intention à cet époque là, d’être écrivain.

Valérie Lehoux : Il y avait quelque chose aussi de difficile, dès que les journalistes essayaient de l’interroger sur son passé, elle fermait la porte d’une façon phénoménale. Est-ce que c’était instinctif, était-ce quelque chose qu’elle ressentait complètement ? Il y avait de la violence quelque part. En général, elle refermait la porte de façon polie, mais pas toujours.

Marie Chaix : Il y a une archive précise qu’on a vu plusieurs fois à la télévision, où elle est en Belgique. Une des premières fois où elle est revenue en tant que chanteuse connue. Parce qu’elle avait eu dans ce pays, une période de vache enragée et d’insuccès. Elle revient et il y a un charmant journaliste qui demande à Barbara quelle impression cela lui fait d’être à Bruxelles, elle répond : « aucune impression du tout ». Il insiste et lui rappelle qu’elle a eu une vie difficile ici. « Je ne me souviens de rien et de toute façon, je ne vous dirai rien. Tout ce que j’ai à dire est dans mes chansons et je vous prie de ne pas me poser ce genre de question ». C’est un exemple et c’est arrivé très souvent. Elle avait un côté agressif, brutal. C’était quelque chose comme

 

« Il était un piano noir… » 1998 editions  Fayard

Extrait:

« J’ai de plus en plus peur de mon père. Il le sent. Il le sait. J’ai tellement besoin de ma mère, mais comment faire pour lui parler ? Et que lui dire ? Que je trouve le comportement de mon père bizarre ? Je me tais. Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l’horreur. J’ai dix ans et demi. Les enfants se taisent parce qu’on refuse de les croire. Parce qu’on les soupçonne d’affabuler. Parce qu’ils ont honte et qu’ils se sentent coupables. Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils croient qu’ils sont les seuls au monde avec leur terrible secret. De ces humiliations infligées à l’enfance, de ces hautes turbulences, de ces descentes au fond du fond, j’ai toujours resurgi. Sûr, il m’a fallu un sacré goût de vivre, une sacrée envie d’être heureuse, une sacrée volonté d’atteindre le plaisir dans les bras d’un homme, pour me sentir un jour purifiée de tout, longtemps après. »

Barbara

Barbara – L’aigle noir

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